"Comment peut-on avoir un visage noir et être Européen ?"1
Caryl Phillips
LES DÉBATS ET SUJETS D'ACTUALITE 2 ainsi que les politiques relatives à l'immigration et aux minorités raciales, et les mécanismes visant à promouvoir un sentiment d'adhésion à une "identité européenne" sont liés à une très longue histoire coloniale. Souvent, ces démarches ont servi à souligner l'hétérogénéité de l'Europe, produisant une conceptualisation de l'identité et des modèles identitaires antagonistes, qui ont à leur tour permis l'élaboration de mesures d' inclusion et d'exclusion avec pour objectif "l'exagération de la menace posée par les non-Européens comme dispositif permettant simultanément la définition et la consolidation d'un nous collectif" 3, et permettant de renforcer des distinctions très anciennes entre ceux qui sont de l'intérieur (insiders) et ceux de l'extérieur (outsiders). Éric Fassin l'a très bien montré : "De fait, l'identité européenne est définie aujourd'hui, avant tout, négativement - contre la pression migratoire'". 4 Quelles seraient donc les implications d'une approche qui tiendrait en compte la manière dont le genre, l'identité, la race, et la religion sont construits et définis aux côtés de l'européanisation? En quoi est-ce qu'une communauté nationale est transformée par des communautés diasporiques, immigrées, ou post-nationales ? Et en dernier lieu, comment établir les coordonnées d'une identité et d'une histoire afropéenne lorsque l'appellation ou la catégorie "Européen" demeure inséparable "de l'implicite blanc'" 5, ou au minimum équivaudrait à ne pas être noir ou d'origine africaine ?
Les déplacements de jeunes protagonistes africains vers la France pendant les dernières années de l'époque coloniale ont été amplement pris en considération par les pionniers de la littérature africaine sub-saharienne - nous pensons à Ousmane Socé (Mirages de Paris, 1937), Bernard Dadié (Un nègre à Paris, 1959), Ousmane Sembene (Le Docker noir, 1956), Ferdinand Oyono (Chemin d'Europe, 1960), et Cheikh Hamidou Kane (L'aventure ambiguë, 1961). Dans ces romans, le voyage en France était l'occasion de confronter l'éducation coloniale aux réalités de la vie en France métropolitaine. Plus tard, une nouvelle génération d'écrivains se pencherait sur les implications et conséquences de cette expérience, considérant aussi la dimension transnationale de ces mouvements démographiques et la formation de réseaux diasporiques en France et en Europe. Pour Alain Mabanckou, "De l'Europe enfin est né le nouveau personnage du roman africain actuel : un être décousu, marginal, déphasé". 6 Les uvres de plusieurs auteurs contemporains - Fatou Diome, Lauren Ekué, Kadhi Hane, Alain Mabanckou et Léonora Miano - nous permettent d'éclaircir ces questions fondamentales.
Le caractère inter-gouvernemental et supranational des structures maintenues par l'Union européenne a certainement renforcé la collaboration économique, juridique et politique. Néanmoins, ce cadre institutionnel n'a pas réussi à promouvoir, ou au moins à sensibiliser, les membres de cette communauté, sur les paramètres d'une identification pan-européenne. Au contraire, nous pouvons témoigner d'une montée troublante de discours nationalistes (comme en France en 2009 avec le "Grand débat sur l'identité nationale") avec comme résultat l'exacerbation de tensions sociales, l'intensification des polémiques, et l'aggravation des relations avec les minorités ethniques. Pour Pap Ndiaye, "la différence entre les Français noirs et les autres Français dont les parents sont venus d'ailleurs est que l'identité française se trouve constamment suspectée dans le cas des premiers". 7 De plus en plus, ces populations font part de leur insatisfaction avec les autorités, de leur mécontentement avec les tentatives d'harmoniser les politiques migratoires à l'échelle européenne, et avec des restrictions au niveau de la circulation justement à cause de ces mesures d'exclusion. Les conséquences non-négligeables de ces actions se manifestent aujourd'hui dans un phénomène lui-même non-intentionnel, celui de la croissance d'une prise de conscience transnationale des populations minoritaires et d'une expérience partagée de discrimination fondée sur la race et l'ethnicité : motivés par l'expérience partagée de la discrimination - dans l'histoire récente ou remontant à celle de l'esclavage - de tels groupes sont moins concernés par le factionnalisme et l'attribution de rôles sociaux en fonction d'entités nationales / non nationales ou Européennes / non Européennes, qu'ils ne le sont par les diverses façons dont l'inclusion et le sentiment d'appartenance peuvent être favorisés, ce qui redéfinit les tendances hégémoniques des configurations politiques actuelles. De telles mesures peuvent être inscrites au sein d'efforts plus vastes de syndicalisation européenne pour combattre la discrimination et pour défendre l'harmonisation et la standardisation de politiques sur ces questions à travers les états membres de l'Union Européenne. Ces efforts peuvent améliorer et promouvoir l'adhésion à des identités communes et partagées. 8
Ce résultat est d'autant plus paradoxal vu les nombreuses tentatives destinées à promouvoir une quelconque "identité européenne", de sorte que les communautés ciblées par ces mesures adhèrent de plus en plus à ces catégories globalisantes (comme l'afropéanité), au-delà des frontières "nationales", épousent ces "nouvelles conceptualisations de l'identité minoritaire" 9 et explorent "une identité européenne post-nationale" 10 alors que les populations qui ne sont pas remises en cause ont du mal à se redéfinir et font part de retranchement identitaire.
