Afri’ Festival : Missy Ness en « Libertés »

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Pendant un mois, l’Institut des cultures d’islam interroge, à travers  [le Festival Libertés], le Printemps arabe, ses mouvements profonds, avec le prisme des artistes du pourtour méditerranéen mais aussi européen. Par des rencontres, des expositions, des concerts ou performances, ils proposent leur regard sur ces élans d’émancipation. Des voix connues, telles que celles de Yousry Nasrallah ou Tony Gatlif côtoient des jeunes artistes dont la parole s’est libérée avec les Révolutions.
Française d’origine tunisienne, Inès, alias Missy Ness, raconte la liberté, celle qu’elle a conquise en France pour sa passion musicale, celle qu’elle doit conquérir encore et toujours en tant que première femme DJ en Tunisie. Africultures l’a rencontrée en amont du « Bal Révolutionnaire » qu’elle mixe à la Goutte d’Or, ce 14 juillet 2012, dans le cadre du festival Libertés.

Dans le patio à ciel ouvert de l’Institut des cultures d’islam, au cœur de la Goutte d’Or, Missy Ness est chez elle. C’est ce quartier du XVIIIe arrondissement de Paris qui l’a vu grandir, d’où ont émergé « les figures du rap comme La Rumeur ou Scred Connexion », précise rapidement la jeune femme. Impossible de deviner que ce petit bout de femme est une reine de la nuit, mixant depuis son adolescence dans des clubs du quartier. Bercée par les rythmes hip-hop de son grand frère elle achète ses premières latines à 16 ans, après déjà quelques prestations au Jungle, un bar mythique de Montmartre aujourd’hui fermé. « À 15 ans, je montais à Montmartre trois fois par semaine, avec mon sac de disques sur le dos ; je rentrais à pied à 2 heures du matin… », raconte-t-elle mi-honteuse, mi-amusée.
C’est donc avec plaisir et fierté, mais aussi émotion, qu’elle accepte l’invitation de l’Institut des cultures arabes, pour mixer le « Bal révolutionnaire » dans son quartier. « Et puis c’est intéressant de dépasser ce qu’on fait pour découvrir autre chose. D’habitude je fais plutôt dans le hip-hop, dans la drum’n’bass, dans la jungle etc. ». Pour préparer et réinventer le bal populaire du 14 juillet, elle se plonge dans les musiques du monde entier avec une prédominance de musique arabe mais pas seulement. « Je suis aussi allée chercher du reggae, du rap, des musiques cubaines à la Compay Secundo, ou de la variété française à la Brassens ou Mano Negra ». Des artistes « qui ont bousculé l’ordre établi ».
Des envies de liberté bien ancrées
Bousculer l’ordre établi a longtemps animé Inès, trouvant très vite dans la musique un espace de liberté vis-à-vis d’une oppression qu’elle a pu ressentir à l’adolescence, vis-à-vis de ses parents, mais aussi du système scolaire. « J’ai toujours eu des grands rêves de liberté », avoue-t-elle les yeux pétillants d’idéaux. Dotée d’une réelle détermination, elle n’hésite pas très jeune à se battre pour ses convictions. Elle s’inscrit au Lycée autogéré de Paris à l’insu de ses parents, après une année douloureuse dans un établissement classique du IXe arrondissement : « C’est un cadre où tu es totalement infantilisé, où on te parle comme à un sale gosse, où on ne te laisse pas exister. Tu es simplement un pourcentage de réussite au bac. »
À l’heure où la jeune Inès a besoin de s’exprimer par la musique, d’expérimenter le monde de la nuit et des soirées en tout genre, elle trouve dans le Lycée autogéré une nouvelle liberté, celle de la confiance et de la responsabilisation dont elle a besoin. « Je cherchais mes limites. Je pense que c’est nécessaire dans la construction de soi. Je me posais énormément de questions existentielles ». En reconnaissant qu’elle aurait pu « mal tourner », elle insiste sur l’importance de ce « carrefour » dans sa construction. « Le fait de rejeter le système classique en intégrant le lycée autogéré, je me disais tout d’un coup que j’étais sur la bonne voie. »Alors qu’elle court de clubs en free party et manque de nombreux cours, elle décroche son baccalauréat avec les encouragements de ses professeurs. « Je les admire beaucoup. Durant cette période, j’ai pu m’identifier à ces adultes qui ne me rabaissaient pas à l’instar d’une professeur de son ancien lycée classique : »Inès est d’une extrême désinvolture, d’une incapacité à s’intégrer en groupe' » À l’inverse, ses professeurs rassurent ses parents, tous deux enseignants, avec qui les relations étaient quelque peu conflictuelles à l’époque : « Inès a besoin d’exploser. C’est bien ce qui lui arrive. Elle est dans la construction d’un être qui est en rébellion contre le système, qui découvre ses limites. »
Mais si elle affronte le système et s’épanouit très jeune dans la musique alternative, son idée n’est pas de se mettre hors du système, mais bel et bien « d’êtreintégrée dans la ville, pas seulement trouver ma place dans la société mais la créer ». Ce bout de jeune femme, du haut de ses 17 ans, marche alors au culot pour faire des stages dans des studios et des clubs. « Je mixais un peu dans des soirées à droite et à gauche jusqu’à ce que je rencontre le régisseur du Triptyque, (aujourd’hui le Social Club). » Elle l’assiste à la technique plusieurs soirs par semaine. « J’étais dans une logique de tout maîtriser. Je voulais avoir une connaissance globale du son, pouvoir créer un morceau de A à Z ». Elle s’inscrit dans une école du son qui synthétise ses connaissances grâce à la théorie. Mais c’est au Triptyque qu’elle se forme réellement auprès de ses « idoles », à l’instar de Flying Lotus, Asian Dub Foundation ou le Saïan Supa Crew.
