#3 Lutte contre les violences policières au Portugal

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Fenêtre n°3 - Diasporas africaines au Portugal, volet 2, militantisme : antiracisme, revendications, déconstruction des préjugés
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Ce deuxième volet sur les diasporas africaines au Portugal porte sur le militantisme des afro-descendants, qui s’organisent contre le racisme et les violences policières. Il évoque également une lutte plus discrète, mais tout aussi fondamentale : celle de chercheurs en sciences sociales, dont le travail consiste à déconstruire les préjugés sur l’Afrique et à décortiquer la question du racisme.

Depuis 2002, plus d’une dizaine de jeunes noirs ont été tués par la police au Portugal. Aucun des policiers impliqués n’a jamais reçu de condamnation. Plusieurs organismes, dont SOS Racisme Portugal (voir notre article ici), la Plataforma Gueto ou encore l’Observatoire du Contrôle et de la Répression, ainsi que de nombreux rappeurs et habitants des banlieues de Lisbonne, tentent de lutter contre ces violences.

Février 2015 : mois de violences policières à Lisbonne

Le 5 février 2015, en début d’après-midi, dans le quartier Cova da Moura de la banlieue populaire d’Amadora (périphérie de Lisbonne), Bruno Lopes, 24 ans, a une altercation verbale avec un policier. Il est aussitôt arrêté et frappé par plusieurs agents devant de nombreux témoins. Certains crient et tentent de calmer les policiers, d’autres filment la scène. Pris de panique, les policiers se mettent à tirer des coups de flash ball sur les témoins (certains sont sur leur balcon, un enfant de trois ans est touché…). La police accusera Bruno Lopes d’avoir lancé une pierre et cassé une vitre sur une voiture de police. Il est amené au poste.

Deux responsables du projet social O Moinho da Juventude (Le Moulin de la Jeunesse, NDLR), qui travaille depuis trente ans dans le quartier, décident, accompagnés de trois amis de Bruno Lopes, de se rendre au poste de police d’ Alfragide pour comprendre ce qui s’est passé. Les policiers ne les laissent pas entrer, et les arrosent de flash balls, coups de pieds et insultes :  » macaques « ,  » nègres « ,  » la merde doit rester par terre « ,  » vous avez de la chance que la loi ne le permet pas, sinon vous seriez exécutés « ,  » vous devriez être pendus par les pieds « ,  » allez rejoindre l’État Islamique « . Ils sont arrêtés. La police accuse un  » gang de Cova da Moura  » d’avoir cherché à envahir le commissariat. Les cinq détenus, relâchés deux jours plus tard devant une cinquantaine de personnes rassemblées en soutien devant le commissariat, portent plainte pour diffamation et racisme institutionnel.

Flávio Almada, plus connu sous son nom de rappeur LBC, l’un des deux membres du Moinho da Juventude à avoir été arrêté, témoigne auprès du journal Público :  » J’ai vu l’expression de l’un des policiers, quand il m’a dit avec une conviction que je ne pourrai pas reproduire :  » Si c’était moi qui décidais, vous seriez tous exterminés. Vous n’imaginez pas à quel point je vous exècre, race de putain, nègres de merde ». Je n’avais jamais vu une haine aussi aveugle, et cela m’a fait peur : comment une société peut-elle produire des individus comme ça ?  »

Le 20 février, c’est un autre scandale qui éclate, suite à la mort de Nuno Pires, du quartier de Setúbal, qui serait (l’enquête est encore en cours) décédé des suites de coups et blessures proférés par deux policiers : il aurait eu le temps d’envoyer un message à un ami, dénonçant les policiers, avant de tomber dans le coma.

Réactions de la société civile

Suite aux événements du 5 février, un  » rassemblement contre la répression policière  » est organisé le 12 février par SOS Racisme et d’autres organisations antiracistes. Cette manifestation, qui a rassemblé entre 200 et 300 personnes, dont beaucoup d’habitants de Cova da Moura, devant l’Assemblée de la République de Lisbonne, a exigé que la plainte pour torture soit suivie par la justice et que des peines soient infligées contre les policiers responsables des coups et blessures. Pour l’instant, deux enquêtes sont en cours : l’une au sein même de la PSP (équivalent de la police nationale française) et l’autre au niveau de l’Inspection générale de l’administration interne. Les manifestants ont également demandé la démission du commandant du poste de police d’ Alfragide, la fin des patrouilles des agents du Corps d’Intervention Rapide (CIR) dans les banlieues et l’obligation d’identification des policiers quand ils entrent dans un quartier.

