Après (un voyage dans le Rwanda)

De Denis Gheerbrant

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Un documentariste réputé qui n’a jamais été en Afrique se décide à aller comprendre sur place ce qui se passe et s’est passé au Rwanda. Il y va dix ans après le génocide, prêt à écouter. La première étape est allemande, où il rencontre Esther, une rescapée. Les images de campagne inondée prises du train donnent le ton : la réalité dépasse la fiction.
Difficulté première : le silence. On voyait venir la catastrophe mais on ne se le disait pas. Tout le monde fredonnait comme si de rien n’était une chanson populaire : « Exterminons-les ». Dans le petit bus rwandais, Gheerbrant note « la bienveillante indifférence de ces passagers dont tout nous sépare ». Cette question de la différence va vite devenir centrale. Comment aborder une réalité inconnue ? La relation humaine est primordiale. Comme l’avait fait le réalisateur burundais Joseph Bitamba dans Jacqueline, mère des orphelins, Gheerbrant rend visite à cet orphelinat ouvert par une femme qui donne ainsi sens à sa vie meurtrie par le génocide. Il n’est pas simple de trouver sa place quand on a une caméra au poing et qu’on est blanc. La rencontre avec Deo sera déterminante : il sera l’accompagnateur et le passeur, le traducteur et l’acteur paisible et dérangeant. On pense à la relation établie entre Jean Rouch et Damouré Zika : arrivé en 1941 au Niger, comme ingénieur des Ponts et Chaussées, il tombe en panne de voiture et doit descendre le Niger en pirogue, accompagné par son traducteur qui deviendra son acteur fétiche… Deo aussi s’occupe d’orphelins et utilise la danse comme thérapie. La grâce infinie des corps sublime la tragédie qui occupe les têtes.
Et pour nous, cette lancinante question que semble poser Gheerbrant qui s’arrête sur ces danses : comment un peuple qui danse si harmonieusement a-t-il peut sombrer ainsi dans l’horreur extrême ? Son film est une quête de compréhension. Le premier tiers, alors que Gheerbrant termine son premier voyage, sera un tournant essentiel : « j’avais cherché à mettre de côté ce qui nous différenciait ». Comme trouver ce qui fonde la solidarité ? Pour que la solidarité puisse s’affirmer, écrit Claude Liauzu dans Race et civilisation, « il faut non seulement qu’on reconnaisse à l’Autre une part de soi, mais aussi que l’on reconnaisse en soi une part de l’Autre. » Cela, Gheerbrant le sait déjà, c’est sa démarche d’ouverture et d’écoute, de partage. Mais c’est justement cette part absente qui lui revient à la gueule à ce moment du film et qui en fait tout l’intérêt : ce côté inaliénable de l’Autre. En en faisant la douloureuse expérience, Gheerbrant nous invite non seulement à prendre en compte ce que l’étranger et nous avons en commun et qui rassure, mais aussi ce qui est inintégrable, ces éléments culturels par lesquels l’Autre conserve sa différence et bouscule nos certitudes.
Comment procéder ? Dans un pays où l’Histoire pèse des tonnes, la solution sera la mémoire. Le film se fait explicatif. Il n’a pas le choix : comme dans le premier work in progress du spectacle Rwanda 94 où Jacques Delcuvellerie s’assoit en milieu de scène à une table avec une carafe et un verre d’eau pour nous entretenir trois quarts d’heure durant des erreurs historiques trimbalées sur les Hutus et les Tutsis, Gheerbrant y va de sa voix-off, oh certes sans donner une leçon mais avec les précisions nécessaires. On ne peut rester superficiel alors même que ce sont les simplismes qui ont cultivé la haine.
Aujourd’hui, la mémoire s’appelle justice, terrible épreuve que le Rwanda essayer de gérer avec les gacaca, (prononcer « gachacha », sorte de tribunaux populaires où la parole se libère. Les 120 000 prisonniers ont tous le même discours : celui des Allemands saisis par le nazisme. C’est la propagande qui les empêchait de voir les êtres humains. Mais cela passait par l’intégration d’une menace illusoire mais profondément schizophrène : le racisme s’attaque à ce qu’on ressent d’angoissant dans son propre être partagé et que l’on projette sur un Autre politiquement identifié. « Ce que je sais maintenant, conclut Gheerbrant, c’est qu’en cherchant à éliminer l’Autre en son sein, c’est un peuple tout entier que les tenants de la haine ont détruit. » Cette conclusion est essentielle : elle résume en quoi le racisme est mortifère aussi pour celui qui le pratique.
Ainsi donc, la tragédie du pays des mille collines nous concerne au plus haut point, sans compter qu’elle nous gicle à la gueule, tant l’Europe est à la source de la haine et a continué à multiplier les erreurs. Tout cela, Gheerbrant ne l’aborde pas en journaliste mais en artiste solitaire, globe trotter de la compréhension, humain mais aussi cinéaste qui cadre son sujet avec la juste distance du respect, qui prend le temps de regarder et ose être regardé, qui nous invite à partager ses hésitations et ses doutes car il sait que, comme le disait Nietzsche, « ce n’est pas le doute qui est à l’origine de la folie mais la certitude ». Un vrai travail de cinéma.

///Article N° : 3435

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