Vitalité de la langue française au Cameroun

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Entre français, anglais, pidgin et 248 langues africaines, l’environnement linguistique du Cameroun est un terreau fertile pour la naissance d’une nouvelle variante du français : le camfranglais.

Un étranger qui arrive au Cameroun est tout de suite surpris par le français qu’on y parle. Le pays est un véritable melting-pot linguistique où la langue française côtoie les langues locales et le pidgin-english, ce qui contribue inévitablement à sa transformation. Il existe une manière spécifiquement camerounaise et facilement identifiable de parler la langue de Molière, manière exploitée également par la presse.
Le discours politique
Au Cameroun, les discours politiques sont de véritables lieux de création de nouveaux mots ou de création de nouveaux sens. Quelques exemples illustratifs :
Ventrocratie : démocratie du ventre :  » régime politique  » où la souveraineté est exercée par une minorité animée par des intérêts égoïstes.  » Cher ami votre ventrocratie résiste aux assauts de l’opposition  » (Le Messager, n° 230, 1991 : 2).  » Enfin pour vous prouver que nous sommes d’honnêtes citoyens, le peuple ira aux urnes pour entériner la démocratie du ventre  » (Challenge Hebdo, n° 48, 1991 : 2).
Ethnocratie : allusion à un régime politique qui accorde des privilèges à une seule ethnie.
Mangeoire nationale : organisation d’individus qui exploitent et considèrent les richesses nationales comme leur propriété privée.  » En tout cas, ces gens-là ne figurent pas sur la liste officielle des ethnies accréditées à la mangeoire nationale  » (Challenge Hebdo, n°26, 1991 : 9).
Politique du ventre : manière d’exercer l’autorité avec un souci exclusif de la satisfaction matérielle d’une minorité.  » […] la fameuse commission indépendante sur les tristes événements de l’université où les étudiants sont finalement les boucs émissaires de la politique du ventre…  » (Challenge Hebdo, n°34, 1991 : 11).
Démocrature :  » régime politique  » basé sur les principes de la dictature, mais se dit démocratique.  » Allez-y ! Faites régner l’ordre et faites avancer la démocrature  » (Le Messager, n°234-235, 1991 : 11).
Ventriloque : qui exploite à son profit les populations de plus en plus démunies.  » Pendant ce temps, une suite de ventriloques ne cesse d’encenser la plèbe et jouit même d’une immunité révoltante  » (Challenge Hebdo, n° 26, 1991 : 4).
Gâteau national : richesses du pays.  » Lorsqu’on voit la répartition du gâteau national dans notre pays…  » (Challenge Hebdo, n° 38, 1991 : 4).
Pouvoiriste : individu qui aime beaucoup le pouvoir et l’exerce en utilisant les méthodes fortes ou la délation.
Budgétivore : celui qui consomme avec un rythme accéléré le budget mis à sa disposition.  » Nos ministres budgétivores…  » (Challenge Hebdo, n° 37, 1991 : 3).
Gros poissons : 1- Détourneurs des fonds publics qui ne sont pas poursuivis devant la justice ; 2- Individus au-dessus de la loi.  » Vos gros poissons sillonnent les campagnes avec de grosses cylindrées  » (Challenge Hebdo, n° 42, 1991 : 2).
Si on peut attribuer ces mots au français de l’élite, ils sont aujourd’hui employés par presque tous les Camerounais dans diverses situations de la vie politique du pays.
Le français populaire
Au Cameroun, le français populaire est celui de la classe moyenne lettrée et de la classe illettrée. Avec la classe moyenne lettrée, on ressent des particularismes, des phénomènes inconnus en français de référence.
Ma femme a accouché une fille (d’une fille).
J’ai voté le R.D.P.C (pour le R.D.P.C).
– Il va me sentir là là là, etc. (là là ou là là là = sur le champ).
Je suis dans zéro (Je suis complètement démuni).
Il crâne même dans quoi : il crâne sans valeur réelle.
