En sortie le 1er juillet 2026 dans les salles françaises, auréolé du Tanit d’or des JCC de Tunis 2025, Notre Histoire épouse les soubresauts de l’histoire égyptienne à travers l’histoire d’une famille. Un film aussi modeste dans ses moyens qu’ambitieux dans son projet. Abu Bakr Shawky confirme son goût pour les récits ancrés dans le quotidien, mais il adopte une forme plus éclatée, quasi anthologique, où l’intime se frotte constamment au politique. Une réussite.
Notre histoire surprend d’emblée par son dispositif : décors de carton-pâte, intérieur familial exigu, théâtralité revendiquée. Ce qui pourrait passer pour une fragilité de production devient très vite une véritable poétique de la mémoire. Il ne s’agit pas de reconstituer l’histoire égyptienne, mais de la rejouer à hauteur de souvenirs, avec leurs déformations, leurs ellipses et leurs emballements.

Après Yomeddine, Shawky change d’ampleur sans renoncer à son ancrage dans l’intime. Il entrelace le destin d’une famille modeste avec celui du pays, de Nasser à Moubarak, en privilégiant les signes diffus du politique dans le quotidien plutôt que les grands événements spectaculaires. L’histoire ne se raconte pas frontalement : elle s’infiltre par une annonce à la radio, une image télévisée, un slogan répété, une visite officielle qui dérègle le rythme de la maison. Le motif obsessionnel de la photo avec le Raïs, fantasme de reconnaissance sociale autant que marqueur d’allégeance, condense cette tension entre désir individuel et emprise du pouvoir.
Le film assume pleinement sa dimension autofictionnelle. Shawky part de la rencontre réelle de ses parents – lui Égyptien, elle Autrichienne – et de leur correspondance au long cours pour construire une chronique familiale qui déborde rapidement le cadre privé. Ce n’est pas tant un « film de famille » qu’une mythologie domestique, gonflée à chaque nouvelle narration, jusqu’à rejoindre la fable politique. Chaque fragment du film fonctionne comme une lettre imaginaire, un chapitre autonome qui fait avancer à la fois la relation amoureuse et la traversée d’une Égypte en mutation.
La structure fragmentée épouse cette logique de la lettre et du souvenir. Plutôt qu’un récit linéaire, Notre histoire se déploie en épisodes, comme autant de « moments de vie » revus et corrigés par la mémoire. Cette discontinuité n’est jamais un handicap ; elle fait au contraire écho au travail de sélection, de montage et d’oubli qui préside à tout récit familial. En se présentant comme un album de souvenirs – avec ses blancs, ses redites, ses zones d’ombre – le film interroge la façon dont un imaginaire intime se frotte au récit officiel d’un pays.
Au cœur de ce dispositif, la collision de deux mondes est déterminante. La relation entre le père égyptien et la mère autrichienne ne se limite pas à un exotisme de carte postale : elle met en friction deux univers sociaux, politiques et culturels. Le regard venu d’Autriche introduit un décalage salutaire sur les normes de genre, la hiérarchie familiale, les attentes professionnelles d’un jeune pianiste qui rêve d’émancipation. Le film tire une part de sa vitalité de ces écarts de perception : ce qui semble naturel à l’un apparaît absurde à l’autre, et ce jeu de contre-champs nourrit à la fois l’humour et la critique.

La trajectoire d’Ahmed, pianiste en devenir, offre un fil particulièrement riche. Poussé et soutenu par Liz, il projette ses aspirations artistiques comme une possible sortie de sa classe sociale, une brèche vers un autre avenir. Mais l’art n’est pas hors-sol : contraintes sociales, patriarcat, et les limitations très concrètes d’une société où la réussite reste étroitement encadrée. La musique devient alors un espace ambigu, à la fois refuge intime et terrain de compromis, miroir de ces « petites victoires » que le film préfère au héroïsme spectaculaire.
Comme souvent dans le cinéma égyptien, Notre histoire est très parlé, foisonnant, volontiers bavard. Cette logorrhée assumée ne plombe pas le récit, elle l’anime. La parole devient un espace de circulation des affects, mais aussi un lieu de résistance : raconter, commenter, exagérer, c’est déjà reprendre la main sur une histoire subie. Le film trouve son rythme dans cette circulation permanente entre le domestique et le politique, entre le commentaire ironique et la gravité du contexte. La répétition incongrue du mot « corruption » à la télévision, sorte de lapsus public, introduit un burlesque grinçant qui fissure la surface du discours officiel.

Les archives, souvent marquantes, ne sont pas là pour garantir l’authenticité du propos. Elles fonctionnent plutôt comme des points d’achoppement entre deux régimes d’images : celles de l’État, calibrées, solennelles, et celles de la famille, bricolées, approximatives, rejouées dans ces décors de studio assumés. Ce montage entre mémoire intime et récit d’État met à nu le caractère construit de toute « grande histoire ». En confrontant les archives aux scènes stylisées, Shawky ne reconstitue pas, il raconte un vécu.
En filigrane, la culture populaire – musique, télévision, football, culte des stars – traverse le film comme un baromètre de l’époque, où se fabrique un imaginaire commun. Là encore, le film refuse l’opposition simpliste entre un peuple aliéné et un pouvoir manipulateur ; il s’intéresse plutôt à la façon dont chacun s’arrange avec ces récits tout faits, les réapproprie, les tord, les détourne.

On pourra regretter que Notre histoire s’arrête à Moubarak, laissant hors champ les secousses plus récentes de l’histoire égyptienne. Mais cette ellipse s’inscrit dans la logique du projet : Shawky filme un temps révolu, celui de sa propre mémoire enfantine et de ses archives familiales, la façon dont l’Histoire se dépose dans les gestes ordinaires, les récits de salon, les images qu’on se fabrique.
Foisonnant, drôle et émouvant, Notre histoire confirme le talent d’Abu Bakr Shawky pour faire surgir le politique là où on ne l’attend pas : dans une cuisine trop étroite, dans une lettre trop longue, dans une photo trop posée. En assumant sa forme de théâtre de carton-pâte, le film trouve son paradoxe : un pays vu depuis la scène minuscule d’une famille, où tout – amour, art, football, politique – finit par se mêler.


