Bandjoun Station, « laboratoire sans frontières »

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Enracinée sur les hauts-plateaux bamiléké au Cameroun, Bandjoun Station sort de terre lentement mais sûrement. Démarré en 2000, ce projet global à vocation sociale, culturelle, mais aussi agricole, est inauguré officiellement en novembre 2013. L’initiateur de cet espace d’échanges, l’artiste de renommée mondiale Barthélémy Toguo, voulait offrir à la région qui l’a vu grandir un véritable  » laboratoire sans frontières « .

Tout est dit dans les symboles qui ornent le drapeau de Bandjoun Station : sur un fond de la même couleur que la latérite des hauts-plateaux du pays bamiléké, au centre, l’empreinte de deux mains qui façonnent la terre, à chaque angle, un trèfle, symbole de fertilité. Bandjoun était l’endroit idéal pour marier les mondes artistique et agricole, créer une communauté fédérée autour d’un projet original qui prône les échanges « équitables » entre Nord et Sud, entre monde urbain et monde rural, entre création contemporaine et art classique.
C’est tout le projet de l’artiste Barthélémy Toguo qui depuis les débuts de sa carrière internationale a tracé son chemin en toute indépendance, et veut mettre en pratique cette philosophie avec le projet à but non lucratif Bandjoun Station, prolongement tout naturel de sa trajectoire artistique. Un peu aussi dans l’esprit des rois de Bandjoun mécènes des arts (1), en particulier depuis le règne de Joseph Kamga II qui fit ouvrir un musée dans sa chefferie et encouragea le talent créateur des artistes locaux, Barthélémy Toguo développe son projet en adéquation avec la communauté locale, essentiellement rurale, autour d’un musée d’art contemporain où créateurs et chercheurs de tous horizons peuvent venir se ressourcer dans le cadre de résidences et faire germer de nouvelles idées sur ces terres fertiles au cœur de la « route des chefferies » (2).
Et ce, au cœur donc de cette « Afrique en miniature » qu’est le Cameroun, pays à la trajectoire complexe, qui a nourri des générations de créateurs dans tous les domaines, qui trop souvent ont dû quitter le pays pour s’épanouir pleinement dans leur pratique (3). Même si l’État camerounais encourage, ces dernières années, l’ouverture de nouveaux lieux dédiés aux arts (avec la création des écoles de Foumban et de Nkongsamba et la récente réouverture du Musée national à Yaoundé), les initiatives privées, comme celle de Bandjoun Station, mais aussi Doual’art ou ArtBakery, pour n’en citer que deux autres qui ont fortement marqué la scène artistique de Douala, sont vitales pour la survie et la pratique des artistes au pays.
Et les attentes sont énormes au Cameroun où toute une jeunesse, même si elle est célébrée officiellement chaque 11 février, a soif de changement, ce que suggère bien Achille Mbembe dans un récent entretien accordé au Monde : « Prenez le Cameroun de Paul Biya. Il est dirigé par à peu près 200 vieillards qui ont entre 70 et 83 ans, l’âge du président. Dans un pays de 20 millions d’habitants dont 80 % sont des jeunes de 12 à 25 ans, ce n’est pas possible ! » (4).
Les défis à relever sont donc nombreux, le premier étant de stimuler cette jeunesse camerounaise en quête de repères. Et pour que les choses bougent, rien de mieux que le « do it yourself » (le faire soi-même) (5).
Un musée « aux antipodes d’un ghetto culturel »
Le point de départ de ce projet repose sur un constat simple : l’art classique africain est essentiellement conservé et exposé dans les musées et collections d’Occident et la production contemporaine a tendance à emprunter la même voie, principalement achetée par des collections et institutions occidentales. D’où l’initiative de ce musée dont l’accrochage est « aux antipodes d’un ghetto culturel », mêlant médiums du passé (masques et sculptures) et du présent (photographies et peintures), œuvres d’Afrique (Bruly Bouabré, Nzante Spee ou Kentridge) et d’ailleurs (Bourgeois, Muniz ou Pignon-Ernest).
Le musée abrite la propre collection de Barthélémy Toguo : des joyaux de l’art mondial qu’il a échangés avec ses collègues ou acquis auprès de galeristes et collaborateurs divers. Sur trois niveaux, le visiteur peut ainsi admirer plus d’une centaine de pièces souvent exceptionnelles, dialoguant les unes avec les autres dans un esprit d’ouverture qui reflète, outre la sensibilité artistique du maître des lieux, la volonté de décloisonner un monde de l’art soumis au diktat d’un marché de l’art qui catégorise, hiérarchise les œuvres, sans se soucier du contexte qui les a vu naître.
Pour des raisons pratiques, le musée présente essentiellement des petits formats (lithographies, gravures, photographies), plus facilement transportables et conservables. Les conditions de conservation et de présentation des œuvres ont été par ailleurs pensées dès la construction : les murs de la bâtisse sont épais, faits d’un mélange de béton et de terre et recouverts de mosaïques conçues par Barthélémy Toguo qui, au-delà de l’effet simplement esthétique, permettent de stabiliser la température ambiante du lieu et de l’isoler contre les infiltrations d’eau. Enfin, le projet prévoit également d’organiser des ateliers de formation pour la fabrication des cadres et tous les autres métiers de finition des œuvres d’art, essentiels au succès d’une exposition.
