We feed the World – Le Marché de la faim

D'Erwin Wagenhofer

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Le documentaire de Wagenhofer sort peu après Notre pain quotidien de cet autre autrichien, Nicolaus Geyrhalter, qui traite du même sujet mais très différemment, puisque sans dialogue ni commentaire. Les deux films livrent des images édifiantes de l’industrialisation de l’agriculture. Mais alors que les images au scalpel de Geyrhalter cherchent non sans une certaine fascination à en saisir le rythme hallucinant au point de nous inquiéter sur le contenu de nos assiettes, évoqué par la mal-bouffe des ouvriers durant leur pause, Wagenhofer affirme de façon fort didactique un point de vue par entretiens interposés. De l’écrivain et politologue suisse bien connu Jean Ziegler au président-directeur-général de Nestlé, c’est un état du monde qui est dressé, où l’on jette d’un côté et où l’on manque de l’autre, selon des logiques implacables régentées par le profit. Ce n’est pas un scoop, mais sans doute est-il bon de le rappeler, de l’actualiser, de le remettre en conscience.
Il est vrai que la publicité ne nous montre pas les incroyables dimensions des unités de production dont les deux films font un sujet de découverte, les angles de prise de vue préparant soigneusement leurs effets. Légumes, fruits, animaux sont des produits froidement calibrés, normés, exécutés, conditionnés. Des machines sont développées pour chaque tâche.
Un paradoxe s’installe dans les deux films, qui ne semblent pas condamner en soi l’industrialisation de la production alimentaire : c’est un fait, lié à la modernité, que l’on est libre de rejeter ou d’accepter. Le problème est davantage de savoir comment vivre avec. C’est à la machine, mythe illusoire du XXème siècle, célébrée puis décriée, celle qui fascine et qui broie, que fait référence Geyrhalter : notre alimentation est tout simplement le produit du siècle passé. Wagenhofer s’intéresse davantage au rapport économique, notamment Nord-Sud, aux connexions mondiales qui spécialise les régions et permet la production de masse. Ce sont nos multinationales qui organisent et dominent le marché de la faim, notre consommation sans saison qui désarticule les relations naturelles. Le « nous » de We feed the world, ce sont nos producteurs mais aussi, par leurs choix, nos consommateurs, c’est-à-dire nous-mêmes.

///Article N° : 5870

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