» Mon travail ne peut se situer que dans la revendication et la critique « 

Entretien de Virginie Andriamirado avec Barthélemy Toguo

Paris, juin 2005
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Artiste majeur de la scène contemporaine africaine, exposé dans des lieux prestigieux comme la Palais de Tokyo à Paris, Barthélemy Toguo, né en 1967, est l’un des artistes phares de l’exposition Africa Remix. Travaillant sur plusieurs supports, il sonde dans une perpétuelle fusion avec son œuvre, les méandres de la relation au monde et à l’Autre à travers des thèmes aussi divers que l’identité, la conscience civique et politique, l’exil ou encore la sexualité. Rencontre.

Innocent Sinners, votre installation présentée à Africa Remix, délivre une pluralité de messages à travers des médiums divers. Rien n’y apparaît comme étant définitif. Est-elle représentative de votre démarche ?
J’ai beaucoup de choses à dire, la question est de savoir comment et dans quel médium arriver à les exprimer. Se pose alors le problème du choix de la technique et du médium. Si j’envisage un travail sur les échanges Nord / Sud, je choisis le médium qui me permettra d’aller le plus loin possible dans mon exploration. Si je sens que la peinture ou le dessin vont pouvoir difficilement illustrer ce que j’ai envie de dire, je me tournerai vers l’installation ou la performance. Mais si en cours de travail, je m’aperçois que je piétine, j’irai vers la vidéo. C’est un peu comme cela que je tâte le terrain et c’est ainsi que les choses se construisent par rapport aux matériaux choisis. Je ne suis pas figé dans une technique ou prisonnier d’un médium, d’où la multiplicité de mes différents travaux.
Quant aux sujets abordés, ils s’inspirent des manifestations de la vie dans le positif comme dans le négatif : les guerres, les inégalités sociales, les ressentis humains. Tout cela peut s’inscrire dans un même projet. Voilà pourquoi dans la coque de bateau présentée à Beaubourg, vous trouvez des choses sur le Rwanda, mais aussi la position de l’Église sur le port du préservatif ou encore le refus des États-Unis de signer le traité de Kyoto. Là où l’œuvre reste ouverte, c’est qu’elle peut en appeler une autre. De mon travail sur le traité de Kyoto, qui était initialement une performance, j’ai décliné une œuvre photographique dont j’ai par la suite recyclé les photos non utilisées dans des collages. C’est ainsi que se construit mon univers où petit à petit les choses se créent et ne s’arrêtent pas.
Cette volonté d’engagement perpétuel par rapport au monde dans lequel vous vivez est-elle, selon vous, inhérente au rôle de l’artiste ?
Je crois que c’est vraiment là son rôle. Comme le dit Kant,  » l’art n’est pas une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes « . Je ne suis pas là pour offrir un travail qui se limiterait à une simple recherche esthétique. Le rôle d’un artiste, c’est de dire les choses, de prendre position et d’interpeller les gens pour les inciter à une prise de conscience.
Est-ce quelque chose qui vous habite depuis toujours ou est-ce venu avec l’expérience ?
Vu le contexte dans lequel j’ai grandi, le pays, le continent d’où je viens, mon travail ne peut se situer que dans la revendication et la critique. Je suis Camerounais et la situation n’est pas facile au Cameroun, comme c’est le cas dans la plupart des pays africains. En tant qu’artiste de ce continent, je dois être au cœur de ce qui se passe afin de prendre position et arriver à sensibiliser par mon travail. Sinon quel serait le sens de mon rôle d’artiste ?
Vos prises de position peuvent déranger certaines catégories de personnes – comme celles que vous avez prises sur l’Église dans l’une de vos installations (1). Vous ont-elles attiré des griefs qui auraient pu entraver votre liberté d’expression ?
Bien qu’on ne puisse pas tout dire, je ne peux pas capituler ni me résigner à accepter la défaite et l’échec du continent. Je ne peux que continuer un travail qui va dans le sens de la recherche du bien-être des individus, qu’ils soient Africains ou pas. Le travail de l’artiste ne peut uniquement résider dans l’égoïsme individuel. C’est pourquoi le voyage vers l’autre est si important pour moi. Quand je me suis rendu en Serbie et au Kosovo il y a deux ans, c’était dans le but d’aller vers les gens et de leur proposer un espace pour qu’ils puissent exprimer ce qu’ils ressentent. J’avais emmené des carnets de cartes postales vierges sur lesquelles j’ai peint sur place des portraits anonymes. J’ai arpenté les rues, les marchés, les campus universitaires et j’ai invité les gens à