Radio Afrika : ondes panafricaines

Depuis 2013, Radio Afrika, une radio nomade, va de festival en festival en France, et, de plus en plus, sur le continent africain. Avec une console, un pc, quelques casques et une clef 3G sésame, la voix de Mory Touré se fait l’écho des circulations d’artistes africains, entre le Nord et le Sud. Surfant sur la nouvelle scène urbaine, cette web radio entend donner une couleur panafricaine aux ondes, grâce notamment à ses 25 radios partenaires, situés en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis.

Des dunes marocaines de M’Hamid El Ghizlaine aux rives maliennes du fleuve Niger, la radio ambulante de Mory Touré se faufile entre les scènes improvisées des festivals, auprès des artistes, des hommes et des femmes de culture. S’il ne veille pas à ses enregistrements, casque à l’oreille, derrière une console, Mory Touré se rencontre au détour des concerts, le rire en cascade. À Ségou, où se déroulait la 11e édition du festival sur le Niger, le journaliste installe son studio au bord du fleuve, face à la grande scène, où ses micros captent les sons de Neba Solo, du Super Biton, de Mariam Koné, d’Amanar et de l’ensemble instrumental du Mali. À 600 km au sud, le concert est relayé en direct sur les ondes de radio Seko à Kayes, sur radio Kasmando au Cameroun, et aussi aux États-Unis sur Voice of America.
De l’écho des artistes maliens en Europe vers une onde panafricaine
Dans sa paillotte improvisée en coin presse, Mory se rappelle comment toute cette histoire a commencé. Nous sommes en août 2012 en Bretagne au festival du Bout du Monde à Crozon où Mory est présent comme correspondant pour RFI. Fatoumata Diawara est sur scène. Avant de chanter, elle invite le public à une pensée pour les familles touarègues réfugiées, victimes de la crise au Mali. Mory Touré l’écoute, ému, et court la retrouver après le concert : « Petite sœur, tu m’as fait pleurer ». Il explique : « Quand la crise est arrivée au Mali, les artistes sont devenus des indicateurs pour le retour de la stabilité au pays ». En homme de radio, Mory bricole alors un studio pour faire un écho aux paroles des artistes africains en tournée estivale en Europe. Les radios nationales en Afrique relayent ses directs, ses entretiens, la voix basse du journaliste reprenant les messages de ces artistes « ambassadeurs », hors de leur pays.
Bientôt pourtant, on interpelle le chroniqueur. Sa radio, pour être fidèle à son nom, se doit d’aller davantage vers l’actualité musicale du continent africain. Alors aujourd’hui, ce ne sont plus trois mois que Mory passe en France sur les routes des festivals, mais 45 jours au grand maximum, trop préoccupé qu’il est d’être aux grands rendez-vous culturels de son continent. Ainsi, depuis un an, les directs captés par Radio Afrika lors de festivals au Bénin, à Abidjan ou encore au Togo peuvent être relayés par 25 radios partenaires en Afrique, mais aussi en France par RFI et une radio locale toulousaine, en Belgique et aux États-Unis avec Voice of America. Lorsqu’elle n’est pas en route, Radio Afrika devient une web-radio sédentaire, depuis Bamako où Mory s’est installé il y a 12 ans. À partir d’un site internet tout récent, les radios peuvent désormais relayer les directs en streaming. Essaimer sur les ondes africaines du bon son, un son qui se moque des frontières dans un élan panafricain, tel est l’idéal de Mory Touré : « En Afrique, les musiques correspondent à des plaques culturelles et linguistiques. Si tu écoutes la playlist d’une radio ouest-africaine, en un mois tu n’entendras pas un son d’Afrique du Sud, du Lesoto ou du Zimbabwé. Elle programme son pré-carré malien ou d’Afrique de l’Ouest. De même, à part quelques grandes têtes d’affiche, tu n’entendras jamais une jeune artiste malienne comme Mariam Koné sur une radio de Johannesburg ».
L’implosion des frontières musicales, il veut l’engager au sein même d’un pays comme la Mali, où la culture touarègue notamment, circule peu : « Il n’y a aucune place pour la musique touarègue sur les télévisions maliennes, ce qui crée un écart de compréhension pour le citoyen malien. Le fait que télévision et la radio malienne, qui sont les vitrines du pays, ne donnent pas l’opportunité à toutes les expressions culturelles et musicales d’être reconnues, ne permet pas à toute une partie de la population de la concevoir et de l’apprécier ». Des valeurs d’ouverture qui étaient plus naturelles du temps des biennales culturelles dans les années 1960, où l’orchestre de Gao pouvait compter dans ses rangs un batteur Bambara comme un joueur de n’goni songhoï.
