Woyzeck (Je n’arrive pas à pleurer) :

Un poème théâtral contre le racisme social

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Dans son nouveau spectacle, Jean-Pierre Baro rend la parole à ceux qui souffrent en silence pour dénoncer le poids du racisme social. Le metteur en scène raconte l’histoire de son père, immigré sénégalais, à travers la tragédie de Georg Büchner, Woyzeck. Cette pièce poignante, à l’atmosphère onirique, se joue au théâtre du Montfort à Paris, du 19 mars au 6 avril 2013.

Quelques notes de blues. Le corps blanc du tambour-major se détache dans la pénombre. Nu comme un ver, le sous-officier titube sur scène, « je suis un homme » s’égosille-t-il, saoul. Sur le côté, un homme noir, Woyzeck, vacille parmi les ombres et encaisse sans broncher les insultes racistes de ce militaire éméché. Woyzeck était soldat autrefois. Désormais il n’est rien, ou presque. Pour ses supérieurs, il n’est qu’un fou, à peine bon à servir de cobaye au docteur. Humilié au quotidien, Woyzeck renferme sa colère. Lorsque son courroux éclate enfin, ce n’est pas pour s’attaquer à ses bourreaux, mais pour assassiner l’être le plus cher : sa femme Marie, dont il découvre la liaison adultère.
Le metteur en scène Jean-Pierre Baro a décidé de monter la tragédie culte, mais inachevée, de l’auteur révolutionnaire allemand Georg Büchner, Woyzeck, écrite en 1837, car elle lui rappelle l’histoire de son père, un immigré sénégalais dans la France des années 1970 (voir l’interview de J-P Baro Mon père, cet étranger au monde). Le réalisateur est resté fidèle au texte originel de Georg Büchner, mais il a rajouté un personnage : celui de sa propre mère. Interprétée avec une formidable spontanéité par la comédienne Cécile Coustillac, celle-ci dresse le portrait de son mari disparu, à l’écart de l’action principale.
Le costume, gage de moralité
Sur les planches, le décor est minimal. Seuls un écran central et quelques reliques des seventies, un juke-box et une table en formica, situent l’action. Dans cette mise en scène, le travailleur Woyzeck, d’ordinaire joué par un blanc, est noir. « Woyzeck est joué par un acteur noir, Adama Diop, qui a une histoire proche de celle de mon père. Il est arrivé en France au même âge que lui et s’est aussi marié à une Française » explique Jean-Pierre Baro. Le parti pris fonctionne à merveille grâce à la justesse du jeu d’Adama Diop, à la fois physique et sensible. Au-delà des similitudes entre l’histoire de son père et celle de Woyzeck, ce qui intéresse le metteur en scène c’est la dénonciation par Georg Büchner « du racisme social, lié aux inégalités engendrées par l’argent ». Et d’argumenter : « Le plus intéressant, c’est son analyse du costume. En fonction de celui que l’on porte, on est considéré comme quelqu’un de moral ou non. C’est un phénomène que l’on peut constater aujourd’hui avec les jeunes des cités ou les Roms ». Pour mettre en lumière ce paradoxe, Jean-Pierre Baro déshabille les corps. Celui du tambour-major, ridicule sans son uniforme. Et celui du capitaine frêle et malingre, qu’on ne peut s’empêcher de comparer au torse fort et sculpté, de Woyzeck en train de le laver.
Rêver sur scène
Dans ce spectacle, l’élégance des chorégraphies tranche avec la violence des mots. Sabine Moindrot, la comédienne qui incarne Marie, la femme de Woyzeck, libère une sensualité animale. Cette volupté abrupte atteint son paroxysme lors d’une danse nuptiale avec le tambour-major. Et c’est un rouge étincelant qui explose dans un jet de paillettes, lorsque Woyzeck l’assassine par vengeance. « Poétiser la violence permet de l’accepter et de la regarder », commente Jean-Pierre Baro. Le metteur en scène avoue ne jamais rêver, alors il aime à recréer des atmosphères oniriques sur scène. S’il invite ses acteurs à travailler à partir d’improvisations, basées sur leurs expériences intimes, Jean-Pierre Baro espère aussi ramener les spectateurs à leurs propres souvenirs. « J’ai choisi une bande-son composée de musiques black des années 1970, car la chanson est vecteur de mémoire et de nostalgie », confie-t-il.
Les femmes, véritables héroïnes
L’une des originalités de mise en scène, c’est la place accordée aux femmes. « Ma mère et Marie sont les personnages centraux de cette pièce, car ce sont les seules à sortir de leur enfermement », analyse Jean-Pierre Baro. « À un moment, la fiction et le réel se rejoignent dans le spectacle. Marie et ma mère se retrouvent autour d’une table avec la gueule de bois et elles expriment dans un espace poétique leur point de vue sur leur liberté », raconte le metteur en scène. Traditionnellement, Marie est perçue comme une victime. Pourtant chez Jean-Pierre Baro, son refus de se plier à son rôle d’épouse et de mère, tout en renonçant à la culpabilité, s’apparente à une délivrance. Idem pour sa mère qui rechigne à se souvenir des moments difficiles. Pour son fils : « Elle a une belle philosophie de vie, ce n’est pas quelqu’un qui fixe un trou noir, elle est dans le combat. »

Lire également l’entretien avec Jean-Pierre Baro [ici]///Article N° : 11367

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Les images de l'article
Cécile Coustillac dans Woyzeck, mise en scène de Jean-Pierre Baro © Christophe Raynaud de Lage/Wikispectacle
Adama Diop et Philippe Noël dans Woyzeck, mise en scène de Jean-Pierre Baro © Christophe Raynaud de Lage/Wikispectacle
Elias Noël et Philippe Noël dans Woyzeck, mise en scène de Jean-Pierre Baro © Christophe Raynaud de Lage/Wikispectacle
Adama Dio et Sabine Moindrot dans Woyzeck, mise en scène de Jean-Pierre Baro © Christophe Raynaud de Lage/Wikispectacle




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