« Je suis Tunisienne mais je ne connaissais rien de mon pays »
« Et puis j’ai eu 19 ans. Là commence l’aventure tunisienne », énonce-t-elle lentement comme pour marquer une réelle transition dans sa vie. Deux jours après son anniversaire, elle prend un aller simple pour Tunis en réalisant : « Je partais tous les étés pour faire la fiesta des immigrés Tunisiens qui rentrent au pays. Je suis Tunisienne mais je ne connaissais rien de la Tunisie. » Militants et syndicalistes, ses parents ont dû fuir le régime dictatorial de Ben Ali. Son père a même été emprisonné lorsque Bourguiba était au pouvoir, et Ben Ali, ministre de l’Intérieur. C’est une nouvelle fois par la musique qu’Inès entame sa quête identitaire de l’autre côté de la Méditerranée. « Je savais que sous un régime dictatorial, il y avait forcément de la musique alternative ». Une anecdote confirme alors ce choix soudain de partir : « J’étais dans le taxi vers l’aéroport. Il y avait une petite télé et un reportage d’I-télé était diffusé sur les musiciens alternatifs de Tunisie, qui présentait notamment un groupe de reggae dont les membres sont devenus des super-potes, Clandestina« .
Persuadée qu’une bonne étoile soutient ses choix, le sac sur le dos, elle commence par voyager pour découvrir la terre de ses ancêtres dans sa globalité. Puis elle se pose à Tunis auprès de musiciens qui créaient des festivals de musique alternative. « Ils prenaient des risques au quotidien » Admirative, Inès interroge la création sous dictature : « il y a une sorte de paradoxe entre le fait de ne pas avoir le droit de parler, et lorsque tu te permets de le faire, il en sort quelque chose de vraiment fort. » Pendant un an et demi elle prend le temps de faire des rencontres, de construire cette identité des deux côtés de la Méditerranée. « Seule et première femme DJ en Tunisie », elle intègre le collectif Les Electro Party pour organiser des soirées mensuelles, dont certaines gratuites, autour de musiques « que les gens écoutaient vraisemblablement puisque nous avions du public mais il n’y avait pas de clubbing, du dumb… ». Avec des personnalités reconnues en Tunisie comme Shinigami San, Inès participe à l’impulsion des premières scènes électro. Ensemble ils proposent des soirées avec des dancefloor, loin de ce qui existe alors : « En Tunisie quand tu vas en boite, tu dois réserver une table avec des amis mais il n’y a pas de piste de danse à proprement parler ». C’est finalement leur petite révolution, aux artistes.
« Évidemment, ce que je faisais en Tunisie et en France n’avait pas la même valeur. En France, ce que je mixais était déjà connu et fait par d’autres depuis cinq ou six ans. En Tunisie, la scène Drumb and Bass, break beat, jungle etc., la scène électro alternative n’existait pas ». Elle participe aussi à la première édition du [Fest] (Festival écosonore de Tunisie) et ouvre une des trois soirées qui rassemblent des artistes du monde entier. Après un an et demi en Tunisie, Inès décide de rentrer en France, sans cesser de faire des allers-retours.
