Admas Habteslasie : « J’aime regarder fixement les choses ».

Entretien de Marian Nur Goni avec Admas Habteslasie

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Conversation avec Admas Habteslasie au sujet de son passionnant « Limbo » : un travail photographique de longue haleine qui explore des paysages et certains aspects de l’histoire récente de l’Erythrée à travers trois chapitres successifs : Passé, Futur et Présent.
Dans la tradition de la photographie documentaire, Habteslasie construit une œuvre sensible et puissante sur un pays mal connu.

Je voudrais commencer cet entretien en abordant avec vous la question de vos débuts en photographie. Il semblerait que les photographies de Lewis Hine aient eu un impact considérable sur vous. Pouvez-vous nous dire quelques mots de cette première expérience photographique ?
La première fois que j’ai vu les photos de Lewis Hine ce fut pendant le film « Les Moissons du Ciel« de Terrence Malick (1) : à son début, Malick y avait monté quelques-unes de ses photographies de travailleurs. Cela a été, je pense, une expérience saisissante pour moi parce que je n’avais jamais réellement regardé la photographie documentaire auparavant.
Je suis revenu à ces photos plus tard, quand j’ai commencé à devenir intéressé par la photographie. Pour de multiples raisons, il est très difficile de définir exactement ce que j’aime tant à leur égard. Il y a ce sens de l’étonnement et de la nouveauté du moyen photographique que l’on retrouve dans la photographie à ses débuts, et que je trouve très beau. Cela est diamétralement opposé à la familiarité et la facilité que nous entretenons avec les images photographiques aujourd’hui, je suppose que cela fait partie de son attrait. Pour les photographes qui aspirent à parler des réalités sociales, Hine représente en quelque sorte un idéal – ses photographies ont joué un rôle importante dans le débat national sur le travail des enfants aux États-Unis, ce qui a mené à la promulgation d’une législation mettant cette pratique hors la loi.
Pensez-vous que son travail ait eu un impact sur le vôtre ? Et si oui, de quelle façon ? Les œuvres d’autres photographes ont-elles influencé votre pratique également ?
J’ai été certainement influencé par son style, et par la simplicité de son esthétique. J’aime beaucoup de photographes de cette époque-là : je suis aussi un grand amateur de Walker Evans. Je pense qu’une partie de la raison pour laquelle ce style de photographie m’attire à ce point est le fait que je partage un peu ce sens d’émerveillement devant la photographie : quand je regarde une photo qui me touche, je redeviens comme un enfant – et c’est aussi, d’une manière prévisible, une fonction de la manière dont je vois le monde.J’aime regarder fixement les choses.
Beaucoup de photographes différents m’ont marqué – ils sont même tellement nombreux qu’il m’est impossible de les énumérer tous – mais le travail de Walker Evans en particulier a eu un impact important sur moi.
Une résidence à Syracuse NY, en 2009, organisée par l’organisation américaine à but non lucratif « Light Work », en collaboration avec la structure londonienne « Autograph ABP », a mené à « Limbo », une exposition de votre travail sur l’Erythrée et à la réalisation d’un catalogue (« Contact sheet » n. 151).
Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre projet érythréen ? Quand et comment avez-vous commencé à prendre des photographies là-bas ?