Au-delà du combat légitime pour exposer en Afrique dans de bonnes conditions, et ce loin des grands centres urbains, des artistes reconnus internationalement, le pari de Bandjoun Station est au final de faire assumer pleinement aux Africains leur propre vision artistique, leurs choix esthétiques, afin de rééquilibrer les termes de l’échange Nord-Sud. Monde de l’art et monde rural, même combat.
Rééquilibrer les termes de l’échange
Le volet agricole de Bandjoun Station s’étend sur cinq lopins de terre d’une surface totale d’environ 25 hectares, là où poussent bananes plantain (la base de l’alimentation au Cameroun), maïs, haricots, poireaux, oignons, patates, avocats, papayes, goyaves… Sans oublier le petit élevage de poules et de chèvres qui permet de produire un engrais de qualité, certifié sans pesticide.
Ce projet agricole s’engage sur plusieurs fronts, notamment celui de préserver le patrimoine naturel, mais aussi celui de lutter contre la désertion des zones rurales : comment redonner à l’agriculture délaissée par la jeunesse, tout son attrait et sa variété, comment cultiver des fruits, des légumes de qualité en autosuffisance, sans dépendre de l’État et des multinationales qui ont envahi le Cameroun, imposant des graines génétiquement modifiées et fixant le prix de vente des denrées destinées à l’exportation. Prenons l’exemple du café que ne veulent plus produire les agriculteurs de Bandjoun, car il n’est tout simplement pas rentable. En 2010, trois hectares de caféiers ont été plantés sur les terres du projet, dans le but de court-circuiter un marché dépendant de cours mondiaux en baisse constante. La production doit être bientôt récoltée, torréfiée sur place, puis mise dans des emballages lithographiés par Barthélémy Toguo et vendue à un prix fixé depuis Bandjoun. Toujours plus dans cet esprit de « laboratoire sans frontières », Bandjoun Station a prévu d’organiser des résidences en plein cœur des plantations pour les artistes, les écrivains, transformés, le temps d’un séjour, en acteurs du développement.
Abolir les frontières de l’art
Retour à Bandjoun Station qui, en ce mois de février 2015, est en pleine effervescence, prise entre les aléas du quotidien qu’il faut gérer parfois dans l’urgence et les préparatifs d’une nouvelle exposition temporaire présentant les œuvres de huit artistes nationaux et internationaux, hommes et femmes.
Depuis l’inauguration du musée en novembre 2013 avec l’exposition « Mes Amours » présentée par Barthélémy Toguo, les projets de diverses natures se sont enchainés. Le plus marquant en termes de popularité est sans conteste le festival « Gold Star », organisé en août 2014, pendant les grandes vacances. Le but était d’offrir une première scène digne de ce nom à la relève musicale régionale. D’autres temps forts comme les ateliers professionnels destinés aux jeunes artistes en décembre 2014, ainsi que les visites du musée organisées pour les écoles primaires, ont complété le programme de cette première année de fonctionnement à plein régime du centre.
Bandjoun Station, c’est aussi une petite communauté soudée qui assure le fonctionnement du projet au jour le jour. Ange Tchetmi, jeune historienne de l’art, gère le centre depuis juillet 2014, en collaboration avec Germain Noubi et Barthélémy Toguo, souvent à l’extérieur pour son travail. Elle a rencontré ce dernier pour la première fois en 2011, alors qu’elle étudiait l’histoire de l’art à l’université de Yaoundé I. Elle s’intéressait déjà aux artistes contemporains et cherchait à s’impliquer dans un projet qui rende visibles leurs productions au Cameroun.
Avant de poser ses valises à Bandjoun Station, elle a fait plusieurs rencontres déterminantes dont celles de deux femmes commissaires basées à Dakar, qui l’ont encouragée à persévérer dans cette voie. Lors du dernier Dak’art en mai 2014, Rokhaya Gueye présentait au Jardin botanique des Plantes Expérimentales Utiles de l’Université Cheick Anta Diop un projet intitulé « Campus Art » qui « a réussi le pari d’amener l’art au Campus et de l’intégrer dans le quotidien des étudiants » (6). Ange Tchetmi est aussi très inspirée par le parcours de Koyo Kouoh dont le centre Raw Material Company est renommé pour ses échanges stimulants et ses expositions qui abordent des thèmes sensibles.
Forte de ces modèles, Ange Tchetmi va assurer pour la première fois un co-commissariat d’exposition avec « Stories Tellers » qui ouvre ses portes à Bandjoun Station le 6 mars prochain. Pourquoi ce titre ? Parce que ce qui réunit ces huit artistes aux univers singuliers, ce sont les histoires qu’ils racontent. Arrêtons-nous sur le choix des artistes « locaux », au nombre de quatre dans cette exposition : la jeune réalisatrice anglophone Christa Eka aborde dans un film pour le moins audacieux les réalités de la maternité vécue par… un homme qui tombe enceinte. Autre artiste féminine de la relève, la poétesse et chanteuse Elsa M’bala, basée en Allemagne, réalise des performances. Hervé Youmbi, quant à lui, présente une installation composée de masques hybrides entre visions traditionnelles et contemporaines, réalisés en collaboration avec des artisans locaux, dans le cadre d’une résidence à Bandjoun Station. Autre temps fort de cette exposition, la première apparition de Gabriel Tegnoto, encore inconnu du petit monde de l’art fabriqué depuis l’Occident, qui présente une trentaine de ses somptueux croquis de meubles et quelques-unes de ses réalisations non moins étonnantes.