Aujourd'hui, "Cette préoccupation avec la sécurisation des frontières, réanimant le débat portant sur la singularité de l'identité et de l'intégration européenne, a aussi par conséquent encouragé une interprétation monolithique de l'histoire qui ne prend pas en compte les liens intimes qui existent entre les populations européennes et extra-européennes, liens que certains européens préfèrent ne pas reconnaître" 11 et "il semble qu'au lieu de reconceptualiser l'Europe afin de les inclure, le processus d'unification crée un récit qui non seulement continue à exclure les minorités raciales mais aussi les définit comme l'essence même de la non europeanité dans des termes qui lient la migration à des différences de race, culture, et religion prétendument invincibles" 12. Comme nous pourrons le constater, ces nouvelles configurations ont la capacité de déstabiliser et perturber des notions comme par exemple celle de la francité" 13, établissant en même temps un espace dans lequel "les frontières géographiques informes permettent de situer ces sujets dans un cadre de transition et de renouvellement explicitement transnational et transformateur". 14
Il existe évidemment des précurseurs à la fois critiques et théoriques à la notion "d'afropéanisme". Dans le livre de Bennetta Jules-Rosette, Black Paris : The African Writer's Landscape (1998), nous retrouvons la notion "d'afro-parisianisme" chez les écrivains pour qui "le parisianisme fait allusion à un intérêt littéraire pour Paris en tant que contexte social des uvres des auteurs [francophones sub-sahariens vivant en France], du sujet de leurs écrits et de l'origine de leur public". 15 Jacques Chevrier (2004) s'est penché sur un phénomène analogue, évoquant la "migritude", amalgame du mouvement culturel, philosophique, et politique de la négritude et de la migration africaine plus récente. Toutefois, "cette exploration de la littérature afro-européenne grâce à une approche comparative", comme Sabrina Brancato nous le rappelle, "signifie donc tracer les liens diachroniques et synchroniques qui révèlent de nouvelles configurations à travers les frontières linguistiques et nationales. Les textes eux-mêmes sont transnationaux et transculturels et mettent en avant une perspective comparative où l'Afrique et l'Europe - et l'Afrique dans l'Europe - sont sans cesse opposées l'une à l'autre dans le but de problématiser ce que les deux continents signifient l'un pour l'autre, comment ils interagissent et donnent place à de nouvelles formations culturelles syncrétiques" (2008 : 11) 16. Afin de répondre à ces questions, ou de manière à clarifier certains de ces propos, l'essai de Léonora Miano, Habiter la frontière, contient quelques pistes, surtout puisqu'un appareil théorique provenant des études postcoloniales et d'une réflexion plus large sur la globalisation lui est familier et que l'on y trouve une appropriation terminologique, comme par exemple lorsqu'elle évoque son "hybridité culturelle". 17 Par ailleurs, Habiter la frontière délimite aussi un terrain de recherche privilégiant une dimension expérientielle, et c'est donc en médiatrice que Miano offre au lecteur une perspective de l' intérieur sur ce qu'elle appelle "Les noires réalités de la France" 18, à partir d'une "littérature afrodiasporique", et dans le cadre duquel "Être noir en France et parler des Noirs, c'est constituer une menace, quel que soit le propos tenu, ce que j'ai pu éprouver moi-même à plusieurs reprises". 