#7 « L’Angola et le Portugal ont une fraternité linguistique séculaire »

Zoom Fenêtres lusophones

Fenêtre n°7. Angola : scène artistique et commémoration de l'indépendance, volet n°1

Nous initions ce mois-ci une série de « fenêtres » sur les cinq PALOP (Pays Africains de Langue Officielle Portugaise) : comment commémorent-ils leur indépendance cette année, où en est leur scène artistique 40 ans après, comment les artistes se saisissent-ils de la question de la colonisation, de l’indépendance, de la mémoire, des relations passées et présentes avec le Portugal, de leur société aujourd’hui, etc.
Le premier pays à être traité (en juillet et août) est l’Angola, qui fêtera ses 40 ans d’indépendance le 11 novembre prochain.

Écrivain et journaliste, José Luís Mendonça est depuis 2012 le directeur du journal culturel angolais Cultura (1). Il répond à nos questions sur les commémorations des 40 ans d’indépendance du pays, tant un niveau étatique qu’à celui du secteur artistique.

Africultures. Pourriez-vous nous parler de votre journal Cultura : quand est-il né, dans quel but, par qui est-il porté ?
José Luís Mendonça. Cultura – journal angolais d’Arts et Lettres a été lancé le 5 avril 2012 ; c’est un bimensuel, qui appartient aux Éditions Novembro, une entreprise publique. Il s’agit du premier journal culturel post-indépendance, qui s’inscrit dans la continuité de la revue Cultura « Mensuel de diffusion littéraire, scientifique et artistique de la société culturelle d’Angola », créée en 1957, qui couvrait la vie culturelle angolaise, sous ses différents aspects.
Près de quatre décennies après l’indépendance, se faisaient sentir la nécessité de diffuser, de manière spécialisée et avec un esprit critique, les actions et efforts faits par le pays dans des domaines comme l’éducation, la science, la culture et la communication, considérés comme des moyens pour atteindre l’objectif ambitieux de l’Acte constitutif de l’UNESCO : « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». C’est effectivement dans un contexte de profonde transformation matérielle de la société et de la modernisation de l’État angolais, que le journal Cultura a vu le jour, ouvert à la participation de ceux qui croient que la culture, au-delà d’un facteur identitaire des peuples, est aussi un vecteur de rapprochement interculturel.
Ce journal a été conçu pour sauvegarder certaines des valeurs ancestrales de notre patrimoine culturel, et en même temps chercher à valoriser le produit culturel et le statut de l’artiste d’aujourd’hui. Un prolongement des idées de la génération des Nouveaux Intellectuels d’Angola (‘Novos Intelectuais de Angola’, 1948) et de la revue Message (‘Mensagem’). Cultura d’aujourd’hui perpétue les postulats du mouvement À la découverte de l’Angola (‘Vamos Descobrir Angola’), créé en 1948 par Agostinho Neto, Viriato da Cruz, António Jacinto et Mário António, de la Société Culturelle d’Angola, fondée en 1942 et de sa revue ‘Cultura’ à partir de 1957. Leurs voix ont ouvert la voie du modernisme de la littérature angolaise, ayant comme dénominateur commun l’identité angolaise, ou, du moins, la recherche de cette identité ; pour promouvoir la renaissance culturelle de l’homme angolais, à partir de la notion de citoyenneté culturelle.

L’Angola fête les 40 ans de son indépendance le 11 novembre 2015. Votre journal a-t-il prévu une édition spéciale ? Plus généralement, avez-vous cette année publiée des articles ou dossiers spéciaux sur cette question ?
Nous avons prévu une édition spéciale, qui sortira en novembre, intitulée « Voix et rythmes angolais dans le grand orchestre de l’indépendance ». Le journal Cultura fera une édition spéciale commémorative sur les grands musiciens angolais qui ont chanté en faveur de l’indépendance, ainsi que sur d’autres disciplines artistiques comme la littérature, qui s’est émancipée avant l’indépendance politique. Nous mettrons en relief la création de l’hymne national par le poète Manuel Rui.
Nous avons déjà publié des articles, comme : « Le chant d’intervention et les anciennes colonies portugaise – avant, pendant et après la guerre coloniale » ; « 1961 : mémoire d’une année décisive » ; « 130 ans après, la ligue africaine revisite la conférence de Berlin sur l’Afrique » ; « Histoire militaire de l’Angola, une œuvre collective de grande portée » ; « 398e anniversaire de Benguela (2), portrait historique » ; « La diaspora africaine et la reconstruction nationale », etc.

