Wara, une série de Toumani Sangaré et Oumar Diack

Les jeunes pour un avenir possible

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Visible sur la plateforme francophone gratuite TV5MONDEplus, la saison 1 (8 épisodes de 45 minutes) de cette série tournée à St Louis du Sénégal se présente comme un thriller politique aux multiples thématiques.

Marié et père d’une jeune fille, Moutari Wara (Issaka Sawadogo) est revenu dans sa ville natale, Tanasanga, après des années d’exil à une condition : ne pas faire de politique. Il a une chaire droits humains et liberté publique à l’université et ses cours sont appréciés par les étudiants, mais il est difficile de rester neutre face à leurs revendications et surtout l’énergie de la jeune et pétillante étudiante en droit Aïcha Diallo (France Nancy Goulian).

Une femme dont il avait été proche en exil, Mariam Shugger (Maïmouna Ndiaye), enseigne aussi à l’université et se trouve également liée à Aïcha. Se met ainsi en place un trio explosif autour duquel graviteront une constellation de personnages, à commencer par le recteur de l’université Ganka Barry (Souleymane Seye Ndiaye), également adjoint au maire de la ville et qui voudrait en être maire.

Les intrigues personnelles se mêlent aux stratégies politiques à la faveur des mouvements sociaux et des enjeux environnementaux, lesquels sont traversés par la condition des femmes et le soutien aux populations marginalisées. Chacun sera confronté à ses choix face à la corruption, au clientélisme et au respect de ses valeurs.

Les jeunes jouent un grand rôle dans la série, désireux de bâtir une société plus démocratique, mais ils se heurtent aux manipulations de leurs aînés, soutenues par Lamine (Ibrahima Mbaye), un policier véreux qui n’hésite devant rien. A la faveur des élections municipales, le terrain des luttes se déplace dans les partis, si bien que cette série, qui porte le sous-titre « Et si demain… », propose une fresque politique très vivante dans une société africaine francophone contemporaine.

Avec un important apport de fonds français ou francophones (OIF, CFI, AFD, CNC), cette série est le fruit d’une coproduction inédite entre trois sociétés de production, française, sénégalaise et nigérienne, accompagnées depuis son lancement par TV5monde en tant que diffuseur exclusif et coproducteur. Elle a été écrite par toute une équipe d’auteurs africains et développée par Charli Beleteau, qui a écrit avec la scénariste ivoirienne de bandes dessinées Marguerite Abouet, les deux saisons de 52 épisodes de la série télévisée « C’est la vie », diffusée en 2015 sur TV5monde, une version africaine de « Plus belle la vie », qu’il a également scénarisée. L’idée originale était de Magagi Issoufou Sani, un réalisateur et producteur nigérien de 38 ans malheureusement décédé le 7 août 2020 à Cholet où il résidait. Il s’était fait un nom grâce au succès de la série Fada et était également à l’origine de Bruit de tambours, une série sur les coulisses d’une campagne électorale au Niger.

Wara, c’est le cri du lion, mais les fragilités de Moutari Wara se révèlent vite, alors même qu’il vit, de ses propres mots, « un cauchemar éveillé ». Déstabilisé, il n’est pas le modèle du héros qui arrive à tout résoudre. Bien au contraire, les nombreux rebondissements lui donnent du fil à retordre. « Il faut faire face à son passé pour mieux voir son avenir », conseille-t-il à Aïcha. C’est plutôt elle qui est une lionne, elle qui se bat pour la justice (la défense des femmes du marché gare, l’attribution des bourses promises aux étudiants), contre la corruption des élites et pour la participation démocratique des citoyens. Elle est soutenue par une journaliste d’investigation, Bintou Diop (Prudence Maïdou), qui s’engage contre la corruption, encourage à exiger des comptes des élus, mais en fera durement les frais. Complice ou insoumis : les personnages seront tous soumis à ce dilemme, à commencer par le copain syndicaliste d’Aïcha, Gambo (Oumar Samb). Un programme politique se dégage lorsque Wara rejoint les jeunes : parité, citoyenneté, intérêt général.

« Laisse mouton pisser, tabaski viendra », réagit le perfide agent Lamine, tandis que le recteur Ganka Barry reste confiant : « Si grand que soit l’arbre, c’est la petite hache qui l’abat ». Ses proverbes résument sa stratégie : « Le poisson vit plus longtemps s’il garde la gueule fermée ». Et face à sa cousine Félicité (Martine Eva Monnerville) mariée à Wara, il lâche confiant : « Le lien de sang est plus fort que le lien du mariage ». Faut-il en effet appuyer les solidarités sur la famille ou les valeurs ? C’est clairement la défense des droits civiques que cherche à promouvoir cette série qui dénonce des responsables corrompus, sans pitié pour leurs concitoyens. Les jeunes ne tombent pas dans le discours du « tous pourris » : bien au contraire, ils s’engagent aussi bien dans les luttes de terrain que dans la politique. Lucides, ils confrontent les principes enseignés aux erreurs du passé et aux réalités du présent.

Ils utilisent à fond les outils modernes : réseaux sociaux, smartphones, VPN… L’esthétique télévisuelle (caméra rapprochée adaptée à une diffusion sur un petit écran) est complétée par les drones qui permettent de situer les actions vues du ciel. Le casting de choix et l’efficacité des dialogues s’allient au suspens et aux intrigues pour faire de ce thriller politique une série qu’on ne laisse pas tomber. Située en 2024, elle est un futur proche, un avenir possible. Elle est toutefois bien sérieuse, parfois doctorale : un brin d’humour n’aurait pas fait de mal. Mais peut-être aussi davantage de cette magie que l’on sent pointer ici lorsque l’émotion naît d’un rapport intime avec les personnages, lorsqu’ils sortent du stéréotype pour nous dévoiler leurs faiblesses autant que ce à quoi ils croient.

Cela viendra peut-être avec la saison 2, le huitième épisode de cette première saison étant très ouvert et appelant la suite. On l’attend avec impatience.

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