Djinns ma planche de skate

Le premier roman de Seynabou Sonko

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A partir du 11 janvier le premier roman de l’écrivaine, chanteuse et compositrice Seynabou Sonko sera disponible dans toutes les librairies en France. Djinns, son nom. Grasset, sa maison d’édition. Multiples, ses interprétations.

Un invité surprise

A l’occasion de la sortie du premier roman de Seynabou Sonko, j’ai eu une chance inouïe : mon djinn a pu échanger avec celui de Penda. Précisions : les djinns sont des esprits qui nous habitent comme un négatif habite tout portrait photo et Penda est la narratrice et protagoniste de Djinns, roman parisien underground. Avant d’emprunter quelques-unes des voies qui le traversent, je voudrais vous partager un extrait de ce que l’esprit de l’héroïne de ce récit, Penda, a confié au mien :

« Ce livre n’est pas du tout une démonstration, je le répèterai jusqu’à fatiguer. C’est juste une histoire. Peut-être certains diront qu’elle est spéciale, mais en vrai y’a rien de plus normal. Il est question d’une grande sœur un peu poukave, d’une grand-mère qui s’appelle déjà Mami, d’une baston au milieu des bâts, d’une battle entre médocs made in France et solutions de guérison from Gabon, avec Iboga à la clé. Ah, Iboga c’est une racine qui te washe le cerveau, mais en bien ! Avec Penda on a vécu un tas de trucs : on a perdu notre taf et notre voisin national, on a eu un seum de malade (mais on s’est fait consoler vite fait par Chico), on a pas mal visité l’ami Jimmy interné, on a réfléchi à comment le faire sortir et s’en sortir, et au final, même si Penda pense que je suis un fragile de l’optimisme, je le dis : hamdoullah on a rebondi. Ou pas ? »

Tiers lieu mon amour

Ainsi, si Penda, âgée d’une vingtaine d’années, s’habille comme un garçon c’est qu’elle veut se sentir libre de mélanger dans la même tenue les attributs de son djinn et les siens. Fluide et insaisissable, elle n’accepte pas que le genre soit un filtre pour la classer. Puisque asexuée est égal à « pas cataloguée », elle emprunte cette voie qui sera sa devise. Elle raconte, forte de son unique séjour au pays d’origine de sa famille, le Sénégal, que « rien n’était plus fatiguant que de devoir justifier de son existence, que ce soit d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée. Mon ambition était ailleurs, dans un lieu où les choses auraient plus d’importance que les êtres, où l’invisible servirait à imaginer un nouveau monde, digne d’être rendu visible ».

Mais alors qu’elle ne se sent pas de suivre les pas de sa « Mami pirate », guérisseuse ayant un cabinet dans le Xème arrondissement, elle comprend qu’être sorcière est bien cela : incarner le trait d’union entre l’individu et l’invisible. Et donc, quoi faire ?

Prier, peut-être, mais le faire comme si c’était du rap, une course à vélo où l’on ne perd pas l’équilibre, parce que les pédales, on a appris à les diriger depuis longtemps. Ou nager, finalement, dans la solitude, dans cette vague que Penda connaît si bien parce que depuis le temps elle se déverse sur elle et les siens, en les emportant loin de la rive : « Chico et moi n’avions plus pied depuis blindé déjà. A force d’être privés de terre ferme, à force d’être relégués à la mer, on avait appris à nager malgré nous ». Mais dans l’eau il n’y a pas que des chemins tracés. Il y a aussi ceux que l’on force en découvrant que les vagues sont mouvantes comme notre identité et qu’être une pirate n’est pas si dangereux que ça. Ou si ?

Rouler vers soi

crédit photo : Diaty Diallo

Penda sent les attentes qui pèsent sur elle, sur sa peau, et réagit en glissant ailleurs : elle n’est pas forcément en première ligne aux manifestations contre les violences policières, mais pas non plus prête à se lever quand elle est la seule à qui on demande de céder sa place dans le bus. Pas forcément reconnaissante quand les éducateurs de la Mairie de Paris repeignent les murs de son quartier en jaune « pour donner de la couleur » en ignorant l’éclat des pagnes des mamans, mais pas non plus satisfaite de s’inscrire dans la précarité ambiante. Penda roule ailleurs en amenant tout ce bagage avec elle. Elle voyage vite, avec des baskets bien ancrées sur sa planche de skate. Elle s’éloigne de la divination des cauris de Mami Pirate, des « Starfoullah qu’est-ce que c’est que ce bordel » de sa sœur Shango, de l’initiation à l’Iboga de Fontainebleau, de madame la Psy Lydia Duval, des avances de son ami Chico, de la détresse de son quasi-frère Jimmy. Elle s’en éloigne physiquement mais elle se rapproche spirituellement de tout ce qui compose son quotidien. Elle fait face, Penda, à condition de pouvoir prendre de la hauteur, pour regarder les choses plus attentivement. Rouler très loin peut donner le vertige de la distance, mais est-ce que se perdre ne serait pas l’occasion de se retrouver ?

