Toubab Dialaw :

Le succès d'un centre de formation au Sénégal

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Consciente de l’enjeu capital de la formation dans l’évolution de la danse contemporaine africaine, la danseuse et chorégraphe sénégalaise Germaine Acogny crée, en 1997, un centre à Toubab Dialaw, au Sénégal. Pari risqué… Les bailleurs de fonds sont frileux, le public visé – les jeunes danseurs africains – peu fortuné, les pouvoirs publics désintéressés. Quatre ans plus tard, c’est pourtant un indéniable succès. « L’Ecole des sables » est devenue un lieu très dynamique de formation et de création chorégraphiques. Et comme si cela ne suffisait pas, elle a aussi donné naissance à une compagnie panafricaine : Jant-Bi.

Toubab Dialaw, un village de pêcheurs à une cinquantaine de kilomètres de Dakar, sur la « Petite Côte ». C’est là que Germaine Acogny a eu le coup de foudre et a choisi de bâtir son « Centre international de danses traditionnelles et contemporaines africaines » Jant-Bi ( » le soleil « , en wolof). Un village déjà renommé pour son dynamisme culturel puisqu’il abrite aussi l’étonnant centre artistique « Sobo Bade » du poète-dramaturge haïtien Gérard Chenet.
Aujourd’hui encore, le nom de Germaine Acogny reste lié dans beaucoup d’esprits à celui de Mudra Afrique, la première école panafricaine de danse, fondée par Maurice Béjart à Dakar en 1977.
La chorégraphe en a assuré la direction durant cinq ans et a formé toute une génération de danseurs devenus aujourd’hui des professionnels reconnnus : de la Burkinabée Irène Tassembédo au Congolais Longa Fo en passant par le Togolais Ass Ayigah.
Lorsque Mudra Afrique ferme ses portes, en 1983, faute de subventions, Germaine Acogny quitte Dakar pour présenter ses créations et animer des stages de formation un peu partout dans le monde. Mais elle finit par revenir au Sénégal au début des années 90 avec l’idée d’ouvrir un nouveau lieu de formation.  » La danse en Afrique souffre principalement de deux maux : un manque de moyens et l’idée encore répandue selon laquelle cet art ne s’apprend pas  » aime-t-elle rappeler.
Toubab Dialaw s’est affirmé en quelques années comme un nouveau carrefour international de la danse en Afrique. A l’origine de ce succès, l’organisation de trois stages de longue durée (3 mois) pour de jeunes danseurs africains professionnels, animés par de grands noms de la danse africaine et occidentale.
Explorer la complémentarité des techniques
Dès le départ, Germaine Acogny et son mari Helmut Vogt, directeur administratif du centre, souhaitent convier à ces sessions des danseurs de différents pays africains. Le premier stage se déroule au printemps 1998. Il réunit trente danseurs originaires pour la plupart du Sénégal mais aussi du Ghana, du Bénin, du Nigéria et du Congo-Brazzaville, séléctionnés par Germaine Acogny soit à la suite de stages donnés dans les pays, soit sur dossier. L’ancienne collaboratrice de Maurice Béjart invite trois chorégraphes à coanimer avec elle cette première édition : Abdou Mama Diouf, maître de danses traditionnelles sénégalaises, Susanne Linke, une grande figure de la danse contemporaine allemande et son collaborateur Avi Kaiser, chorégraphe d’origine israélienne.
Si l’Ecole des sables prolonge l’esprit de Mudra, c’est non seulement par l’enseignement de la technique que Germaine Acogny a mis au point (« une synthèse des traditions d’Afrique de l’Ouest et des danses classique et moderne occidentales ») mais aussi par la volonté de s’ouvrir à des danseurs d’horizons différents. Cependant, contrairement à Mudra, la base de l’enseignement reste ici la danse traditionnelle.  » Les formes ethniques constituent nos racines. Mais les danseurs africains doivent comprendre que d’autres techniques peuvent enrichir leur expression, tout comme les chorégraphes occidentaux s’inspirent de nos danses et de nos musiques. Il faut donner aux jeunes une base la plus complète possible pour explorer la complémentarité des techniques. La créativité chorégraphique ne peut s’épanouir sur le continent africain sans cette indispensable ouverture artistique et humaine  » , précise celle qui souhaite que la danse en Afrique soit enseignée dès l’école.
