à propos de Il est où Kader ?

Entretien de Sylvie Chalaye avec Maryse Poulhe

Paris, décembre 1999
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Comment a commencé cette aventure qui dure maintenant depuis plusieurs années ?
Tout a démarré d’un atelier de théâtre que j’anime à Bonneuil-sur-Marne avec des jeunes. Au début il s’agissait d’un spectacle d’improvisations qui s’appuyait sur une séries de canevas. Mais l’année suivante, j’ai eu envie de lui donner une forme et de passer à l’écriture.
Comment se sont construites les scènes ? Comment se sont inventés les personnages ?
Ma démarche est très ouverte, je travaille dans une grand liberté de proposition. On part d’expériences réelles, qu’on tente de mettre en commun :  » Voilà je suis allée dans un café et j’ai entendu ça au comptoir… « . Au début c’était très simple, on travaillait surtout sur des ambiances.  » Faites-moi le hall d’escalier « ,  » un lundi matin « ,  » un dimanche soir « ,  » montrez-moi comment cela se passe dans la famille « … C’est là où j’ai eu le plus de difficultés à aller vers la vérité. Il y avait de la pudeur, ils ne voulaient pas montrer leurs parents. Ils montraient des parents à l’américaine, ce n’était pas juste, je le sentais bien. C’est la deuxième année que les choses se sont affinées. Sont arrivés des jeunes plus mûrs et on s’est mis à travailler sur les contradictions des personnages, sur leur failles, leurs faiblesses, leurs côtés humains
Comment avez-vous recruté les comédiens ?
J’ai fait un affichage sauvage dans Bonneuil, j’ai discuté avec des jeunes à l’arrêt de bus et je laisse les choses toujours très ouvertes. Très vite un noyau s’est constitué et certains travaillent avec moi depuis maintenant près de huit ans. J’ai monté d’autres spectacles avec eux, Cyrano de Bergerac, Les enfants du Paradis, Le Roi Lear, des textes du répertoires. Ils avaient tous les lundis soirs quatre heures de théâtre. Et au milieu de tout cela, il y a eu Kader… mais Kader c’est davantage leur projet et on l’a emmené beaucoup plus loin que le reste.
Quelle est la réaction du public dans les banlieues ?
A Bonneuil, dans leur ville, la pièce a remporté un énorme succès. Et je craignais que ce soit beaucoup plus difficile dans les autres villes. Mais pas du tout, les jeunes sentent tout de suite que ce spectacle les concerne et le bouche-à-oreille fonctionne extraordinairement bien.
Selon vous, qu’est-ce qui séduit le public ?
C’est un spectacle sur le racisme, sans que ce soit revanchard, la mère de famille maghrébine, par exemple, a une parole forte, elle a la parole de madame tout le monde, la parole d’une mère qui élève ses enfants. C’est une parole qui ne peut pas laisser indifférent, même les plus racistes.
Certains de vos personnages avec leurs mesquineries, leur horizon pitoyable font beaucoup penser aux  » Deschiens  » de Jérôme Deschamps.
J’ai en effet travaillé un peu avec Jérôme Deschamps à l’occasion d’un stage. Et J’ai beaucoup appris. Il avait parfois cette phrase :  » Imaginez que vous montez sur scène aujourd’hui et que c’est la première et la dernière fois que vous jouez. Vous allez jouer quoi ?  » Cette phrase me revient tout le temps. Cette façon aussi de rechercher l’insignifiant, mais derrière lequel hélas il y a une idée de mort, c’est quelque chose qui me bouleverse dans le travail de Jérôme Deschamps. C’est pourquoi j’ai cherché à mettre en lumière des personnages qui a priori n’ont aucun intérêt. Ce sont de petites gens, comme le concierge et ses formules à l’emporte-pièce :  » La délinquance c’est pire que la guerre et la délinquance c’est qui qui se la tape ? C’est le père Pello et Mireille  » ou encore  » On n’a peut-être pas fait l’ENA, mais on a fait l’OPAC  » Il y a quelque chose de tellement triste derrière tout cela.

///Article N° : 1190

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