J’ai commencé à prendre des photographies en Erythrée en 2004, un an avant que je ne commence à étudier la photographie (2). J’avais visité régulièrement l’Erythrée à partir de mon jeune âge, j’entretenais donc un lien fort avec ce pays : lorsque j’ai commencé à étudier la photographie, c’est tout naturellement que je me suis retourné vers l’Erythrée. Le projet a commencé avec l’idée d’explorer l’impact du conflit non résolu au sujet de la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie. Cependant, le projet s’est lentement étendu, jusqu’à ce qu’il devienne un portrait plus large du pays. Rétrospectivement, la question de la frontière était une voie pour aller vers le projet plutôt que son point principal.
Les photographies publiées dans le catalogue ont été prises à Senafe, Assab, Sembel, Asmara… Comment avez-vous mené le travail et quelles étaient les conditions de prise de vues pour vous ?
Les conditions furent bonnes, même si je ne pouvais passer qu’un temps limité à certains endroits où je réalisais mes prises de vue. Par exemple, j’ai été à Senafe, une ville très proche de la frontière entre l’Erythrée et l’Ethiopie, à une période où les tensions entre les deux pays étaient fortes : à cause de cela, je n’ai pu rester sur place que deux heures environ. Mais je connais bien l’Erythrée : je l’ai visitée régulièrement depuis que je suis jeune.
Les tons de toutes les photographies publiées sont pastel. Ils contribuent à créer une atmosphère douce et étrange (les limbes de votre titre), cela malgré les difficultés expérimentées par le pays. Comment avez-vous travaillé sur cet aspect particulier ?
Je suis allé en Erythrée deux fois pour le projet : en 2005 d’abord et la deuxième fois en 2008. Lors du premier voyage, je n’avais pas d’idée préconçue quant à l’approche esthétique que j’aurais voulu emprunter, j’étais simplement attiré par les choses et je prenais des photographies. Quelques thèmes visuels généraux sont apparus pendant le travail d’editing, mais j’ai eu l’occasion de me concentrer réellement sur la relation entre l’esthétique et ces idées sous-jacentes pendant ma résidence chez Light Work, où j’ai eu le cadre propice pour explorer et pour réfléchir véritablement à toutes ces questions, telles ma palette de couleurs. Cela a concentré mon attention pour mon deuxième voyage en 2008 et le projet complet est devenu significativement plus cohérent d’un point de vue esthétique suite à cette expérience.
Dans le catalogue, « Contact sheet n. 151 », vous avez décidé de créer trois chapitres successifs : Passé, Futur et Présent. Cette distinction vous était déjà claire pendant le travail de prise de vues en l’Érythrée ou, pareillement aux idées dont vous faisiez état plus haut, est-elle venue a posteriori, en travaillant sur votre corpus d’images ?
Non, cela est quelque chose qui est apparu plus tard. L’idée de l’histoire et de sa connexion avec le présent est une vraie préoccupation, à la fois pour moi personnellement et dans ce projet. La photographie crée l’histoire : une photo est, parmi d’autres choses, un document d’une période spécifique de l’histoire.
L’Érythrée, comme beaucoup de pays africains, a beaucoup d’histoire et est attaché à son récit historique et, en même temps, l’accent est mis de façon obsessionnelle sur l’avenir et ses possibilités. En conséquence, le présent se volatilise presque dans l’air. La division en différents chapitres était certainement une façon d’essayer de transmettre cela.
Souvent, dans vos photographies, les êtres humains sont soit absents, soit photographiés de très loin, ou pendant le sommeil, les visages cachés – ceci sauf dans le troisième chapitre, « Présent », où apparaissent deux portraits séparés et très beaux de deux hommes et un portrait de deux enfants. Pourquoi ?
Une approche esthétique plus large était la conséquence de la question du sujet ou, du moins, de la façon dont je pensais que la question du sujet serait la mieux abordée. Premièrement, l’Erythrée n’est pas un pays qui se révèle de façon directe; il faut toujours tenter de clarifier ce qui se passe en réalité. Les Erythréens sont obsédés par le fait d’être discrets. Aussi, peut-être parce que je suis aussi Érythréen, j’ai une certaine réticence à pousser mon appareil photo devant les visages des personnes – généralement, en tant que photographe, je suis plutôt du genre à m’excuser. Les photographes prennent des photos des gens, ils s’en vont ensuite et forment leur propre petit récit, un récit qui prend l’allure d’un document historique. C’est une énorme responsabilité. Comme tel, je suis assez timide lorsqu’il s’agit de portraits ou, plutôt, j’ai beaucoup de mal à en prendre un dont je suis heureux, ceci à moins que j’aie un certain confort et de familiarité avec le sujet. Quant à ce projet, j’ai voulu tempérer l’impression globale de regarder un monde de l’extérieur, avec un aperçu du côté humain de l’histoire. Il m’a semblé que la section « Présent » était la plus appropriée pour y faire figurer les portraits, puisque cela souligne l’idée qu’entre le grand récit historique du passé et l’incertitude de l’avenir, le présent est l’endroit où les gens attendent, patiemment.
Considérez-vous votre travail en Erythrée comme étant fini ?
Au regard de la photographie, cela semble assez complet. Actuellement, je suis en train de produire des matériaux écrits qui puissent aller avec ce travail.
Quels sont vos prochains projets ?
À l’heure actuelle, je suis basé au Moyen-Orient et travaille sur quelques projets dans la région ; je suis aussi en train de mener des recherches pour un projet futur dans les Caraïbes.

(1) « Days of Heaven » est le titre original.
(2) Admas Habteslasie a étudié la photographie au London College of Communication (anciennement « The London College of Printing ») durant toute l’année 2005.
Traduit de l’Anglais par Marian Nur Goni///Article N° : 9710

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Les images de l'article
Limbo, Telecommunications Building, Senafe, 2005. © Admas Habteslasie
Limbo, Hotel, Assab, 2005 © Admas Habteslasie
Port, Assab, 2005 © Admas Habteslasie
Limbo, School children singing Eritrean national anthem, 2008 © Admas Habteslasie
Limbo, Family gifts, 2005 © Admas Habteslasie
Limbo, Martyrs, 2008 © Admas Habteslasie
Refugee camp, Senafe, 2005 © Admas Habteslasie
Limbo, Mary in the shop, Assab, 2005 © Admas Habteslasie
Bullet, Mekrem, 2008 © Admas Habteslasie




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