A Casablanca, les anges ne volent pas

De Mohamed Asli

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« Si je savais écrire, je t’écrirais jour et nuit » : la voix d’Aïcha (Leila El Ahyani) se superpose aux magnifiques paysages enneigés de l’Atlas. C’est Casablanca qui la sépare de son mari Saïd (Rachid El Hazmir), la ville où les hommes partent pour faire subsister leur famille ou leurs rêves, ogre moderne d’un Maroc où la vie est encore largement précaire et dont ce film se fait l’écho. A cet effet, Mohamed Asli, dont c’est le premier long métrage mais qui a coproduit de nombreux films avec l’Italie et est marqué par le néoréalisme, choisit la chronique sociale. Des gens simples sont à la poursuite d’un rêve qui part en fumée. Saïd a quitté Aïcha et leurs enfants pour aller travailler comme serveur dans un restaurant. Il y partage le quotidien d’Ismaïl, un jeune serveur obnubilé par une paire de chaussures en cuir à 1200 dirhams. Et d’Ottman qui ne pense qu’à son cheval et lui envoie des sacs de pain sec par le car. Tous trois ont ainsi un lien avec la terre, mais fort différent. Ils sont représentatifs de la mosaïque qui compose le Maroc : Said et Aïcha sont berbères, Ottman est sahraoui, Ismaïl est arabe et le patron du restaurant est fassi.
Le projet d’Asli est cependant moins néoréaliste qu’il n’y paraît. S’il puise dans le terrain social, il se détache vite d’une approche documentaire pour l’aborder avec un certain lyrisme. Si l’amoralité de la société est dénoncée à travers le patron du restaurant qui ne pense qu’à l’argent ou l’indifférence des voyageurs face à la maladie et la mort, c’est davantage la dénonciation d’une bourgeoisie égoïste et de la peur qui s’est installée en chacun qui sont recherchées. Asli a un discours, un message : contrairement aux néoréalistes qui ne le prenaient pas comme un moyen, il se saisit du réel parce qu’il est condamnable et pour le condamner. Ses personnages sont des symboles qu’il va chercher à ériger en héros meurtris, en anges déchus. Il multiplie les effets dramatiques et quitte la banalité du quotidien pour se différencier de la pure chronique sociale : un homme fou de ses chaussures se ridiculise pour les préserver, un cheval blanc s’échappe sur les boulevards, une histoire d’homme et de femme tourne au mélodrame.
Si l’adhésion spirituelle à son époque est proche du néoréalisme au sens où Asli intègre le pathétique de ses anges sans ailes, son film, inégal mais sincère et touchant, est moins un discours sur l’humain qu’un appel à davantage de solidarité. C’est à la fois sa limite et son actualité : le Maroc ne sort pas d’une guerre mais d’une insuffisance de justice sociale dans le développement. Les anges voudraient enfin pouvoir rêver.

avec Abdessemad Miftah El Kheir, Abderrazak El Badaoui, Rachid El Hazmir, Leila El Ahyani, Abdelaziz Essghyr, Ali Achtouk, Naima Bouhmala, Fatima El Hadi.
///Article N° : 3434

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