Une rentrée au féminin – cinq romans d’Africaines à découvrir

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Parmi les nouveautés de cet automne, cinq romancières nous livrent leurs textes. Connues ou moins connues, elles explorent la réalité sociale, la mémoire ou l’exil, tantôt par la voix d’une jeune épouse, tantôt par celle d’un homme déchiré entre son exil et l’amour d’une femme.

Les Sénégalaises au regard critique
Deux textes nous parviennent du Sénégal, dont Sidagamie, le premier roman d’une jeune auteure de 25 ans, Abibatou Traoré. La grande dame de la littérature sénégalaise, Aminata Sow Fall, est quant à elle à son sixième roman avec Douceurs du bercail. Ces deux textes, pourtant bien différents au niveau du style et du sujet, partagent néanmoins un certain regard face à la société qu’ils décrivent, celui d’un observateur critique.
La polygamie, si souvent abordée – et dénoncée – dans les ouvrages des Africaines, est traitée avec une touche d’actualité par Abibatou Traoré, qui aborde le sujet par la problématique du sida. Aïda, une adolescente dont la famille sera perturbée par le remariage du père avec une jeunette quasiment de l’âge de la fille, sert de guide au lecteur. A travers sa vie seront abordés la réalité et les rêves des jeunes femmes sénégalaises, si différents en fonction de leur milieu social. Le parcours d’Aïda, un peu idéalisé, côtoie d’autres destins de femmes, résolument au devant de la scène dans ce roman.
Destins de femmes mais aussi d’hommes dans Douceurs du bercail. On reconnaît le regard du fin observateur, si caractéristique aux textes d’Aminata Sow Fall qui s’attaque cette fois-ci à la problématique de l’immigration. Celle qui avait déjà évoqué les  » charters de la honte « entre pays africains dans Le Jujubier du patriarche décrit avec force détails la cave de l’aéroport où sont entassés les expulsés en attente d’un embarquement. C’est là que se retrouve Asta, arrivée en France pour une mission et arrêtée pour avoir agressé une douanière lors d’un contrôle particulièrement humiliant. Les discussions avec les autres occupants de la cellule l’amèneront à se poser une question décisive : que peut-on faire chez soi, comment exploiter ses ressources propres, ces douceurs du bercail ? Plus qu’un retour aux sources, ce sera un retour à la terre que prônera Asta.
Mais Douceurs du bercail est aussi l’histoire d’une amitié entre deux femmes, Asta la Sénégalaise et Anne la Française. La solidarité et l’affection qui unissent ces deux femmes sont une façon de célébrer le pouvoir du dialogue et d’éviter le piège d’une opposition simpliste et facile entre l’Occident hostile et l’Afrique victime. Car ce n’est pas le propos d’Aminata Sow Fall qui prêche pour une Afrique entreprenante et dynamique.
Métissage et mémoire de Madagascar à l’Algérie
Autres livres, autres regards. Monique Agénor nous parle aussi de deux femmes, mais pour cela elle se tournera vers la mémoire dans Comme un vol de papang’. L’histoire de la dernière reine de Madagascar et de son ancienne esclave Fanza, toutes deux contraintes à l’exil par l’administration coloniale française, est la raison de vivre d’Herminia, petite-fille de Fanza. C’est cette mémoire qu’elle contera aux habitants de son petit village de La Réunion, dans une langue métissée de français, de créole et de malgache.
Ce n’est pas seulement la langue qui est métissée mais aussi la peau, la culture et l’identité. L’histoire de La Réunion, de la France et de Madagascar se rejoignent, et quand Herminia se fera  » voler  » par plagiat son récit consigné dans trois petits cahiers d’écoliers, ses auditeurs feront appel chacun à leurs devins respectifs, tamouls ou malgaches, pour dénoncer le  » voleur « . Histoire d’un double viol : celui de la Grande Ile puis de sa mémoire, plus significatif qu’on ne l’imagine, car le mot  » plagiaire  » n’a rien d’une origine littéraire…
Le métissage et l’exil sont aussi au coeur du dernier roman d’Anne Tiddis, elle-même franco-algérienne. David-Daoud Ström, qui a donné son nom au roman, se perd entre ses trois patries. Confié à un pasteur suédois par sa jeune mère algérienne, combattante pour l’indépendance, il sera ensuite envoyé en France. À trente-huit ans, il ne trouve de paix que dans sa relation avec Taalith, alias Perdita pour David-Daoud. Mais ce sera pour Perdita une responsabilité bien trop lourde que celle de garantir l’équilibre de son amant.
L’équilibre est de toute façon toujours fragile pour David-Daoud, et il suffira d’un départ de trop pour que les choses se précipitent vers le drame. Contrairement à Taalith qui désire découvrir son histoire en se rendant en reportage dans le pays de sa mère, David-Daoud nie son passé, ne sachant quoi y retenir. Les paysages de Normandie et de Suède qu’Anne Tiddis décrit avec beaucoup de lyrisme reflètent les états d’âmes du héros – même si ceux de Suède évoquent plus les films de Bergman que le pays lui-même…
L’Algérie, encore
Le drame algérien, en arrière-plan chez Tiddis, forme le noyau du dernier livre de Yasmina Khadra qui passe des polars au roman, plus facile d’accès que les policiers (cf. Africultures n° 11), Les Agneaux du Seigneur raconte, à travers les événements du village de Ghachimat, l’évolution d’une crise enclenchée par le retour d’un enfant devenu fanatique, et davantage alimentée par les petites rancunes et jalousies des uns et des autres que par des principes religieux. Petit à petit, le village bascule dans une sorte de folie meurtrière où chaque nuit apporte son lot de massacres. On reconnaît le style empreint de violence de Khadra, toutefois moins noir ici que dans Morituri, Double-Blanc ou L’Automne des chimères. Une lecture dure mais nécessaire quand le drame de tout un pays est réduit à de brèves parenthèses dans les médias.

Sidagamie, d’Abibatou Traoré, Ed. Présence Africaine, 1998, 192 p. 120 FF.
Douceurs du bercail, d’Aminata Sow Fall, Nouvelles Editions Ivoiriennes/Editions Khoudia, 1998, 224 p. 75 FF.
David-Daoud Ström, d’Anne Tiddis, Ed. Présence Africaine, 1998, 160 p., 110 FF.
Comme un vol de papang’, de Monique Agénor, Ed. Le Serpent à Plumes, 1998,254 p. 119 FF.
Les Agneaux du Seigneur, de Yasmina Khadra, Ed. Julliard, 1998, 216 p. 119 FF. ///Article N° : 599

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Les images de l'article
Abibatou Traoré © DR
Aminata Sow Fall © DR
Anne Tiddis © DR





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