Aliker

De Guy Deslauriers

L’intuition et le courage. La brûlante actualité de ce film n’est pas seulement dans le récent soulèvement des Outre-mers mais aussi dans ces deux qualités qui nous font si douloureusement défaut aujourd’hui, et que le couple Deslauriers-Chamoiseau met en exergue dans leur biographie d’Aliker. Son intuition était de comprendre dans un environnement hostile et sans exemple à suivre la pertinence d’une enquête journalistique sans concession. Son courage était d’aller en pleine conscience jusqu’au bout. Dévoué aux idées de gauche mais sans en faire une pancarte, Aliker prend en main Justice pour en faire un vrai journal d’investigation et de dénonciation de l’exploitation béké et de ses soutiens dans la colonie sucrière. Il invente un journalisme indépendant et responsable, auquel il se donne corps et âme malgré les craintes de ses proches.
Mais si ce biopic fort classiquement tourné nous atteint, c’est aussi et surtout parce que le réalisateur et l’écrivain-scénariste ne sombrent pas dans l’hagiographie. Stomy Bugsy n’en fait jamais trop et la mise en scène le place même dans un certain statisme qui semble contredire la force de détermination d’Aliker. Son interprétation souveraine détourne l’identification pour mieux donner à percevoir la complexité du personnage. Il pleut beaucoup dans Aliker et c’est à la mer qu’il est jeté à deux reprises, dans cette même mer où il se baigne avec son frère en début de film. Cette eau qui régit la vie et la mort s’allie aux tons souvent sombres ou délavés et à quelques rapides flash-backs d’explosions dans les tranchées de Verdun pour faire d’Aliker un héros tragique. Déchiré par le sentiment que sa peur avait été la cause de la mort de certains de ses camarades durant la guerre, Aliker fait de sa peur un courage. C’est notre problème à tous dans ce monde qui va mal, c’est aussi le rôle du cinéma de nous y aider.
Voilà pourquoi les films historiques de Guy Deslauriers (L’Exil du roi Béhanzin, Le Passage du milieu, Biguine) trouvent aujourd’hui leur nécessité, au-delà de l’urgence de se coltiner le présent. Des gens nous ont précédé dont la volonté et les sacrifices peuvent nous aider, à condition qu’on ne nous les mystifie ou ne les vitrifie pas ! C’est parce que ce film nous laisse entrer avec une certaine douceur dans la complexité humaine d’un homme déterminé que l’intuition et le courage d’Aliker peuvent aujourd’hui nous guider.

Ce film a connu de grandes difficultés à voir le jour : ce n’est finalement qu’avec le soutien des collectivités locales martiniquaises qu’il put boucler son financement, largement inférieur aux besoins, tandis que les familles békés ont systématiquement refusé l’accès aux lieux qui auraient facilité la reconstitution historique.///Article N° : 8595

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