Comment l’État angolais a-t-il prévu de commémorer les 40 ans d’indépendance du pays ? Y a-t-il eu des événements, discours, œuvres d’art implantées dans le pays, tout au long de l’année ?
Nous vivons déjà cette célébration, par exemple avec la Biennale de Venise et celle de Milan, à l’étranger. Dans le pays, il y a eu des foires d’artisanat, des expositions, des publications, des spectacles de danse et de théâtre, des festivals de culture et art traditionnel, comme préludes à la grande fête du 11 novembre.
Malheureusement, notre rédaction est très réduite, seulement moi qui suis directeur, le rédacteur en chef et un stagiaire, ce qui fait que nous ne pouvons pas couvrir tous les événements qui se déroulent dans le pays et en dehors.

Les artistes angolais se sont-ils saisis de cette thématique de l’indépendance ? Pourriez-vous nous citer des artistes de différentes disciplines artistiques, qui ont ou vont produire des œuvres ou réflexions en lien avec ce thème ?
Les artistes plasticiens qui ont exposé cette année à la Biennale de Venise (3), sur le thème « Sur les manières de voyager » (« Sobre Modos de Viajar »), notamment António Ole, Binelde Hyrcan, Délio Jasse et Francisco Vidal, ont stylisé et symbolisé en quelque sorte le parcours et les aspirations des Angolais dans ce voyage de 40 ans sur terre.
Le 11 novembre sortira la troisième série de 11 classiques de la littérature angolaise, qui comprend mon œuvre de 1981 Pluie de novembre. Je sais que toute une série d’événements auront lieu autour de cette célébration, mais je n’ai pas les détails.

Quels sont les intellectuels angolais qui ont le plus approfondi la réflexion sur l’histoire du pays, sur l’indépendance, sur l’ « angolanité » aujourd’hui ?
L’un de ces intellectuels est le poète et anthropologue Arlindo Barbeitos, dans ses essais sur la citoyenneté et l’identité. Pepetela, à travers ses romans, fait des enquêtes sociologiques et historiques sur la coexistence multiethnique et multiraciale, ou sur la question cruciale de l’égalité économique. On peut dire la même chose des écrivains José Eduardo Agualusa et Ondjaki, ou Sousa Jamba, ou encore Roderick Nehone. L’essayiste Luís Kandjimbo postule le caractère africain de la culture angolaise, sa matrice bantoue, le poids minime du métissage culturel défendu par Pepetela, par exemple.

Beaucoup de pays africains souffrent encore aujourd’hui de ce qu’on appelle la « néocolonisation », avec des anciennes puissances coloniales qui restent très interventionnistes dans leurs anciennes colonies. En Angola, on dirait que c’est presque le contraire, avec Isabel dos Santos qui investit au Portugal… Pourriez-vous nous parler des relations qu’ont entretenues l’Angola et le Portugal ces 40 dernières années, et de celles qu’ils entretiennent aujourd’hui ?
La question néocoloniale est toujours présente et ne semble pas avoir de fin. Si en Afrique Centrale et de l’Ouest se sont les puissances européennes, dans notre cas c’est la Chine.
Les relations entre l’Angola et le Portugal ont été très marquées, durant la première période de la guerre civile post-indépendance (1975-1992) par la posture de Mário Soares (4), dans son aversion pour le pouvoir établi en Angola. Avec l’ouverture de l’Angola au marché international, les relations se sont amenuisées, bien qu’il faille souligner que, même dans la période de l’endiguement, durant la guerre froide, les relations humaines et familiales existaient en dehors des idéologies politiques des deux gouvernements. C’est que l’Angola et le Portugal ont une fraternité linguistique séculaire et que leurs peuples possèdent des liens de sangs forgés durant une colonisation de plusieurs siècles. De nos jours, les relations entre l’Angola et le Portugal sont stables, très bonnes, avec des échanges toujours plus importants tant du point de vue commercial que des points de vue culturel, politique, et d’investissement.