Faire recours à : (pour avoir recours à)
On se maîtrise : on se connaît assez bien.
J’ai les longs bras : j’ai plusieurs relations dans les hautes sphères de l’État.
Il est très frais : élégant, bien habillé.
Un gibier : personne naïve, qu’on trompe ou qu’on exploite facilement.
Le français de la classe illettrée est le moins linguistiquement structuré. Il participe du français fortement vernacularisé, avec l’influence assez visible des langues locales et du pidgin-english.
Il m’appelle comme ça sur l’argent : pour des besoins financiers. 
– Il était tellement un genre que : il avait l’air bizarre
C’est comment non ! (Selon la situation de communication) : comment ça va ? Ou qu’est-ce qu’il y a ?
Tu es même comment ? : Quel genre d’homme (de femme) es-tu ?
Il y a quoi (variante : il y a même quoi ; il y a même quoi non ?) : il y a quel problème : il n’y a rien.
On est ensemble ; on se voit : expressions signifiant  » au revoir ».
Taper la bouche : balbutier, bredouiller.
– Taper les mains : supplier.
Manger quelqu’un : le tuer par vampirisme ou par autres sortilèges.
A quelle heure ! : trop tard ! (Avec raillerie)
Tu parles même quoi : qu’est-ce que tu racontes.
Être à terre : avoir des problèmes pécuniaires.  » Je ne couche pas avec lui, dit une serveuse de bar, c’est mon asso ; quand je suis à terre, il me lance  » (Je n’entretiens pas de relations sexuelles avec lui, c’est mon associé (ami ou complice), quand je suis fauché, il me dépanne).
Pour moi quoi, je finis avec lui aujourd’hui : Moi je n’ai rien à perdre, je règle son compte aujourd’hui.
On va faire comment : formule de résignation : je n’y peux rien ; je n’ai pas de choix.
La bougna : voiture, automobile. (Vraisemblablement, ce terme serait une altération de  » bagnole « ).  » Mon père a acheté une nouvelle bougna « .
Écraser le pistache : faire l’amour.  » Un homme meurt en écrasant le pistache avec sa femme  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 8).
Attacher le cœur : être courageux, savoir supporter.  » Bon, chef… voilà ta bière attache le cœur ! Tu sais que c’est nous nous (entre nous) tant que nous sommes en route « . (Le Messager Popoli, n°721, 2002 : 2).
Manger la terre : jurer.  » Je mange la terre que je n’ai plus rien dans les poches  » (Le Messager Popoli, n°721, 2002 : 2).
Prendre dans la bouche : insister pour avoir une information d’un tiers.  » […] Ceux qui l’on tué, comme tu veux prendre dans ma bouche  » (Le Messager Popoli, n° 770, 2003 : 6).
Manger la vie : jouer la vie ; se donner du plaisir tout le temps.  » Cet homme qui ronfle ici dans le cercueil a passé tout son temps à manger la vie  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 7).
Wolowoss (de la langue Béti) : prostituée.  » […] Le temps de me reposer et je vais à la chasse de la wolowoss  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 2).
Moukouagne (de la langue ghomala’a) : société secrète regroupant en majorité les jeunes riches ressortissants du pays bamiléké.  » Du jamais vu. C’est du mokouagne ça !  » (Le Messager Popoli, n° 766, 2003 : 9)
Être quelqu’un ici dehors : être un homme respectable et respecté dans la société.  » Non monsieur Mossi vous êtes quelqu’un ici dehors  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 2).
Cirer les airs : crâner.  » Cette fille aime beaucoup cirer les airs  »
Pour moi quoi là-dedans : cela ne me concerne pas
Ngatta (du pidgin-english) : prison.  » Elle tâte la paille fraîche du ngatta en ce moment  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 8) ;  » Il a purgé deux ans de ngatta  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 12).
Mettre l’eau à la bouche : corrompre.  » Mais maintenant qu’on nous a mis l’eau à la bouche, si on envoyait la suite ? « (Le Messager, n°198, 1990 : 7).
