Yous, artiste hédoniste

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Un visage nouveau dans le milieu des arts plastiques aux Comores. Non pas qu’il soit nouveau dans la place, mais plus parce qu’il s’est longtemps cantonné dans des pratiques périphériques, telles que l’illustration de textes pour des campagnes de sensibilisation sociale. Il se prénomme Yous et produit une peinture à caractère social, qu’il défend avec la malice d’un peintre sans histoires. Portrait.

« C’est surtout en France que j’ai pris le dessin au sérieux. Je m’appliquais un peu plus, tout en digérant un tas d’influences par la lecture ». La science-fiction, Philippe Caza, Finlay, Moebius. Ses références sont multiples, et la liste pourrait s’allonger, en écho à son parcours peu classique. Histoire d’un gamin fasciné à la vue de Zorro, son modèle en papier du moins. « Je croyais que c’étaient des machines qui faisaient ce type de choses, et j’ai vu quelqu’un d’ici, Marco, le dessiner en vrai. Je me suis demandé comment il faisait ? Sans doute qu’il dessinait mal à l’époque mais je trouvais son travail extraordinaire ». Depuis, il n’a plus décroché. En résumé, il se branche culture BD dès l’âge de douze ans, affûte ses armes, en copiant les maîtres du genre. La tendance alors était aux comics américains. Nous étions dans les années 70. Sa mère le débarque en France, où il se laisse vite happer par l’audace des illustrateurs du magazine Actuel une décennie plus tard. Il lira aussi Pilote, avec une préférence pour les dessins de Crumb et Corben, l’Amérique, toujours.
A Paris, il se mêle au monde entier, évite de végéter en milieu communautaire, fait les quatre cent coups, évite de peu le navire militant. « J’avais des copains qui me parlaient d’Albanie, de Chine, de Cuba, je trouvais ça bizarre ». Méfiance. Il est un des rares artistes comoriens de sa génération à n’avoir pas succombé à l’appel de la gauche révolutionnaire (msomo wa gnumeni), ce qu’il raconte en termes simples. « Mon côté libertaire, anarchisant, ne m’a pas donné envie d’y goûter. J’avais envie de faire ce qu’il me plaisait. Je n’aimais pas trop l’autorité, ni que l’on m’impose ce que je dois faire ». A Paris, à ce moment-là, il mène une vie de bohème, sans histoires, faites de petits riens et de grands appétits de vie. Puis il rentre tranquillement à Moroni en 86, en bon garçon fidèle à sa maman, loin de toute obsession de pays natal. « Je ne voulais pas spécialement rentrer. Mais ma mère voulait rentrer au pays monter une affaire, elle m’a demandé de lui donner un coup de main, j’y suis allé ».
Retour discret dans un pays tenu pour tranquille, à cause d’une bande de mercenaires en tenue officielle. Il s’enferme alors dans sa bulle. Un peu de famille, beaucoup de solitude et une vie en totale décalée : « La peur d’être mal compris, sans doute ». Il se marie vite : « Ce qui m’a retenu ici ». Sans projet particulier, en dehors de celui de mener sa petite barque dans un coin. « Je ne suis pas quelqu’un qui se projette loin dans le temps. Je vis au jour le jour ». Pas de prise de tête, donc, ni d’interrogation existentielle sur la planète en ébullition autour : « Je suis « qui » pour transformer le monde ? » Ce qui explique la nature de certaines de ses toiles. « Je fais ça par plaisir, pas pour faire passer des messages ».
Début des années 90, un journaliste local, Hassan Madjuwani, le sollicite pour caricaturer les présidentielles. Scandale au premier dessin sur la fin des années Abdallah et sur l’hypocrisie en politique, dans une période où l’on cause beaucoup sur la démocratie imposée dans l’Archipel. L’expérience ne dure pas. Il planche sérieusement sur quelques croquis ensuite, sans grande conviction. « Après la fermeture de la boutique de ma mère, du dancing dont je m’occupais pour la famille, j’étais au chômage. J’ai acheté des carnets d’artiste de dessin, parce que je m’ennuyais, j’avais rien à faire ». Aucun plan de carrière en vue dans le domaine, « comme si j’attendais quelque chose pour me booster, mais quoi au juste, je ne sais pas ». Des dessins sur la banalité du quotidien, des variations sur le paysage, des impressions, et pas de portraits. « Je dessinais tout ce que je voyais, sauf les gens ».