En 1998, les bâtiments du centre ne sont pas encore construits, faute d’argent. Mais cela n’empêche pas l’enseignement d’avoir lieu. Le programme est extrêmement intensif : sept heures de danse par jour, six jours sur sept. Le matin, les cours se déroulent dans une immense cour de sable. L’après-midi, sur le site du futur centre : un vaste terrain sur une falaise, en bordure d’une forêt de baobabs. De là, naîtra le surnom du centre  » l’Ecole des sables « . Les conditions de travail sont parfois rudes (sable, soleil et vent) mais elles donnent à l’enseignement une inspiration et une énergie singulières. Côté musique, les cours sont animés par des percussionnistes, eux aussi en session de perfectionnement, placés sous la direction d’Arona Ndiaye, fils du légendaire maître de sabars, Doudou Ndiaye Rose et troisième pilier de l’association « Jant-Bi ».
Ouvrir de nouveaux horizons
En 1999, grâce à la reconduction des organismes partenaires du stage – l’UNESCO, le Goethe Institut de Dakar, la Fondation Prince Claus, Afrique en Créations, le Psic (fonds local de l’Union européenne) – le centre accueille 22 danseurs de 12 pays d’Afrique. Une participation financière est cette fois demandée aux stagiaires et la recherche d’un sponsor est encouragée.  » C’est un gage de motivation « , estiment les responsables de la formation.
La chorégraphe Suzanne Linke, totalement séduite par Toubab Dialaw et l’énergie des stagiaires, revient et entreprend de créer avec huit danseurs une pièce au carrefour de la danse-théâtre allemande et de la danse africaine. Quelques mois plus tard, à l’issue du stage, « Le Coq est mort » est présenté à Dakar par la nouvelle compagnie du centre de Toubab Dialaw : Jant-Bi. Grâce à la renommée de Suzanne Linke, cette création sera amenée à tourner durant deux ans en Europe et aux Etats-Unis. Une expérience d’une extraordinaire richesse pour les jeunes membres de Jant-Bi. (voir interview de Djibril Diallo)
Après une année d’interruption, le dernier stage, qui s’est déroulé de mars à juin 2001, a consacré le succès de l’Ecole des sables : 29 danseurs de 16 pays (du Cap-Vert à Madagascar en passant par la Namibie) ont suivi des ateliers de haut niveau dispensés par des maîtres de danses traditionnelles et de grands chorégraphes internationaux : Robyn Orlin (Afrique du Sud), Bernardo Montet (France), Flora Théfaine (Togo/France), Sophiatou Kossoko (Bénin/France) et bien sûr Germaine Acogny. La compagnie Jant-Bi a amorcé, quant à elle, une nouvelle création avec un chorégraphe… japonais, Kota Yamasaki, sur le thème du… génocide rwandais. A la fois centre de formation international, plate-forme d’échanges et de rencontres et laboratoire de recherches chorégraphiques, Toubab Dialaw s’affirme comme l’un des lieux où s’inventent les danses contemporaines de demain.
Constitution d’un réseau
Aujourd’hui, après avoir été directrice artistique des Rencontres de la création chorégraphique africaine de 1997 à 2000, Germaine Acogny s’investit totalement dans le développement de Toubab Dialaw. Parallèlement, elle met en place un réseau d’échange entre les écoles de danse nationales en Afrique. Comme elle, de plus en plus de chorégraphes, conscients de la nécessité de développer des lieux de formation chorégraphique en Afrique, tentent de créer des structures. C’est le cas notamment des Burkinabés Salia Sanou et Seydou Boro qui sont à l’initiative de la création d’un centre de développement chorégraphique à Ouagadougou. « La Termitière » devrait s’installer dans l’actuel Théâtre populaire après l’entière rénovation de celui-ci. Ce centre sera un établissement public géré par la compagnie Salia Nï Seydou sur la base d’une convention avec le ministère des arts et de la culture burkinabé. L’Ecole des sables de Toubab Dialaw et La Termitière devraient travailler en partenariat, la première structure s’axant davantage sur la formation, la seconde sur la création. La mise en place d’un tel réseau de lieux de travail et de formation se révèle indispensable à l’autonomie de la création chorégraphique africaine. Mais pour le moment, aucune structure fédératrice officielle n’est au programme.
Il faut rappeler enfin, qu’en matière de formation, le besoin est tout aussi urgent dans le domaine de la production et de l’administration des compagnies.  » Il y a très peu producteurs compétents en Afrique. C’est un métier relativement neuf chez nous. Les artistes se retrouvent donc, de fait, des producteurs. Or, ils ne sont absolument pas formés pour cela, rappelait le Burkinabé Vincent Koala, directeur de Odas Africa, lors du colloque « Territoires de la création » à Lille en septembre 2000. Du développement de ces formations artistiques, techniques et admministratives dépend l’avenir de la danse contemporaine africaine.

///Article N° : 18

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