écrire sur les cartes ce qu’ils ressentaient, dans la langue de leur choix. Je leur expliquais que c’était l’occasion de dire au monde ce qu’ils vivaient et que cela pourrait être entendu dans les pays où l’œuvre allait être exposée. J’ai fait timbrer et tamponner les cartes à la poste comme si elles avaient été expédiées. Je ne les ai pas envoyées chez moi de peur qu’elles ne se perdent, qu’elles ne soient censurées ou perdues. J’ai voulu respecter cette idée de correspondance, de choses intimes chuchotées par les gens. Ce travail a été présenté en 2004 au Palais de Tokyo (2). J’ai récemment fait de même à Lagos, au Nigeria, pour les Nigérians privés de parole dans un pays où la démocratie est totalement absente. Les gens se sont livrés, déchargés et le résultat est poignant (3). Quand on lit ces cartes postales, on découvre à quel point les peuples aspirent à autre chose et mon travail a consisté à transmettre ces aspirations. Et cela fait partie de mon rôle d’artiste.
N’êtes-vous pas un peu frustré de savoir qu’ils ne verront pas le résultat de l’œuvre ?
Ils ne le verront pas mais ils ont retrouvé une liberté d’avoir dit les choses et cela les a soulagés. Dans un pays comme le Nigeria où la parole est taboue, c’est plus facile de dire les choses à quelqu’un qui ne vit pas dans votre pays et qui ne va pas y rester. Les gens savent au moins que ce qu’ils ont dit sera entendu quelque part, d’où le choix de la carte postale comme support d’un message qui doit voyager de par le monde. Ce projet n’est pas fermé, j’envisage de le poursuivre au Cambodge, à Cuba, en Birmanie, en Ouzbékistan. C’est une démarche qui ouvre le regard et qui engendre des résultats qui me surprennent moi-même.
Vous mobilisez tous les sens du spectateur. Le toucher, l’olfactif, la vision, l’auditif. Est-ce une manière de le retenir, comme si d’une certaine façon, vous ne vouliez pas qu’il échappe à l’œuvre ?
Mes recherches impliquent un travail de fond qui s’inscrit en effet dans le souci d’arriver à toucher les gens au maximum. Tout ce qui est fait est pensé dans la scénographie totale. Les sujets abordés ne le sont pas par jeu. Ainsi, lors d’un voyage aux Canaries, j’ai réalisé une performance pour sensibiliser les spectateurs à la situation des prisonniers politiques en Turquie (4). Je voulais qu’ils prennent la mesure des tortures qu’ils y subissent. Dans ce travail proche de la structure théâtrale, j’étais vêtu d’un treillis avec un fer à repasser à la main. En fond sonore, j’avais mis une musique de Bach mélangée avec des chants fang du Gabon. J’ai appliqué le fer sur un archétype du corps humain préalablement dessiné et lorsque le corps a commencé à brûler, certains spectateurs pleuraient. Le lendemain de cette performance, une association s’est créée à Las Palmas pour soutenir les prisonniers d’opinion en Turquie. Je ne sais pas comment elle opère aujourd’hui, mais j’avais réussi à susciter une émotion suffisamment forte pour provoquer une action dans le public.
Les artistes du Sud ont tellement de choses à dire que leurs travaux regorgent d’une charge, d’une énergie tant dans la forme que dans les thèmes évoqués et dans la diversité des matériaux utilisés. Leur démarche diffère en ce sens de celle d’un artiste occidental qui, ne vivant pas les mêmes situations, s’orientera plutôt vers une autre recherche.
Ressentez-vous cette sensibilité exacerbée des artistes du Sud dans une exposition comme Africa Remix ?
Ce sont des artistes qui ont vraiment des choses à dire dans un monde comme celui d’aujourd’hui qui n’évolue pas vers le positif. Dans Africa Remix, le public est confronté au choc de l’énergie et la force des travaux. Il suffit de voir le travail du Mozambicain Gonçalo Mabunda dont la chaise et la tour Eiffel sont réalisées avec des armes recyclées de la guerre civile qui a ravagé son pays. De même celui du Nigérian Dilomprizulike qui montre la poubelle et la merde de l’Afrique dans son installation Waiting for bus, ou encore le travail de Solly Cissé. Les artistes abordent les choses différemment selon leur sensibilité, mais il y a aussi une beauté, une esthétique qui sont là, malgré la souffrance, la douleur et la misère.
Ce qui est aussi le cas de votre installation Innocent Sinners. Le constat sur la situation politique en Afrique et dans le monde est douloureux, mais de cette douleur se dégagent la douceur et la beauté de vos aquarelles évoquant pourtant des images difficiles. Est-ce une façon de laisser une porte ouverte à l’espoir ?