Perso, c’est ça les personnages

Notre invité surprise, le djinn de Penda qui discute avec le mien, a lu ma critique jusque-là, et a voulu ajouter quelque chose :

« Perso, chui pas contre ta description des gens, mais…

C’est ça aussi Penda : une boxeuse de l’âme. Elle esquive les coups. Droite. Attaque déjà. Gauche. Plie les jambes. Saine. Remonte. Sauve. Fait face. Vivante.. Elle l’a dit, qu’oublier d’être noire, c’est comme avoir une garde trop basse en boxe.

J’avoue je l’aide pas tout le temps sur ce coup-là, mais le truc c’est que même si j’ai des dreadlocks jusqu’aux fesses, je suis blanc wesh, pas le même vécu. Penda est une meuf comme y en a pas tous les jours : sèche et concise, son phrasé est tel qu’elle, il ne se perd pas dans des bla bla. Mais parfois elle se lâche, hein, comme quand sa sœur Shango lui fait des tresses et là ça part carrément en séance psy. J’ajoute encore un truc et je me casse : il faut dire que Chico deale dans la rue et carbure au kébab et frites, et que Penda et Jimmy ont un faible pour les pates au ketchup. Ok, tout le monde se roule des p’tits joints pour tenir les journées sans projets, (et parfois personne a la tête à chiller avec nous les esprits, soyons clairs), mais quand y a urgence ils sont tous là, solidaires. Ils squattent des scooters à personne pour réfléchir, partent dans la forêt avec des idées révolutionnaires, ils n’ont pas de soucis à avouer qu’ils ont tous un pet au casque. Mais qui n’en a pas ? »

La valeur du silence

Le titre du roman, Djinns, rend service à l’un des thèmes du manuscrit : la possibilité de mettre un visage à cet « autre » qui nous habite de manière plus ou moins violente, comme dans le cas de la schizophrénie. C’est un roman engagé dans la restitution sans oripeaux de l’univers singulier, magique et poétique de sa protagoniste. Mais si on pourrait être tenté de s’appuyer sur le côté transculturel de la schizophrénie – comment l’interpréter et la soigner selon deux médecines souvent antagonistes, parfois complémentaires – en réalité il ne s’agit que d’un angle parmi d’autres. Vu l’ampleur des sujets brûlants effleurés dans Djinns – le racisme, le classisme, l’incommunicabilité, la transmission, la solitude- on ressent le travail que l’autrice, Seynabou Sonko, a certainement entrepris pour coucher sur papier ces flammes au lieu de les avoir laissées peut-être la brûler. A la place d’un tas de cendres cette primo-romancière aux multiples talents a accouché d’un roman. Où elle traite également de l’importance de l’amitié, des bienfaits de la chaleur humaine, du long chemin vers une lueur de connaissance, et des rites d’initiations que la vie pose sur notre chemin, sans forcément nous les présenter ainsi. Mais est-ce que vouloir nommer les choses les rend-t-elles plus puissantes ? Ou au contraire, les affaiblit ?

Djinns ouvre multiples portes donnant sur des dilemmes existentiels anciens comme le monde. Et offre une place d’honneur au silence : « Le silence est une bille précieuse, une émeraude que l’on tient entre les doigts en direction du soleil. On ne sait plus si c’est la bille ou le soleil qui nous éblouit. Ce n’est pas parce que j’étais silencieuse que je n’avais rien à dire. Au contraire, les silencieux sont de gigantesques volcans. La terre tremble en eux ».

C’est Mami Pirate qui a conseillé à Penda d’écouter tout ce que les gens ne disent pas quand ils parlent. De s’accrocher à ça, pour avoir une quelconque chance de déchiffrer le réel.

Lire entre les lignes est aussi le défi au cœur de ce roman parfois sibyllin. La réalité est-ce celle que l’on entend ou inversement, tout ce qui ne s’offre pas à nos oreilles ? Avec cette dernière question, je vous souhaite une bonne écoute, oups, lecture.

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