Attaquant : débrouillard ; vendeur à la sauvette ; chauffeur de taxi.  » Les attaquants souffrent beaucoup. En restant à la maison pendant deux semaines à cause des villes mortes, nos activités ne tournent pas  » (Challenge Hebdo, Hors série, n° 1, 1991 : 6).
Je sais moi que quoi : je ne suis au courant de rien.  » Ils sont venus l’amener à la police. Je sais moi que quoi  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 9).
Finir avec quelqu’un : 1- causer un préjudice – 2- Rétribuer. « Julia on m’a fini aujourd’hui  » (Challenge Hebdo, n° 45, 1991 : 2).  » Monsieur l’ambassadeur finissez avec nous  » (Le Messager Popoli, n° 758, 2003 : 7).
–  » quelqu’un reste à terre sa part vient  » (Le Messager Popoli, n° 772, 2003 : 8).
–  » On va entendre que quoi  » (Challenge Hebdo, n° 38, 1991 : 7).
Avant la fille-ci était ndjanga ndjanga (de mandjanga = sorte de petites écrevisses fumées), maintenant elle est dombolo (adj) plein. (Avant cette fille-ci était très mince (sèche), maintenant elle est toute grasse).
Par ailleurs, dans ce français populaire, des expressions chargées d’affectivité foisonnent. Elles sont presque toutes des interpellatifs : (mon) grand, tonton, voisin, mon beau, beau-frère, chef, meilleur, la mère, le père (variante : mon père), asso ou ass (associé), complice, membre (à l’origine, il désigne le coéquipier, celui qui fait partie d’une équipe de football ; il est devenu synonyme de complice, d’associé).
Le  » camfranglais « 
Certaines audaces langagières prennent parfois des allures bilingues français/pidgin-english, voire des allures trilingues appelées  » camfranglais « .
–  » Au premier coup de feu, c’était le man traï y best (sauve qui peut). La diaspora quoi ! Tout le monde a poum (fuir) les mbérés (hommes en tenue) ont raflé sa-ba-saï (de partout). Un man (homme) a sauté d’un car militaire et s’est fracassé le crâne sur la route ; le mbom (gars) est daï (mort)  » (Challenge Hebdo, n° 32, 1991 : 12).
–  » Lapiro don change couleur ana position  » (Challenge Hebdo, n°1, Hors série, 1991 : 9).
– How non bindi (petit en éwondo), tu mimba que j’ai de l’argent ?
– Mon pater est allé au boulot avec sa nouvelle bougna.
– J’ai tanné la ngo (fille) que tu see. (J’ai eu des rapports sexuels avec la fille que tu vois).
– Comment tu es go l’autre day sans me call alors que je te waitais.
On est ici véritablement en face d’un bilinguisme syntaxique (camfranglais, franpidgin) de type particulier, et ceci est aussi l’un des visages de la langue française telle qu’elle se pratique par une majorité des Camerounais au quotidien.
Le français qui se parle de nos jours au Cameroun n’est plus celui qu’imposent les grammaires et les dictionnaires. C’est une langue qui se développe en dehors des institutions scolaires. Ici, on note un changement linguistique important avec un français totalement intégré dans le patrimoine socioculturel camerounais. Nous disons qu’il faut lui accorder quelque crédit, car cette façon particulière de parler français assurerait une certaine cohésion sociale dans ce pays d’au moins 248 langues, en plus du français et de l’anglais, les deux langues officielles.

Ladislas Nzesse est né au Cameroun. Diplômé de l’Université de Yaoundé I, il enseigne depuis 1999 la linguistique et la stylistique françaises à l’Université de Dschang, Cameroun. Il est auteur de plusieurs articles dans des revues de son domaine : Le français en Afrique, French Studies in Southern Africa, Intel’actuel. Il a participé à la rédaction de l’ouvrage collectif Dynamique du français au Cameroun : Problèmes sociolinguistiques et stylistiques, enjeux didactiques et glottopolitiques.
///Article N° : 3535

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