Africolor, présage et malentendu

Pour l’instant, personne ne le chante sur les toits. Mais la capacité ou non de renouvellement d’un festival comme Africolor augure d’une nouvelle ère dans la réception des musiques africaines en France.

Vingt-cinq années d’existence, et à peine une ride. C’est que personne n’a vraiment vu le temps filer. Entre les grands et les petits concerts, les rétros et les valeurs sûres, les émergents et les éphémères, on n’a pas su compter. Un bilan après l’autre, à flux tendu. Entre le moment, surtout, où le succès a semblé s’installer sur toute la Seine Saint-Denis, avec des publics hôtes de plus en plus captifs, et l’instant choisi par Philippe Conrath, figure historique du festival, pour s’éclipser en coulisses, les artistes n’ont même pas eu droit au grand “ouf” d’usage. Même pas eu ce droit de rejouer à la nostalgie des débuts. La nouvelle direction, assurée par Sébastien Lagrave à l’artistique depuis trois ans, assume le passé. Le monde change, mais les attentes exigent de l’intelligence et de la continuité, à la fois. Donc, pas de rupture sèche, comme on dit, entre l’hier et l’aujourd’hui du festival. “Je n’avais pas besoin de créer des ruptures artificielles. Quand le début du livre est bien écrit, la suite peut exister”.
Mais quelle suite, justement, pourrait-on donner à ce “lieu commun” – pour user d’une passe glissantienne – érigé dans une France étriquée, repliée sur elle-même, noyée dans un “catéchisme républicain” ?. Sans doute qu’il faut rester fidèle à une certaine idée. Celle de programmer, non pas des Africains et des Noirs sur les scènes de la région, mais des musiques africaines, riches et complexes. En évitant de produire de l’exotisme à peu de frais, avec des rythmes banania qui déchirent, à l’excès. Au contraire, il faut défendre cette révolution musicale en marche depuis l’Afrique, dont on parle tant sur la scène world, et qui se fait pâmer les pointures du rock et du jazz. Une certaine idée de l’Afrique qui bouge. “Africolor n’est pas et n’a jamais été un festival de “tradition”, et encore moins de présentation de supposés “folklores”, qui enfermerait l’Afrique dans une imagerie sans histoire. Nous programmons des artistes, en devenir, confirmés, parce qu’ils nous touchent parce qu’ils apportent quelque chose à l’histoire des musiques africaines, et donc l’histoire de la musique en général”.
Africolor a vocation à faire reconnaître l’universel de l’Afrique en musique. Un vaste débat en ces temps, où tous les éléments semblent se liguer contre les promoteurs d’alternatives culturelles non dominantes. Baisses des subventions publiques, désengagement de certains partenaires historiques tels que l’État, difficultés d’obtention des visas pour les artistes du Continent et tournées coûteuses des têtes d’affiche. Le soutien “sans failles du Conseil général de la Seine Saint-Denis” ne suffirait plus, l’argent de la coopération décentralisée, non plus. Africolor aurait perdu 30 % de son budget artistique l’an passé, suite aux réductions des budgets culture des villes impactées par la baisse de la dotation publique aux collectivités territoriales. Sébastien Lagrave ne mâche pas ses mots : “Ceux qui travaillent depuis des années à mettre en valeur la culture des migrants par des créations musicales (ou danse ou théâtre, etc.) par des artistes venus de loin, voient leurs moyens fondre, quand, au-delà des discours incantatoires, c’est un des moyens possibles pour faire tomber les peurs, valoriser les associations de migrants souvent progressistes, lutter contre l’isolement et la façon dont notre pays organise le repli de chacun chez soi, et en premier lieu celui des habitants des centres-villes”.