« Fais ce que tu veux et n’aies plus peur de rien »
Invitée dans le cadre de la célébration des révolutions arabes à l’ICI, Inès se souvient précisément de chaque étape des mouvements qui ont secoué la Tunisie et de ses sentiments même si elle a vécu cette période de la Goutte d’Or. « Je n’y croyais pas. » Grâce aux nouvelles technologies et notamment à Facebook, elle finit par comprendre que quelque chose se passe réellement. « Le moment le plus fort pour moi a été juste avant le 14 janvier 2011. Mon cousin en Tunisie avait posté un commentaire « Je ne reconnais pas la Tunisie » et je lui écris un message vibrant pour lui dire « Tu dois être fier de ton pays. (…) Soutiens les personnes qui se battent pour la liberté ». Je n’osais pas l’envoyer. Et là mon père me dit : « Fais ce que tu veux, n’ai plus peur de rien ». Émue par cette anecdote Inès insiste sur l’emprise dictatoriale de Ben ali sur la Tunisie, sur sa famille exilée, sur ces amis musiciens. Le jour de la chute de Ben Ali restera gravée à jamais dans la tête de cette jeune femme qui n’a rien connu d’autres que la dictature dans son pays d’origine : « Ma mère et mon père étaient au téléphone avec la Tunisie, mon frère sur l’ordinateur, Al Jazzera allumée. Et là on apprend que Ben Ali a quitté la Tunisie. Pendant une minute tu ne comprends rien, c’est irréel, on était complètement déstabilisé et puis la joie éclate. »
À Paris, elle est de toutes les manifestations de soutien. Sa surprise est telle sur la vitesse des événements, qu’elle avoue avoir toujours imaginée « que la révolution serait faite par les intellectuels et les artistes mais non elle est partie de Sidi Bouzi, des gens du peuple, dont certains sont sûrement analphabètes ». Impressionnée, admirative et fière, elle s’inquiète toutefois de la tournure actuelle des événements en Tunisie et notamment de la prise de pouvoir d’un « islam politique ». « Ce n’est pas l’Islam des révoltés qui demandaient du pain, de l’eau, le travail, la dignité, le droit de s’exprimer et la liberté ». Elle ne reconnaît pas l’islam dans ceux qui prétendent le défendre par la négation de certaines libertés fondamentales.Elle craint particulièrement l’ouverture des frontières et du droit de votes aux élections locales pour les membres des pays arabes voisins. « Cela risque surtout de profiter aux tenants de l’islam politique issu de l’Arabie saoudite, de la Libye etc. ».
Pour Inès « l’art est politique car l’art est libre et la liberté est une question politique. Il est vecteur de liberté « . Elle reconnaît toutefois que sur le terrain, « la révolution est partie des gens qui ont faim, qui n’ont pas de boulot », dévoilant par ailleurs que nombre d’artistes, et notamment des mouvements alternatifs viennent de milieux aisés du pays. Une réalité qui s’explique : « C’est lié tout simplement au fait que pour faire de l’art, c’est plus évident lorsqu’on ne vit pas dans le souci permanent de trouver un moyen pour gagner sa vie et manger ». Ces artistes ont été par ailleurs des relais, des soutiens de la Révolution, qu’ils soient en France ou en Tunisie.
Alors pourquoi n’est-elle pas partie pour la Tunisie afin de participer à ce moment historique ? « J’ai voulu ce qui est en train de se passer mais je ne voulais pas répondre à une pulsion narcissique juste pour y être. Je suis avec eux à ma manière. » Retournée depuis, en octobre, Inès découvre chaque jour de nouveaux talents dont les danseurs de Brotha from another Motha qui se produiront dans le cadre du Festival Libertés les 19 et 20 juillet 2012 et qui sont des témoins directs de la « Révolution de Jasmin ». Elle confirme que la Révolution « a permis à beaucoup de voix de la création, non pas de se créer mais de se libérer ». Et pour la DJ, « la fête crée un espace de résistance car elle crée un espace de liberté ».
En France, elle se consacre désormais exclusivement à la musique, malgré les difficultés financières : « Je fais un choix de vie qui n’est pas facile pour manger, trouver unappartement etc. Mais je fais ce choix de vie parce que le soir quand je me regarde dans la glace je vais bien. » Elle rêve toutefois de pouvoir se stabiliser en travaillant pour un chanteur ou une chanteuse, « et j’espère que cela va se faire incessamment sous peu », glisse-t-elle le sourire malicieux. Elle pense aussi à des projets avec des artistes qu’elle admire, comme les rappeurs de Armada Bizerta.
Des projets pleins la tête, DJ Missy Ness avoue qu’elle cherche encore son identité musicale. Elle veut « s’emplir de musique », révélant ses dernières découvertes, à l’instar du rappeur Irakien The Narcicyst et de son duo avec la chanteuse palestinienne Shadia Mansour « Hamdulillah ». « Le morceau est magnifique, mystique. Je suis juste impressionnée », s’enflamme la DJ qui aime « quand la musique te bouscule, quand on peut ressentir la musique physiquement ».
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« On parlait de liberté dès le départ et ce que je veux dans ma pratique musicale c’est être libre, ne pas être casé ». Pour cela elle admire le rappeur français Oxmo Puccino qui selon elle a su surprendre quitte à déplaire surtout les industries du disque, « quand tu fais quelque chose qui marche, on essaie de te faire refaire toujours la même chose ». À contre-courant selon elle, Oxmo Puccino est l’image de « l’artiste ».
À un peu plus de 25 ans, DJ Missy Ness s’emplit de son parcours déjà bien atypique où la musique s’impose comme une évidence : « J’ai changé un milliard de fois de raison d’être mais la musique est ce qui reste toujours »
DJ Missy Ness en été 2012 :
Le 12 juillet en Tunisie au Festival des Esprits libres tunisiens
Le 14 juillet au Bal Révolutionnaire du Festival Libertés
Le 20 juillet à la Cypher Session du Festival Libertés

///Article N° : 10880

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