Adama Drabo n’est pas parti

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Michel Amarger et Moussa Bolly ont immédiatement publié suite à son décès survenu le 15 juillet 2009 d’émouvantes biographies d’Adama Drabo sur le site africine.org. On ne trouvera donc ici en complément que quelques idées et témoignages dans un humble hommage au cinéaste et à l’ami. O.B.

Derrière les films, il y a l’homme. Si la modestie et l’écoute marquaient le contact, la détermination fascinait. Car cet homme discret était un farouche lutteur. Le parcours du combattant pour faire un film au Mali n’était pas qu’économique mais aussi politique. Lorsqu’Adama Drabo fait Ta Dona (au feu !), présenté au Fespaco de février/mars 1991, c’est encore dans le contexte du régime autoritaire de Moussa Traoré. Le film s’inscrit dans le bouillonnement d’une société étranglée par la dictature et annonce les manifestations qui la feront sauter. A la faveur des difficultés rencontrées par un jeune ingénieur dans sa lutte contre la désertification favorisée par les feux de brousse, Ta Dona dénonce sans détours la cupidité et la corruption d’une bourgeoisie dirigeante peu soucieuse des intérêts du pays.
Après la reconnaissance du Fespaco où le film obtient le Prix Oumarou Ganda de la première œuvre, Moussa Traoré demande à le visionner. Mis au courant, Adama Drabo me racontait craindre une arrestation immédiate à son retour sur le sol malien. Il sera convoqué à sa sortie d’avion mais le dictateur a vite d’autres chats à fouetter : Traoré sera arrêté quelques jours plus tard, à la faveur du coup d’Etat du 26 mars.
Dans Ta Dona, cette plante mystérieuse aux vertus curatives que recherche l’ingénieur, ce septième canari conjonction du quatre (la femme) et du trois (l’homme) « est le médicament qui rend la vie, au sens où il donne vie à la société », indiquait Adama. (1) En phase avec cette génération de cinéastes qui voulurent contribuer par leurs films au changement social, ce fut son souci premier. Craignant de ne pouvoir déjouer une nouvelle fois la censure du régime Traoré et que ce soit son dernier film, craignant même pour sa personne, Adama avait tout mis dans Ta Dona, d’où le côté foisonnant du film !
Dans un Mali pacifié, il pouvait poursuivre sa contribution au changement en s’attaquant frontalement aux préjugés et aux tabous : la marginalisation des femmes dans Taafe Fanga (Pouvoir de pagne, 1995), les sacrifices rituels d’albinos pour s’assurer pouvoir ou fortune dans Fantan Fanga (Le Pouvoir des pauvres, 2009, coréalisé avec Ladji Diakité). Cette trilogie aurait dû être complétée par Le Pouvoir du savoir si Adama n’avait pas été fragilisé par une congestion cérébrale en 2008 puis emporté en ce mois de juillet 2009 par une courte maladie.
« La génération précédente s’était contentée de dénoncer, disait-il encore en 1995, tandis que nous plongeons dans notre société avec le désir de faire bouger et progresser les choses, en phase avec le vent de démocratisation. » Il présentera au Fespaco de 1997 Taafe Fanga, où les femmes opprimées prennent le pouvoir. Le film obtiendra le prix spécial du jury après un suspense effréné sur le grand prix face à Buud Yam de Gaston Kaboré. Adama Drabo utilisait une légende en pays dogon pour plaider pour plus d’égalité entre les sexes. Je me souviens d’une discussion dans les bureaux parisiens d’Atria alors qu’il préparait encore le film : il sortait furieux d’une entrevue avec une journaliste africaine qui l’avait attaqué sur le « cinéma calebasse », cette expression à la mode à l’époque qui reprochait aux cinéastes africains de faire leurs films au village pour contenter l’attente occidentale plutôt que de traiter de la poudrière sociale des villes.
Tout comme Gaston Kaboré, Adama Drabo situait ses films là où il pensait qu’ils parleraient le plus directement à son peuple. Et il savait le défendre. Invité une fois avec Abderrahmane Sissako au Cercle de minuit animé par Laure Adler sur la deuxième chaîne française, il fut confronté à Raymond Depardon qui présentait son film Afrique, comment ça va avec la douleur ? Avec calme et détermination, Adama Drabo reprocha à ce film de présenter une image stéréotypée qui ne correspondait pas à son vécu de l’Afrique. Cela provoqua une colère noire de Depardon qui s’emporta en méprisant ouvertement les deux cinéastes et leurs films !