Pour que l’aventure continue en toute indépendance, ce « laboratoire sans frontières » cherche à élargir sa communauté tant au Cameroun qu’à l’extérieur avec l’association des « Amis de Bandjoun Station » qui soutient entre autres les jeunes plasticiens, par la mise en place tout dernièrement d’un appel à candidatures pour effectuer une résidence tous frais payés. Et c’est ainsi que petit à petit, Bandjoun Station sème les graines du changement.

(1) Lire  » L’artiste camerounais Barthélémy Toguo veut réinventer le mécénat « . Propos recueillis par Roxana Azimi, Le Monde, le 06.01.2015.
(2)Le site du programme de la Route des Chefferies qui oeuvre à la valorisation et à la préservation du patrimoine de l’Ouest camerounais sur un réseau d’une quarantaine de chefferies traditionnelles, souligne d’ailleurs la vie culturelle intense à la chefferie de Bandjoun, « l’un des principaux foyers de la création et de la tradition artistique bamiléké », avec le projet Bandjoun Station qui « donne également un bel aperçu du patrimoine artistique de Bandjoun ».
(3) Citons en exemple des photographes de la relève comme Patrick Wokmeni, Guy Wouete ou Em’kal Eyongakpa, tous trois basés en Europe.
(4) Lire Achille Mbembe :  » Venez en Afrique, venez chez nous ! « . Propos recueillis par Serge Michel, Christophe Châtelot, Christophe Ayad et Cyril Bensimon, Le Monde, le 26.01.2015.
(5) Lire à ce propos l’entretien d’Annette Schemmel avec Goddy Leye (1965-2011), publié sur papier en 2011 et disponible au lien suivant : http://www.enoughroomforspace.org/?news=interview-with-goddy-leye-by-annette-schemmel
(6) Citation extraite d’un entretien avec Ange Tchetmi réalisé par Françoise Mouly pour le blog du magazine IAM, à paraître.
Bandjoun Station
Les Amis de Bandjoun Station
Barthélémy Toguo

Stories Tellers
Du 06 Mars au 30 Octobre 2015
Co-commissariat de Germain Noubi et Ange Tchetmi
Avec les œuvres de Leslie Amine, Christa Eka, David Lynch, Elsa M’bala, Carolee Schneemann, Gabriel Tegneto, Freddy Tsimba et Hervé Youmbi///Article N° : 12778

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Les images de l'article
Musée d'art contemporain de Bandjoun Station, février 2015 © E. Nimis
Barthélémy Toguo avec un agriculteur de Bandjoun, février 2015 © E. Nimis
Bandjoun Station © DR
Gabriel Tegnoto « Le provincial », n. d. Stylo à bille sur papier, 21 cm x 29,7 cm © © A. Tchetmi
Barthélémy Toguo, volet agricole de Bandjoun Station, février 2015 © E. Nimis
Hervé Youmbi Masque de l'installation « Visages de masques », 2014 Sculpture sur bois, perlage © © H. Youmbi
Cour intérieure de Bandjoun Station, février 2015 © E. Nimis
Affiche de l'exposition « Stories Tellers » Poster design et conception : Constant Kpami / Barthélémy Toguo. © Christa Eka
Hervé Youmbi « Visages de masques », 2011-2014 Esquisse de la mise en espace de l'œuvre © © H. Youmbi
Ange Tchetmi © Camille Turner





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