Lagrave reste néanmoins confiant. Il entrevoit le potentiel, qui se niche dans les pratiques actuelles d’artistes dont le propos n’est absolument pas réductible aux clichés mainstream d’une Afrique éternellement poussiéreuse. En exemple, il cite le travail accompli par Ballaké Cissoko et Vincent Segal, à l’affiche du festival en 2012. Il aurait pu évoquer le vaillant collectif Nzimbu porté par Ray Lema ou Flamme Kapaya invitant Cyril Atef à taper le bœuf, ou encore le trio déjanté formé par Neerman, Soumano et la comédienne Balibar, tous au programme de la dernière cuvée du festival. Lagrave reconnaît que le marché français met les artistes africains à l’étroit, mais rappelle que l’avenir de la profession se négocie sur le Continent même de nos jours : “Il faut regarder la “big picture” et se dire que les artistes africains n’ont plus besoin de nous et parfois n’ont même plus envie de passer en France. En 2100, un homme sur trois sera africain. Le marché mondial sera là-bas, et nous serons probablement un parc d’attraction pour milliardaires nigérians, donc inversons le point de vue et commençons à penser que l’avenir des musiques africaines se joue en Afrique, ce qui est une bonne nouvelle.” Ceci explique probablement ce compagnonnage initié avec Kayes, donnant lieu à des rencontres culturelles au Mali en novembre dernier, dans le cadre d’un projet de coopération décentralisée, ainsi qu’à une présence appuyée de l’imaginaire de cette ville durant l’édition 2014.
En même temps, le festival a de quoi voir venir. Au-delà des créations, des têtes d’affiche et des découvertes, l’équipe Lagrave a su reconquérir son public. “L’édition 2014 a été un succès public jamais vu depuis 2008, avec 6200 spectateurs, soit plus de 10 % d’augmentation de la fréquentation. Au-delà du quantitatif, nous avons su retisser les liens avec toute la diaspora malienne, et construire un réseau autour de la coopération décentralisée en France et au Mali.” Une dynamique qui recycle les marchés de niche, en réconciliant les publics, mêlant le communautaire au plaisir du mélomane curieux et audacieux. De son temps, Philippe avait su doser sur ce plan, notamment avec ses soirées maliennes ou indianocéanes au Théâtre Gerard Philippe. Il n’y avait pas de raison pour que la page se tourne sur ce plan. Il faut plutôt parler de transmission d’acquis et de prolongement des possibles. L’an dernier n’a donc été qu’une année d’interrogations, soulignant le départ de l’ancien patron. 2015 selon Lagrave sera celle de la consolidation d’une histoire qui gagne. De quoi rabattre le caquet à ceux qui misent sur le déclin des musiques africaines dans l’Hexagone. Certes, “la casse culturelle amorcée dans certaines villes depuis les dernières municipales” menace. Mais Sébastien Lagrave n’a pas l’air de vouloir paniquer. Pour quelqu’un qui ne se dit pas producteur de métier, le regard se veut posé, réfléchi. “Je suis directeur d’Africolor parce que j’y trouve ce qui manque parfois aux musiques actuelles ou dites du monde, une approche qualitative, un jugement artistique, ce qu’assume pleinement la musique dite classique”.
Il a été chanteur d’opéra pro, rompu aux us et coutumes des clubs de jazz et d’art lyrique. Le festival rouvre la perspective. “J’ y trouve aussi ce qui manque cruellement à cette même musique classique : un sens et une inscription dans le monde d’aujourd’hui même si elle fait des efforts parfois. La quête du “beau” ne peut pas suffire à évacuer la question du sens social et politique d’une forme d’art, surtout quand par ailleurs, il reste accessible à une petite minorité argentée et vieillissante du public.” Qui a dit que l’Afrique devait faire zoli au palmarès des musiques qui tanguent ? Il y a du sens à vouloir défendre les sonorités africaines dans une France effrayée par les migrations du Sud. Il y a du mérite à promouvoir le partage avec des imaginaires trop souvent mal digérés par des mélomanes ne quête de sensations fugaces. L’Afrique de Lagrave n’est pas celle du temps de Conrath, bien qu’elle en soit le prolongement direct. Celle de Lagrave est encore à construire, et présage d’une nouvelle ère, où le malentendu culturel n’aura peut-être plus sa place. L’homme dit avoir enseigné la philo avant d’apprendre à programmer du rock fusion. De quoi lui donner un air atypique dans son projet. Mais Philippe, l’ex-reporter devenu faiseur de tendances, veille, toujours, au grain. Pour que le rêve, jamais, ne s’arrête. Il est à la présidence du festival, lui qui a dû tout inventer à ses débuts…

///Article N° : 12777

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