Premier long métrage de la Kenyane Vincho Nchogu, One Woman One Bra a été présenté en première mondiale à la Mostra de Venise 2025 et a obtenu le prix du meilleur premier film au BFI London Film Festival. Il aborde avec une remarquable habileté comment une femme massaï peut-être dépossédée de sa terre, de son corps et de son image par l’entrelacement du patriarcat local, du droit foncier et des dispositifs humanitaires censés la “sauver”. Et comment elle réagit !
Il y a des films qui dénoncent. Et il y a ceux qui montrent patiemment comment on vous efface, centimètre par centimètre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de vous qu’une image dans un livre ou un slogan dans une vidéo. One Woman One Bra (un soutien-gorge pour chaque femme) est de ceux-là : un film où l’exclusion n’est pas un événement mais un système, une mécanique à plusieurs étages qui va du conseil de village aux ONG bien intentionnées, du patriarcat local au regard humanitaire global. Dans un village massaï perdu au milieu des plaines, Star se bat pour un lopin de terre, mais c’est en réalité son droit même à exister dans le cadre – juridique, social, iconographique – qui est sans cesse remis en cause.

Le point de départ a tout d’une petite chronique locale. Dans le village, on distribue enfin des titres de propriété, ces papiers censés fixer une fois pour toutes ce qui appartient à qui. Sauf que le droit coutumier a ses angles morts : orpheline, célibataire, sans filiation vérifiable, Star ne rentre dans aucune case. Elle comprend que sa maison, sa parcelle, sa vie même, peuvent lui glisser entre les doigts avec la légèreté bureaucratique et patriarcale d’un geste de stylo. Nchogu filme cette introduction avec un humour sec, presque burlesque. Mais sous la comédie affleure déjà une ligne de fracture : Star est toujours à côté du cadre, elle est en trop.
Puis surgit une image qui va tout dérégler. Dans un livre illustré sur les nomades, Star se reconnaît enfant. Une photo propre à faire vibrer la corde sensible du lecteur occidental. À côté d’elle, une main marquée de scarifications. Star y voit celle de sa mère, peut-être la seule trace tangible de sa filiation. Faute d’acte de naissance, elle n’a qu’une page glacée, légendée en anglais, pour attester qu’elle a bien une histoire, une origine. Un morceau de preuve arraché au grand album du regard colonial. Mais l’image anthropologique, conçue pour d’autres, est parfaitement inadaptée pour qui voudrait faire valoir ses droits.
Le film se fait alors comédie de la débrouille. Pour sauver sa parcelle, Star accumule les stratégies, parfois franchement loufoques. Elle négocie, implore, bricole des récits, tente de tordre à son avantage un système qui ne l’a jamais prévue. Mais plus elle s’agite, plus le sol se dérobe sous ses pieds. Les règles du jeu sont toujours en sa défaveur.
Jusqu’à ce qu’entre en scène un autre regard, plus policé, plus redoutable : celui de l’ONG, avec son vocabulaire d’autonomisation, son arsenal audiovisuel et son projet christique. Une blague de Star déclenche un projet : « One Woman One Bra ». Le symbole est parfait pour les bailleurs de fonds : un objet intime qui devient étendard de dignité féminine, un geste simple à photographier, à partager, à brandir. Mais la mise en scène humanitaire a ses lois propres. Le film observe, avec une précision chirurgicale, la fabrication de cette « bonne histoire » que l’ONG peut vendre au monde : le cadrage des visages, les slogans calibrés, la répétition d’éléments de langage qui vident les expériences singulières de leur substance. Là où le photographe du livre avait volé une image, la vidéo autoproduite construit un récit, sur le modèle des réseaux sociaux. Et comme souvent, avec le sourire, au nom du progrès, sous couvert de sororité globale.

La réalité, elle, résiste. Et Star est tenue pour responsable d’un fiasco qui la dépasse. Car ce sont toujours les plus précaires qui paient l’addition. Le film n’oppose cependant jamais un « eux » abstrait à un « nous » homogène. La communauté massaï n’est ni sanctifiée ni diabolisée. Les femmes qui côtoient Star entérinent sans sourciller son rejet. Quand elles espèrent une aide de l’ONG, elles n’hésitent pas à la sacrifier pour solder leur colère. Nchogu filme cette violence horizontale sans pathos, comme un maillon de plus dans la chaîne des exclusions : le patriarcat local, les règles de filiation, la misère économique et le regard humanitaire forment un système global où chacun, à son échelle, contribue à rendre la position de Star intenable.
Au centre de ce maelström, Sarah Karei rayonne. Elle ne joue pas Star, elle l’habite. Son corps ramassé, son regard qui fuit ou qui plante, ses brusques explosions de colère donnent au personnage une densité rare. Impossible de la ranger dans la case confortable de la victime exemplaire : elle est parfois dure, sans concession, tenace jusqu’au déni. L’actrice fait sentir, sans emphase, ce que signifie être la surface de projection de tous ces regards – du chef de village à la cadre de l’ONG, du photographe importé aux voisines de la tontine – tout en continuant à chercher obstinément une trajectoire propre.
Cette intensité est soutenue par l’image et la musique, qui jouent en permanence le contrepoint. La photographie de Muhammad Atta Ahmed refuse la carte postale autant que le naturalisme grisâtre. Les paysages massaï sont vastes, magnifiques, mais traversés par une sourde indifférence : l’horizon ne se penche pas sur le sort de Star. Le cadre la relègue souvent en bord de champ, comme si la caméra traduisait physiquement son statut social. Quand la vidéo de l’ONG se tourne, le film s’amuse des différences de texture entre les images lissées pour la communication, et celles, plus rugueuses, du récit principal : deux régimes d’images qui se superposent sans jamais se rencontrer.

La musique d’Henrique Eisenmann achève de tisser cette toile. Son jazz mélancolique, parfois presque dissonant, glisse par‑dessus le quotidien comme un voile de doute. Il n’a rien de folklorique, plutôt des motifs qui hésitent, se dérobent, reprennent. C’est la bande‑son de l’incertitude : celle d’une femme qui ne sait pas si elle aura encore un toit demain, d’un village qui ne comprend pas tout à fait le monde qui vient, d’un continent sommé de se raconter dans une langue qui n’est pas la sienne.
On ne dira rien de la fin, sinon qu’elle tient ensemble l’injustice et l’élan, la déchirure et une forme de propulsion vitale. Vincho Nchogu ne distribue ni punitions exemplaires ni rédemptions miraculeuses. Elle laisse Star au croisement de ses pertes et de ses possibles, cabossée mais debout, comme si le film refusait de laisser le système écrire le dernier mot. One Woman One Bra n’est pas seulement une charge contre les ONG ou le complexe du sauveur blanc : c’est une cartographie précise de toutes les façons dont on peut être mis hors cadre, et un rappel têtu qu’une femme peut encore, malgré tout, reprendre les cartes en mains.


