Afrique : comment sauver le cinéma ?

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Angoisse dans les cinémas d’Afrique : leurs financements traditionnels en Europe risquent de se tarir tandis que les Etats africains restent sans politique culturelle. Le film, technique chère, pourrait-il laisser la place à la vidéo ? Deux colloques ont tenté de cerner les problèmes.

L’absence des Etats
Création, argent, Etat : sempiternel triptyque que les colloques regroupant réalisateurs et organisateurs de festivals égrènent sans que les principaux acteurs y soient présents : les financeurs et surtout les politiques. Car ce sont justement ceux qui ne comprennent pas les enjeux, les Etats africains, qui devront mettre en place les instruments juridiques et légaux nécessaires…
Un peu d’histoire. Dès leur constitution en fédération en 1969, les cinéastes africains avaient réclamé une intervention de l’Etat pour soutenir la création. Ils récompensèrent la Haute Volta pour avoir nationalisé ses salles en choisissant Ouagadougou comme siège du festival panafricain, le Fespaco. En 1982, réunis à Niamey, ils reconnaissent l’importance des  » opérateurs économiques  » pour financer un cinéma dont les coûts ne cessent d’augmenter. Mais le sens du manifeste de Niamey est aussi d’opérer un retournement face à des Etats dont la tutelle est trop vive. Ils leur demandent en fait de soutenir comme en Europe la production nationale en générant par la taxation des billets des fonds au service des initiatives privées. En somme d’aider le cinéma sans l’étrangler.
Quinze ans après, les avancées sont minimes et la problématique n’a guère changé. Les Etats africains restent insensibles à l’importance du 7ème art comme vecteur de développement culturel. Le Burkina est l’exception qui confirme une règle quasi-générale et les cinéastes continuent de prêcher dans le désert.
La nouveauté est dans l’urgence : les restrictions budgétaires en Europe risquent de tarir les principales sources de financement des films d’Afrique noire (Fonds Sud, ministère de la Coopération, Agence de la Francophonie, Union européenne). Pourtant, ces partenaires sont envahis de nouveaux projets, tant cette cinématographie explose en tous sens. Et comme le rappelait le réalisateur camerounais Bassek Ba Kobhio au colloque de Bruxelles en juin 1997,  » ces financements sont comme quand on est sur une natte : si on la retire, on dort par terre ! « .
Des coproductions sud/sud seraient-elles une alternative ? Pour le Burkinabè Idrissa Ouedraogo, pour le moment la réponse est non ! Il manque des textes de loi qui organisent la remontée d’une partie des recettes vers la production et permettent d’élargir les marchés à des pays aux réglementations différentes. Il manque aussi souvent des producteurs prêts à se battre alors que la plupart des cinéastes sont dans l’Administration. Il manque surtout, dit encore Idrissa, l’affirmation d’une priorité de la culture. Fer de lance de ce combat, le Burkina cherche actuellement à réunir les ministres de la culture des pays ACP pour une proclamation en ce sens : cela peut paraître banal, mais c’est encore si peu dans les esprits qu’une telle banalisation est essentielle !
Pour Joel Phiri, producteur du Zimbabwe,  » le cinéma africain n’a pas encore de véritable réalité économique !  » De fait : comment financer alors qu’on ne peut jamais garantir aux financeurs qu’ils reverront leurs fonds ? I’m the future, de Godwin Mawuru, qui traite des enfants des rues, avait entièrement été financé par des investisseurs privés qui n’ont jamais revu un dollar. Ils ne sont pas prêts de recommencer…
Affaire de business ou affaire culturelle ? Le cinéma évolue entre ces deux pôles. Rien de nouveau sous le soleil. La nouveauté serait sans doute d’arriver à allier les deux ! Sans billeterie nationale, pas la peine d’y penser : la taxation des billets est le seul moyen de faire remonter des fonds pour la production de nouveaux films.
Retour à la réalité : penser le cinéma dans une pluralité ! Des films à visée internationale en dolby stéréo dont n’est équipée aucune salle africaine côtoieront des films à visée locale dont le budget ne devra pas dépasser un seuil correspondant à leur marché. Après tout, cela n’empêche pas des talents d’émerger : les premiers films de Cheikh Oumar Sissoko, Nyamanton, et d’Idrissa Ouedraogo, Le Choix, étaient, tout comme Finye de Souleymane Cissé, tournés en 16 mm puis gonflés en 35 ! Cela ne les a pas empêché d’aller à Cannes.
 » La politique ne doit pas tuer la création ! «  s’écrie le Sénégalais Moussa Sene Absa (Tableau Ferraille). Pour que le cinéaste n’ait pas à mendier une lettre de soutien de son ministre, il faudrait un fond africain de coproduction autonome et de véritables commissions de travail chez les financeurs de l’Union européenne… C’est bien le débat au sein de la préparation du 8ème FED : l’Union européenne aura-t-elle l’autonomie nécessaire à la constitution d’un fonds d’aide à la production dans les pays ACP ou bien en restera-t-on à une intervention liée à une requête du pays ?
Etat ou pas Etat ? En somme une vieille rengaine : liberté mais intervention, création mais réglementation, pas d’intrusion mais de l’argent ! Pourquoi ne pas chercher la solution dans la télévision, demandait Mactar Silla, ancien directeur de TV5 Afrique ? Il y a déjà 150 chaînes ; il y en aura bientôt 300 ou 400 ! Ou sera la production africaine ? Sans oublier le marché que représente l’immigration qui cherche son identité. Et sans oublier les produits dérivés : vidéo, produits de promotion, tissus locaux…