Jakilson Pereira, l’un des dirigeants du Moinho da Juventude, a évoqué une  » action inhumaine  » et une  » attitude raciste  » de la police. Il explique à DW África :  » Ce sont là des événements graves, parce qu’ils comprennent du racisme, une haine raciale très forte qui a amené à une violence extrême contre certaines personnes. (…) Il est nécessaire de prendre des mesures contre une situation qui traîne depuis de nombreuses années « .  » Parmi les dizaines de jeunes décédés ces dernières années suite aux agissements arbitraires et abusifs de la police, une moitié est d’ascendance africaine  » ajoute Mamadou Bâ, d’SOS Racisme.

Mais les manifestants ne cherchent pas à limiter la lutte contre les violences policières aux seules violences racistes. L’appel au rassemblement comprend ce message :  » Lutte contre la violence policière perpétuée depuis plus de trois décennies dans les quartiers contre les classes sociales défavorisées. […] Malgré la conscience collective noire que nous, étudiants et travailleurs noirs, sommes les principales victimes de la brutalité policière dans les quartiers, nous soulignons que cette violence est aussi infligée, de manière sadique et indépendamment de la couleur, à tous ceux et celles qui vivent dans cet espace géographique et sociologique appelé  » Ghetto « « .

Le 21 mars, à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre la discrimination raciale, un autre rassemblement a eu lieu au Largo de São Domingos, vieux quartier immigré du centre de Lisbonne. Son titre :  » Vidas negras importam ! « , (Les Vies noires comptent, NDLR) (1). Les arts ont été conviés : théâtre, danse, musique ; des groupes principalement venus des banlieues lisboètes. Les revendications sont les mêmes que celles du rassemblement du 12 février. Elles sont réunies dans une pétition  » Contre la violence policière raciste et pour la criminalisation du racisme « , qui a déjà reçu plus de 200 signatures (2).

Difficile de savoir pour l’instant quelle sera la réponse du pouvoir : autant les sites militants reprennent et font tourner les informations concernant les événements de février et les revendications qui en sont nées, autant le pouvoir semble complètement muet sur cette question : à ce jour, nous n’avons réussi à trouver aucune déclaration à la presse, ni aucune prise de position officielle.

Plataforma Gueto :  » sans justice, pas de paix « 

La lutte contre les violences policières de février 2015 s’inscrit dans l’émergence récente de plusieurs fronts sur ce sujet. Les nouvelles générations de jeunes afro-descendants nés au Portugal hésitent moins que leurs aînés à faire entendre leur voix. C’est ainsi le cas de la Plataforma Gueto,  » mouvement social noir qui défend l’autodétermination de tous les peuples par la résistance anti-impérialiste/capitaliste, anti-colonialiste et antiraciste « , née dans le quartier d’Arrentela (en périphérie de Lisbonne) et composée essentiellement de jeunes afro-descendants issus des banlieues lisboètes : des rappeurs comme Chullage ou LBC en font partie. La plateforme a pour principal cheval de bataille la lutte contre les violences policières. Sur son blog dont le premier post date de janvier 2012 (3), on peut lire de nombreux articles sur les affaires de répression policière, aussi bien au Portugal qu’ailleurs en Occident (Angleterre, France, États-Unis…).

Le 21 février 2015, elle a organisé une assemblée populaire sur les violences policières, dans la banlieue d’Arrentela, d’où est issu son principal instigateur, le rappeur Chullage. Le 27 février, une vidéo publiée sur leur site retrace un historique des morts de jeunes noirs au Portugal tués par la police, entre 2002 à 2013 : elle va jusqu’à utiliser le mot de  » génocide  » pour parler de ces crimes.

Le rap occupe une place prépondérante sur la plateforme : la  » Plataforma Gueto Rap  » diffuse des vidéos de rappeurs portugais engagés contre le racisme, les discriminations et les violences policières.

Dans le même ordre d’idées, est né en mai 2014 l’Observatoire du Contrôle et de la Répression (4), site militant dont l’objectif est de documenter les violences policières et le système judiciaire, ainsi que les luttes contre ce système, à travers la rédaction et la collecte de textes, articles et images.

Maud de la Chapelle

(1) Facebook de l’événement : https://www.facebook.com/events/1626337620929327
(2) Pour signer la pétition en ligne, cliquez < a href="http://peticaopublica.com/pview.aspx?pi=PT76548"> ici
(3) Voir le site de < a href="https://plataformagueto.wordpress.com">la Plataforma Gueto
(4) Voir le site de < a href="https://observatoriodocontroloerepressao.wordpress.com">l’Observatoire du Contrôle et de la Répression.
///Article N° : 12864

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