Puis rebelote, de septembre 99 à février 2000, il se remet à la caricature pour le compte de la Gazette, journal d’opposition. « J’étais au chômage, fauché, et je croyais avoir trouvé un bon boulot avec ça. Au début, on me payait au dessin, puis ça s’est arrêté bêtement ». Il s’engage lui-même en affaire, s’établit comme tabagiste sur Badjanani Place à Moroni. Peine perdue : « Je ne suis pas bon à ça. Le business, c’est pas mon truc ». Il réessaie en 2000, en ouvrant une gargote, se ramasse à nouveau : « Le quartier n’a pas voulu de moi. Je n’étais pas du quartier. Alors ils ont fait fermer mon bar en 2007 ». Il s’enferme alors sérieusement dans son local et commence à délirer sur la toile. « Tu te rends compte ? Du jour au lendemain, on te ferme ton bar… » Le déclic attendu se fait jour. Il retrouve le plaisir de dessiner et peint en toute confiance. Un silence de quatre murs l’accompagne dans cette nouvelle quête de soi. L’humour grisâtre de ses vingt ans ne le quitte pas. « Heureusement que ma mère n’est pas là ». Il est lucide : « C’est une expérience. Je vais voir si ça marche, sinon je continuerais pour le plaisir ». Il ne faisait que du dessin jusque-là, il se met désormais à la peinture, suite notamment à ses discussions avec le plasticien Napalo, une signature dans le domaine des arts aux Comores.
Un nouveau cycle commence alors pour Yous, qui garde le sourire, malgré les toiles invendues. « Je sais, personne n’achète ». A sa dernière exposition à l’Alliance franco-comorienne de Moroni, le public s’est déplacé, nombreux, et le directeur, Jérôme Gardon, imagine des suites possibles à ce premier rendez-vous dans son lieu. « J’aimerais qu’il expose avant mon départ », fixé en août, dit-il. Lui, n’attends qu’une chose, à cinquante sept ans passés : « Des sous ». Que le public mette la main à la bourse : « Il n’y a pas de honte à ça ». Et tant pis pour ceux qui courent après les élucubrations intellectuelles sur le rôle de l’art et sur sa portée dans les consciences. « Je ne m’y connais pas », confie-t-il, avec malice. Comme si le rendement au sens financier du terme était seul à l’intéresser dans l’immédiat : « En bon vivant que je suis ». De là à penser qu’il n’y a que la question matérielle qui l’interpelle (« pas trop quand même ») ou à le cataloguer « artiste sans conviction politique marquée », il n’y a qu’un pas que lui ne fera pas, laissant au public le droit de mal interpréter le sens de ses toiles.
Des toiles, qui, pourtant, racontent le quotidien d’un pays parmi les plus pauvres du monde. Un peuple sans visage qui interroge, une coopération tronquée à boîte trouée, des sceaux vides faisant écho à la crise énergétique ou encore paresse et luxure. La désolation et la satire sociale vont de pair dans certaines de ses œuvres, avec une pointe de mélancolie et de naïveté figurative dans le trait, souvent. Pas de message à proprement dire mais de l’empathie pour ses sujets, visible à l’œil nu. Sa dernière exposition à l’Alliance franco-comorienne de Moroni était consacrée aux « petites choses de la vie ». Reste à savoir si lui-même y croit, en ce qu’il fait ou transcrit sur la toile ? A cette question, la réponse (« Plus ou moins« ) vole de suite sur la table.Avec le sourire, toujours en coin…

///Article N° : 8598

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Yous © Soeuf Elbadawi




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