La vidéo, une alternative ?
 » Je n’aime pas l’image vidéo. Pourtant, elle s’améliore et je pense qu’à l’avenir, elle prendra toute son importance « , déclarait Larry Clark au colloque organisé par le Festival Racines noires à Paris en juillet 98. Cinéaste indépendant américain dont le film Passing Through avait marqué toute une génération dans les années 70, il insiste sur la nécessité de tout repenser : la vidéo serait-elle la solution d’un cinéma africain, afro-américain ou indépendant en général face aux coûts croissants du cinéma ?
Un producteur comme Claude Gilaizeau (Films de la Lanterne) voit dans la vidéo de convaincants avantages : elle permet de visionner sur place dans des tournages africains souvent très éloignés des laboratoires de développement des rushes, ce qui calme les angoisses du producteur comme du réalisateur ; le kinéscopage en 35 mm donne aujourd’hui d’excellents résultats et autorise une exploitation en salles ; le support vidéo est adapté à une distribution en Afrique alors que certains pays n’ont plus de salle de cinéma ; les financements complémentaires sont plus aisés à obtenir car on peut présenter un film fini et donner à juger de la qualité de sa réalisation.  » Cela ne signifie pas un changement de style obligé !  » conclut Gilaizeau qui conseille vivement ce support aux cinéastes débutants.
Effectivement,  » c’est la vidéo qui m’a permis d’apprendre « , notait l’Afro-américain Joe Brewster, dont le film The Keeper rencontre un fier succès dans tous les festivals :  » J’ai passé des centaines d’heures avec cette caméra vidéo, puis j’ai essayé de les monter pour voir ce qui pouvait en sortir « . Pour lui, la vidéo est le moyen idéal non seulement pour apprendre le métier, mais aussi pour documenter, divertir, éduquer. En somme, un outil politique :  » Si nous ne documentons pas notre histoire, elle disparaîtra ! La vidéo est le seul moyen économiquement viable pour cela « .
Mais pour la fiction, notait-il encore, l’exercice est difficile :  » Tout le monde à New-York se demande comment réaliser des films esthétiquement divertissants en vidéo mais personne n’est arrivé à le faire sans rendre le film trop expérimental !  » La plupart des cinéastes indépendants en restent ainsi aux bons vieux 16 mm ou super 16. Quand aux cinéastes africains, lançait l’Ivoirien Désiré Ecaré,  » ce sont les plus vaniteux que je connaisse : ils veulent avoir fait un film de 30 milliards alors qu’ils n’ont même pas été payés pour le faire !  » Dévalorisante vidéo ? Tout dépend comment on se situe : Menelik Shabazz, cinéaste jamaïcain vivant à Londres, indiquait que face au mépris envers les réalisateurs noirs d’une industrie du film britannique persuadée que leurs films ne seront pas rentables, un mouvement underground émerge qui s’inspire des méthodes de diffusion de l’industrie musicale : vidéos distribuées dans les salons de coiffure, projections en complément de spectacles dans les pubs ou groupées en plein air…
On retrouve une logique que certains pays africains anglophones ont développé depuis longtemps : le Nigeria et le Ghana sont grands producteurs de vidéos à destination du public local, de qualité médiocre donc inexportable mais suffisamment bon marché pour être rentabilisées localement. Le Nigeria produit ainsi plus de 250 longs métrages par an en vidéo, en pidjin anglais mais aussi pour plus de la moitié en yoruba et ibo. L’expérience reste à méditer mais ces pays restent absents du paysage cinématographique international.
L’essentiel semble donc de garder une qualité technique :  » Je suis fatigué de voir des films où les Noirs sont perdus dans les ombres !  » s’exclame Larry Clark :  » Quelque soit l’importance de l’histoire, ces personnes sont déshumanisées par cette photo : exigez que les chefs opérateurs fassent leur travail !  » Il s’agira d’utiliser des caches qui aident à saisir la pigmentation, d’utiliser les ombres dans les fonds et de créer des reflets sur les visages par l’éclairage. Rien n’est simple :  » même la place des personnages doit être repensée sur un plan car l’œil est automatiquement attiré par là où il se repose, donc sur une personne blanche, ce qui pousse le Noir en périphérie.  »
En définitive, l’expérience de la documentariste cubaine Gloria Rolando semble valable universellement :  » On fait du semi-professionnel plutôt que rien du tout !  » Elle essaye de développer une coopérative vidéo groupant des cinéastes de la région, Images des Caraïbes, pour faire face aux problèmes du Centre du cinéma cubain et aux difficultés que rencontrent les cinéastes noirs pour documenter leur culture.
La vidéo apparaît ainsi comme une alternative possible à explorer, dont les solutions numériques s’approchent de la qualité cinématographique. Les techniques empêchant le piratage des cassettes étant aujourd’hui au point, une véritable diffusion génératrice de revenus en Afrique est envisageable. Autrefois considéré comme un requin mettant en danger le cinéma,  » le film de poche « , comme l’appelait le défunt Djibril Diop Mambety qui défendait ardemment la vidéo comme alternative de diffusion des films, pourrait rapidement représenter une planche de salut.

///Article N° : 611

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