« Ce sont les rappeurs qui remplissent les stades aujourd’hui, pas Salif Keita. Quand des jeunes rappeurs au Kenya ou en Angola, comme Eddy Kenzo, sortent un single qui marche à Luanda, en un mois, ils seront écoutés dans toutes les capitales de l’Ouest francophones. Cette nouvelle génération casse des barrières, comme la musique nigériane, présente sur toutes les ondes ». Au Maroc où il couvrait le festival Taragalte fin janvier, Mory, en érudit des ondes, s’amuse à écouter une journée entière Hit Radio. Un seul artiste du continent noir est diffusé, en boucle, et c’est le Nigérian P-Square. De même à Ségou, aujourd’hui plus grand festival de musique du Mali, une scène hip-hop rassemble pour la première année seulement les stars Penzy, Iba One ou encore Master Soumy. Suivant ainsi le flot de ces musiques qui sont consommées par les jeunes d’Ouest en Est, du Nord au Sud, Mory regrette par ailleurs que cette circulation ne se limite au mouvement hip-hop.
À quand les tournées transafricaines
« Les minorités culturelles et musicales n’existent pas » insiste Mory comme un engagement politique. Car inaugurer une radio transafricaine, c’est aussi se défaire de potentiels soutiens institutionnels. Un ministère de la Culture ne saurait financer un projet dont la portée échappe à ses propres frontières. Ainsi, Radio Afrika ne s’affilie à aucune institution, un gage de liberté d’expression de la musique, mais surtout des artistes, qui est une nécessité absolue pour Mory. Des amis, beaucoup d’amis, de la débrouille et peu de matériel permettent au journaliste de faire vivre sa radio flottante, aujourd’hui web, bientôt, qui sait, avec son onde et sa playlist panafricaine. Une console, un ordinateur et ses logiciels, des micros, une clef 3G, et voilà le studio de Radio Afrika monté en 10 minutes. Si la radio ne génère aucun revenu, il jongle le projet avec ses prestations en tant que journaliste, chroniqueur et animateur culturel.
Mory Touré, tout le Bamako culturel le connait. De parents guinéens, il grandit en Côte d’Ivoire et développe sa passion pour la musique en tant que disquaire. Petit déjà, il s’endormait à côté du transistor de son père, posé sur l’oreiller. En 2003, alors qu’il s’en va tenter l’aventure du migrant vers l’Europe, il s’arrête au Mali. L’ami qui l’héberge le conseille : « Tu sais, le Mali a beaucoup de potentialités dans la culture. Toi qui aimes tant la musique tu peux t’en sortir ici ». Sans diplôme, sans avoir passé « ne serait-ce qu’un tiers de seconde dans une école de communication ou de journalisme », Mory reste au pays et devient animateur radio, puis régisseur, puis manager d’artistes, dont Baba Sala. Il voyage et nourrit ainsi son carnet d’adresses sur le continent. Repéré lors de la finale du prix découverte RFI, il devient correspondant de la radio française et anime aussi des chroniques sur Radio Nova. « La France que je cherchais, je l’ai eu six ans plus tard, avec mon premier visa. J’étais chroniqueur pour Afrik.com. Après 10 jours, je voulais repartir, j’ai eu comme un déclic ». Devenu tremplin professionnel à partir du Mali, la France n’est plus à ses yeux l’eldorado qu’il imaginait. Ce déclic, il espère le voir aussi à l’échelle de l’industrie musicale. « Il faut que les artistes africains cessent de penser que s’ils ne viennent pas en Europe, ils ne peuvent pas faire carrière. Il faut qu’un artiste, comme lors des tournées estivales en France, puisse rester sur le continent africain. D’Afrique du Sud aller au Kenya, du Kenya au Burundi, du Burundi au Congo, du Congo à Libreville, de Libreville au Cameroun, du Cameroun au Nigeria ». Et à l’heure où les CDs ne se vendent plus et où la musique voyage par Bluetooth, les live sont un gros potentiel. Comme à Bamako, où les bars, hôtels et restaurants sont devenus des salles de concerts improvisées où tous les artistes se produisent, l’ombre de Mory non loin dans les parages.
En attendant sa propre fréquence, écoutez Radio Afrika sur http://www.radio-afrika.com/

///Article N° : 12865

Les images de l'article
Au festival sur le Niger, Ségou, Mali.
© Caroline Trouillet
Au festival sur le Niger, Ségou, Mali.
© Caroline Trouillet
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