#2 « Le racisme est un tabou au Portugal » – Partie 1

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Fenêtre n°2 - Diasporas africaines au Portugal, volet 1, contexte : histoire, chiffres, réalités
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Nous inaugurons ce mois-ci une série de trois « fenêtres lusophones » sur les diasporas africaines au Portugal. Cette première fenêtre pose le contexte : histoire, chiffres et réalités de l’immigration africaine au Portugal. En mars sera explorée la question du militantisme de ces diasporas, et en avril celle de leurs expressions artistiques et culturelles.

Mamadou Bâ est membre de la direction nationale de SOS Racisme Portugal. Dans une interview réalisée à Lisbonne en septembre 2014, il fait un point sur les mouvements migratoires et la question du racisme dans le pays. La première partie de cette interview dresse le contexte migratoire du pays.

Pourriez-vous commencer par nous faire un point sur l’histoire des immigrations au Portugal ?
La question de l’immigration au Portugal n’est pas comparable avec celle de certains autres pays d’Europe. Jusqu’à 1974 (1), nous n’avions quasiment aucune immigration. Il y avait seulement quelques travailleurs et étudiants étrangers, des colonies ou anciennes colonies, par exemple quelques personnes originaires du Brésil et du Cap Vert. C’était des étudiants ou des dockers, majoritairement.
C’est vers la fin des années 1970 qu’on assiste aux premières immigrations africaines, principalement cap-verdiennes. Cela se fait dans un contexte de constructions publiques intenses, notamment celle du Port de Sines, dans l’Alantejo : beaucoup d’immigrés sont venus travailler à la construction de ce port immense, le deuxième plus important du pays.
Ensuite, quand le Portugal entre dans l’Union Européenne en 1985, avec la nécessité de rattraper le train de l’Europe, beaucoup de chantiers publics sont effectués : infrastructures, autoroutes, etc. Et avec eux naît la nécessité d’ouvrir les frontières, pour avoir plus de main-d’œuvre, et donc de devenir un pays d’immigration.
Le Portugal est un pays d’émigration au départ. D’ailleurs, ça l’est toujours, même si ça ne se dit pas. Il y a plus de personnes qui émigrent que de personnes qui immigrent au Portugal. La seule période de l’histoire du Portugal où le flux a été inversé est la décennie qui va de 1996 à 2005.
Cette période démarre avec les deux premières régularisations extraordinaires de masse effectuées dans le pays : la première a lieu en 1993 – soit vingt ans après la France, qui l’a faite en 1973 – et la deuxième en 1996. C’est à ce moment-là que je suis arrivé. Avant ça, c’était des régularisations ponctuelles, au cas par cas. C’est seulement à partir de ces régularisations de masse que le Portugal devient un pays d’immigration : certains immigrés d’autres pays d’Europe, qui n’arrivaient pas à régulariser leur situation, viennent au Portugal tenter leur chance.
On atteint un point culminant au moment de l’exposition universelle organisée à Lisbonne en 1998, qui a impliqué des ouvrages monumentaux. Ce sont les flux migratoires qui ont permis au Portugal d’avoir assez de main-d’œuvre pour les réaliser. Il faut se rendre compte à quel point le pays a changé, entre son entrée dans l’Union Européenne au milieu des années 1980 et l’exposition universelle en 1998 : en l’espace de dix ans, c’est devenu un pays moderne, qui a rejoint les standards européens. Cela a impliqué un immense travail, où toutes les forces ont été nécessaires.
En 2001, on a un nouveau processus de régularisation, qui augmente encore le nombre d’immigrants. Entre 1996 et 2001, l’immigration a augmenté de 300 % dans le pays.
Cette immigration maintient son taux jusqu’en 2004-2005, où elle commence à baisser. La récession économique commence dès cette époque au Portugal, parce qu’il y a un recul de la construction civile : d’abord on a tellement construit qu’il y a moins besoin, et ensuite les fonds de l’Union Européenne (FEDER, pour les économies périphériques), qui ont énormément soutenu les chantiers publics, commencent à se réduire drastiquement. Il y a aussi le début de la crise immobilière en Espagne, qui impacte le Portugal, parce que beaucoup de fonds venaient du marché espagnol. Donc à ce moment-là, les immigrants commencent à quitter le pays, pour aller vers les autres pays européens.
À partir de 2008 et la crise des subprimes, le mouvement s’accélère. Les étrangers quittent le pays en masse, y compris ceux qui étaient là depuis longtemps (10-15 ans). Le taux de chômage les y oblige. À partir de là, le flux migratoire baisse drastiquement, et le Portugal cesse de nouveau d’être un pays d’immigration.