Ces aquarelles représentent des corps qui souffrent, des corps amputés, mais en même temps, la beauté du médium utilisé vient compenser cette souffrance. Quand je travaille sur ces aquarelles et bien que je peigne des corps en souffrance, je vois moins la douleur que la beauté. Mon envie d’en faire ressortir la beauté, s’inscrit dans le mouvement de la main. Je sors la douleur, mais quand j’ai recours au lavis, je viens au-dessus de la douleur caresser le dessin ce qui fait que cohabitent sur l’espace du papier, la souffrance, le désir et la beauté inhérents à n’importe quel être humain.
Avez-vous été gêné, compte tenu de vos engagements, par le fait qu’Africa Remix soit  » mécénée  » par la firme Total et inaugurée par le président du Nigeria en tant que président de l’Union africaine ?
Si les choses avaient été claires au départ sur le fait que cette exposition allait être soutenue par la firme Total et qu’elle allait être ouverte par quelqu’un qui ne respecte pas les droits de l’Homme dans son pays, je n’aurais pas forcément refusé de participer à l’exposition mais mon travail aurait été différent. Par rapport à la situation du continent africain, je me dois de dire quelque chose en tant qu’artiste, qui plus est dans une exposition sponsorisée par Total et inaugurée par le président du Nigeria. Mon travail sur les cartes postales remplies par les Nigérians est une preuve concrète de ce qu’ils ressentent. Quelqu’un qui a été l’instigateur d’un tel projet ne pouvait pas ne pas présenter cette pièce dans un lieu visité par le président du Nigeria. Elle était à la même période exposée à Africa Urbis au Musée des arts derniers mais si j’avais su, je l’aurais présentée à Beaubourg. J’aurais ainsi eu le sentiment d’avoir accompli ma mission et d’être en accord avec moi-même. Comme beaucoup d’artistes, j’ai appris tardivement la présence de Total et du président du Nigeria dans l’exposition. Bien que je sois malgré tout content d’avoir participé à l’exposition, j’ai quand même été associé à mon insu à des gens avec lesquels je n’aspirais à l’être.
Vous travaillez sur un projet de centre d’art au Cameroun. D’autres artistes du continent ont ou voudraient monter des projets similaires. Est-ce une volonté de pallier l’absence de politique culturelle en Afrique ?
Évidemment. Nous nous devons de faire sans nos dirigeants qui ne font rien pour leur pays. Si aujourd’hui les forces vives et pensantes de l’Afrique restent – le plus souvent en Occident – les bras croisés, l’Afrique n’ira nulle part. Si chacun rentrait au pays pour apporter – dans son domaine – sa petite pierre, les choses existeraient. L’État fuit ses responsabilités, moi, je m’en vais faire quelque chose pour l’Afrique. Je ne veux pas me contenter d’envoyer de l’argent à mes proches et les réduire à attendre cet envoi. Je ne veux pas aider ponctuellement des individus mais participer à l’élaboration d’un projet qui concerne la collectivité. Mon centre d’art, situé à Bandjoun, va permettre aux artistes locaux de se former, de s’exercer. Ils pourront aussi se confronter aux artistes occidentaux par le biais des résidences prévues à cet effet. Le but n’est pas d’importer un centre d’art de l’Occident en Afrique. Les artistes seront invités à réaliser des choses qui devront être en adéquation avec l’environnement. C’est un centre qui va fonctionner au sein d’une communauté africaine et dont les infrastructures (espace vidéo, bibliothèque, salle de conférence) profiteront aux villageois. Je veux un lieu de vie et de création auquel la vie collective villageoise soit intégrée. C’est un projet personnel, financé sur mes fonds propres et dont j’ai dessiné les plans. The Institute of visual arts auquel je cherche à donner aussi un nom africain, devrait ouvrir ses portes au printemps 2006. Il sera géré par les gens sur place parce que je ne pourrai pas y consacrer tout mon temps. Et surtout, je ne peux m’éloigner trop longtemps de mes explorations d’artiste qui engendrent des découvertes perpétuelles et me gardent en éveil.

Notes
(1) Le procès de la Soutane, chapitre 1, 2005, présentée du 11 mars au 23 avril 2005, École supérieure d’art, Grenoble.
(2) Head Above Water, 96 cartes postales présentées dans The Sick Opéra, Palais de Tokyo, Paris, octobre 2004-janvier 2005.
(3) In a Turkish Jail, 2001, festival international de Las Palmas
(4) Head Above Water 2 In Africa Urbis, Musée des Arts derniers, Paris, 19 mai-31 juillet 2004.
///Article N° : 3931

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Les images de l'article
The World's Greatest, Outlook, Athens, 2003 Courtesy Galerie Anne de Villepoix, Paris




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