Quelles sont les relations de l’Angola avec d’autres puissances émergentes, comme le Brésil, l’Afrique du Sud… ?
L’Angola est un pays avec lequel toutes les nations veulent coopérer. L’Allemagne, les États-Unis, la Russie (avec sa coopération militaire et techno-scientifique historique), l’Inde, et presque tous les pays du monde ont des relations avec nous. L’Angola possède d’énormes richesses stratégiques à explorer.
Avec le Brésil, premier pays à avoir reconnu l’Angola, nous avons des relations privilégiées, dans le champ culturel et économique. Les investissements du Brésil en Angola sont notables dans la réhabilitation et construction de routes et infrastructures et dans le domaine de l’énergie. Du fait que nous parlons la même langue, nous consommons les telenovelas brésiliennes comme notre pain quotidien, et nous empruntons un peu la manière de parler brésilienne.
La Chine a pénétré l’Angola avec son savoir-faire et son argent, face à l’arrogance des puissances occidentales à appuyer le développement en Angola. La Chine a construit des routes, des ponts, des aéroports, des bâtiments et des villes. Les Chinois sont implantés en Angola à travers des entreprises, des magasins, des bureaux. L’économie angolaise s’est « chinifiée ».
Avec l’Afrique du Sud, nous n’avons pas tellement de relations, d’un point de vue économique. Je pense que les agressions faites à l’Angola du temps de l’Apartheid ont marqué durablement les relations jusqu’aujourd’hui, puisque les détenteurs de capitaux sud-africains continuent d’être les mêmes que les anciens agresseurs. Je crois qu’ils suivent les diktats de l’Occident… mais j’imagine que nous pourrions avoir d’autres niveaux de coopération avec l’Afrique du Sud.

La scène artistique angolaise est particulièrement dynamique, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Je dirais que c’est uniquement dans les domaines de la musique et des arts plastiques, et confiné aux territoires de la lusophonie. Et ce dynamisme, à l’étranger, est plus le fruit d’une assimilation des modèles occidentaux, pour un chanteur comme Anselmo Ralph par exemple. Parce qu’un Gabriel Tchiema, lui, n’est pas si connu hors du pays. Ce phénomène s’explique par le fait que les artistes qui ont passé beaucoup de temps à l’étranger, comme Nástio Mosquito, autre exemple à citer, ont bu la culture occidentale sans revenir aux origines et à sa qualité ; son travail est au service de la mondialisation pénétrante. Pour Bonga, ambassadeur de la musique angolaise, c’est l’inverse, mais il est en train de perdre en visibilité. Il manque une promotion de la grande diversité angolaise, qui ne se résume pas au kuduro, au rnb et au rap.

Quels sont, selon vous, les artistes ou mouvements artistiques les plus symboliques de cette émergence ?
J’ai déjà cité quelques noms pour la musique. En ce qui concerne la littérature, ce sont également les écrivains qui ont passé le plus de temps à l’étranger qui ont le plus conquis le marché mondial, à l’exception de Pepetela, Boaventura Cardoso et Manuel Rui, qui sont des grands par nature. Je n’en cite que quelques-uns, bien sûr. Il y a un phénomène national dans le domaine de la danse, qui est la Compagnie de Danse Contemporaine d’Angola, gérée par Ana Clara Guerra-Marques, qui a fait un travail remarquable en termes de symbiose entre la modernité et nos particularités. Au niveau des peintres j’ai déjà cité António Ole, mais je pourrais citer aussi des jeunes comme Hildebrando de Melo, ou Paulo Kussy.
À l’intérieur du pays, il y a peu de valorisation de la culture traditionnelle et des nouveautés qui se basent sur la tradition par les promoteurs culturels ou les mécènes, puisque des artistes comme le chanteur Ndaka Yo Wini, qui a une voix et un style novateur, restent dans l’ombre.

(1) http://jornalcultura.sapo.ao/
(2) Benguela : ville angolaise fondée en 1617 par les Portugais.
(3) La 56e Biennale de Venise se tient du 9 mai au 22 novembre 2015.
(4) Mário Soares : homme politique portugais. Ministre des affaires étrangères de 1974 à 1975, Premier ministre de 1976 à 1978 et de 1983 à 1985, Président de la République de 1986 à 1996.
Traduit du Portugais par Maud de la Chapelle
Ler aqui a versão portuguesa da entrevista///Article N° : 13098

Partager :

Laisser un commentaire