Quels sont les principaux pays d’origine des migrants ?
De 1974 à 1999, les migrants viennent des PALOP (2). La régularisation de 1993 a commencé à appeler d’autres communautés. Principalement des Africains, mais non venus d’Afrique directement : plutôt des Sénégalais ou guinéens, qui n’avaient pas réussi à régulariser leur situation dans d’autres pays européens et qui sont arrivés au Portugal depuis ces pays-là.
Mais c’est surtout entre 1999 et 2001, qu’on assiste à une augmentation substantielle des autres immigrations, principalement venues d’Europe de l’Est. Nous avons beaucoup d’immigration de là-bas : Moldavie, Bulgarie, Roumanie, Ukraine. On a eu une période avec plus de gens d’Ukraine que de Guinée-Bissau qui venaient au Portugal, par exemple. Beaucoup de Brésiliens, aussi. Au jour d’aujourd’hui, la première communauté immigrante au Portugal sont les Brésiliens. Il y a aussi quelques personnes d’Afrique du Nord, principalement du Maroc, mais généralement elles font des allers-retours pour le commerce, elles ne se fixent pas ici.

Quelle est la philosophie d’intégration officielle au Portugal : assimilation à la française, communautarisme à l’anglo-saxonne ? Dans quelle mesure cette philosophie correspond-elle à la réalité sur le terrain ?
Je pense que le Portugal fait partie des rares anciennes puissances coloniales qui n’ont réussi à ne faire aucune catharsis de sa relation historique avec le colonialisme. Au moment de la révolution des Œillets en 1974, les discussions sur la souveraineté nationale des anciennes colonies et la relation qui allait à présent exister avec elles n’ont pas été menées, cette relation n’a pas été pensée. Ayant une communauté linguistique et historique, il était évident qu’il en résulterait des mouvements de populations. Mais le Portugal a tout simplement évacué le sujet, qui n’était pas prioritaire dans l’agenda politique.
De cela a résulté un boulevard pour des récits issus tout droit de la tradition coloniale. La philosophie officielle a toujours été, et est resté, celle du mythe du lusotropicalisme (3), consistant à dire « nous sommes des gens bons, nous sommes à l’origine du nouvel homme, de la nouvelle race, nous ne sommes pas racistes, nous n’avons pas de problème avec la différence, nous n’avons pas besoin d’en parler, nous sommes égaux ». Jusqu’aujourd’hui, on entend que le Portugal a eu une colonisation meilleure, bien plus douce avec les colonisés, bien plus métissée… Il y a beaucoup de mythes autour du passé colonial portugais et sa relation avec les autres peuples, et un refus d’affronter l’histoire coloniale. Au Portugal, on déteste le mot racisme. C’est un tabou, des universités aux politiques, à droite comme à gauche.
La philosophie est celle du ni ni : ni communautarisme, ni assimilationnisme. On n’a pas tranché, parce qu’on ne s’est pas posé la question. Les Portugais ont peur d’être accusés de racisme, mais veulent garder une lusanité, une certaine « pureté nationale ». C’est un équilibre difficile, qui fait qu’on préfère éviter le débat. Les Portugais ont peur d’être accusés de racisme, mais veulent garder une lusanité, une certaine « pureté nationale ». C’est un équilibre difficile, qui fait qu’on préfère éviter le débat.

Ce refus de débattre du racisme et de la question coloniale persiste-t-il jusqu’à nos jours ?
Oui. Par exemple, le Portugal a été une des plus grandes puissances esclavagistes, et c’est un pays où le débat sur l’esclavage n’existe pas. Il n’y a aucune commémoration, aucun débat intellectuel, aucun débat académique. On a même un certain révisionnisme historique sur pas mal de questions, disant par exemple que la colonisation en tant que telle n’a pas existé, que cela a plutôt été une coopération… La question du post-colonialisme, également, est complètement absente des universités du pays.
Le Portugal n’a pas fait sa catharsis historique. Il maintient donc une continuité dans sa relation avec ses minorités ethniques, qui peut lui être fatal du point de vue du projet national. L’élite n’a jamais eu le courage d’affronter la question post-coloniale. Elle ne comprend pas, ou ne veut pas voir, qu’elle ne réussira pas à construire un projet national en laissant de côté une partie de sa communauté.

(1) La Révolution des Œillets, le 25 avril 1974, fait chuter le régime fasciste qui dirigeait le Portugal depuis 1933 et amène la démocratie dans le pays. Cette date correspond également au début de la décolonisation portugaise : leurs cinq colonies d’Afrique deviennent toutes indépendantes suite à cela, entre la fin de l’année 1974 et l’année 1975.
(2) PALOP : Pays Africain de Langue Officielle Portugaise. Ce sont les anciennes colonies portugaises, au nombre de cinq : Angola, Cap-Vert, Guinée-Bissau, Mozambique et São Tomé & Principe.
(3) Le lusotropicalisme est une théorie inventée par l’anthropologue brésilien Gilberto Freyre au début du XXè siècle. Elle consiste à dire que le Portugal est par essence une nation métissée, qui sait s’intégrer partout dans le monde en nouant avec les autochtones des relations d’amitié.
La deuxième partie de cette interview paraîtra dans notre prochaine « fenêtre lusophone » du mois de mars, « Diasporas africaines au Portugal, volet n° 2, militantisme :
antiracisme, revendications, déconstruction des préjugés ».

Pour plus d’informations sur la notion, lire nos articles Le Lusotropicalisme dans le colonialisme portugais tardif et Lusotropicalisme : de l’exception historique brésilienne à la généralisation d’un mythe ///Article N° : 12776

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© Mamadou Bâ (c) DR




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