Si Adama ne gardait pas les mots dans sa poche, il respectait toujours son auditoire, sachant se mettre à son niveau. Une belle démonstration en est La Cueillette des étoiles, le documentaire que Pascal Privet avait réalisé en le suivant dans sa présentation de Taafe Fanga à Nakomo, le village isolé sans électricité où le film avait été tourné avec la participation des villageois.
Jamais il ne se départira de l’engagement qui l’a conduit au cinéma. La série télévisée de 13 x 26 min. appelée Kokadjè (Transparence) qu’il réalise en 2003 dénonce la corruption, la délinquance financière, la gabegie… De même, son dernier film qu’il coréalise avec Ladji Diakité, Fantan Fanga, se veut la voix des « sans voix ». Si Pouvoir des pauvres il y a, c’est dans son énergie vitale : le film montre une société civile qui se prend en mains alors que le départ du président ouvre la cage aux fauves. Comme les précédents, le film témoigne d’une conscience profonde des enjeux de la société et d’une volonté pédagogique en continuité avec ses dix années d’enseignement, son premier métier.
On lui a souvent reproché d’avoir terminé Taafe Fanga avec un message trop appuyé, mais il revendiquait un certain didactisme : « Je voudrais qu’on me permette de l’exprimer ainsi : c’est pour moi la meilleure manière de toucher mon public ». Son souci d’une forme adaptée à cette relation et non forcément à sa réussite sur les marchés du Nord se retrouve dans sa réorientation sur des produits plus télévisuels après Taafe Fanga. Cette humilité témoigne d’un enjeu mais aussi d’un souci très actuel : reconnecter le cinéma et l’audiovisuel avec le mouvement social. Face à une certaine institutionnalisation des cinémas d’Afrique en « films de festivals » sur les marchés du Nord, Adama Drabo s’est inscrit dans une mouvance locale soucieuse de soutenir les combats de la société civile. Démocratiser la culture soutient la démocratisation de la société, mais cela ne passe pas pour autant par la démagogie qui consiste à faire croire que le simple fait d’exprimer sa culture suffit pour être artiste. Adama était très conscient de la nécessité de former les cinéastes et les techniciens autant qu’il restait attentif à la qualité de ses propres productions malgré la faiblesse des moyens. Et c’est bien une capacité de résistance et de solidarité qu’il poussait au sein de sa société face à l’atomisation des individus qu’impose la force grandissante du marché à travers la mondialisation. Son dernier film est avant tout l’exploration d’un espace commun entre des artistes à l’écoute des rejetés qui portent « le vent du changement » et ceux qui y oeuvrent, comme Doussou, la policière dont le nom signifie courage, qui mènera l’enquête avec le soutien des « gens francs », comme aurait dit Djibril Diop Mambety.
Adama me disait encore : « J’ai tenu à tourner Taafe Fanga en pays dogon. Je me suis présenté : Adama Drabo. Le chef dogon m’a demandé si je savais qui j’étais. Je lui ai répondu que je savais être Drabo, venant de la région de Tougan, qui fait partie du Burkina Faso depuis 1949. Il m’a demandé d’où venaient les Drabo. J’étais coincé. Il m’a alors appris que les Drabo étaient des Dogons. Lorsque les Dogons ont quitté le Mandé, l’aîné des huit frères, selon la coutume, a laissé la préséance au plus jeune et est allé s’installer plus loin : sa descendance sont les Drabo. »
C’est ainsi que le Dogon Drabo a pu faire jouer aux villageois dogons ces scènes aussi inhabituelles d’hommes faisant le travail des femmes qui déclenchent l’hilarité dans les salles africaines !
Les Dogons luttèrent farouchement pour leur indépendance, et tentent encore de la conserver aujourd’hui en s’organisant face au flot touristique. Sans doute Adama Drabo a-t-il puisé dans ses origines un peu de la force de son combat pour une société meilleure. Les morts ne sont pas morts : ce souffle est encore là pour nous guider. Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit, dans l’eau qui coule, dans l’eau qui dort, dans la case, dans la foule, dans ses films… Les morts ne sont pas partis.

1. Les citations de cet article sont issues de nos entretiens publiés sur le site d’Africultures (n°2474)///Article N° : 8775

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Les images de l'article
Adama Drabo entouré de Pascal Privet et Dani Kouyaté au Fespaco de 1997 © Olivier Barlet




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