19 L'afropéanisme a une place centrale dans l'uvre de Léonora Miano -Afropean Soul et autres nouvelles (2008), Blues pour Élise : Séquences afropéennes I (2010), "Afropea" (Écrits pour la parole), ainsi que plusieurs chapitres dans Habiter la frontière - pour qui "Le terme afropéen' cherche à décrire ces personnes d'ascendance subsaharienne ou caribéenne et de culture européenne [ ]. Il faut formuler le concept d'afropéanisme pour qu'il existe, que l'on comprenne que les Noirs que l'on croise dans la rue ne sont pas forcément des immigrés". 20 Dans un sens plus général, cette catégorie tente de dépasser une classification purement raciale de manière à souligner l'"obsolescence de la nation comme référent identitaire" 21. En tant que tel, "Afropea, c'est, en France [ ] la reconnaissance d'une appartenance à l'Europe, mais surtout à celle de demain, celle dont l'histoire s'écrit en ce moment [ ] C'est la nécessaire entrée de la composante européenne dans l'expérience diasporique des peuples d'ascendance subsaharienne". 22 Ces distinctions sont importantes puisqu'elles permettent d'établir le fil d'une histoire commune et des liens entre communautés partageant un héritage (souvent interchangeable pour Léonora Miano dans son utilisation du concept d'Afrodescendants), mais qui, comme dans son roman Blues pour Élise, sont désormais de "nationalité française [ ] et ayant toujours vécu en France". 23 Comme le fait remarquer Allison Blakely : un des changements les plus tangibles qui prend forme parmi les populations noires en Europe est une conscience noire explicite et uvrant vers une identité respectable, insistant par moments sur l'identité de groupe et à d'autres moments sur le niveau individuel. Une raison pour laquelle il est logique de parler d'une "Afro-Europe" est que de plus en plus de signes d'une forme de communauté noire sont en train d'apparaître. 24
Il s'agit d'ailleurs d'un sujet de la plus haute importance dans la littérature francophone sub-saharienne qui, aujourd'hui, s'intéresse de plus en plus à la diaspora africaine. Ce corpus est lui-même diversifié et suivant des modalités souvent très différentes. Pour la romancière Fatou Diome - sénégalaise mais installée à Strasbourg -, ces personnages naviguent entre la France et le Sénégal dans Le Ventre de l'Atlantique (2003) ou entre l'Afrique et l'Europe dans Celles qui attendent (2010), tandis que pour Khadi Hane (aussi du Sénégal), le personnage principal dans Des fourmis dans la bouche (2011), Khadîdja, est née au Mali mais réside maintenant à Paris. Lauren Ekué (du Togo), se concentre elle aussi sur Paris dans Icône urbaine (2005), alors que chez Alain Mabanckou les membres principaux de la distribution dans Bleu Blanc Rouge (1998), Black Bazar (2009), et Tais-toi et meurs (2012) circulent plus ou moins harmonieusement entre la France et la République du Congo (Braazzaville ou Pointe Noire).
La dimension ironique de l'échange entre l'un des couples dans Blues pour Élise est donc particulièrement frappante, "chacun ayant sa famille sur une rive de l'Atlantique, il faudrait, pour ne vexer personne, célébrer les épousailles sur le sol neutre de l'Hexagone, seul qui appartienne à la fois aux Caribéens et aux Subsahariens". 25 Nicki Hitchcott a illustré de manière convaincante comment cet attachement aux Antilles ou au continent africain peut menacer, et même constituer un obstacle à un sentiment d'appartenance à la France et donc à l'Europe aussi. 26 L'afropéanisme a donc le potentiel de tracer et de définir un nouveau système identitaire. En effet, l'afropéanisme dépasse le modèle réductionniste associé à une définition étroite de l'identité nationale limitée qui récuse toutes identités métissées perçues comme menaçant les idéaux, principes, et valeurs républicaines de la France.
Les histoires entremêlées dans Blues pour Élise examinent de manière compréhensive la vie en couple, mais il y a aussi des échanges animés sur la race, la mode, et l'identité en France. Le lecteur s'infiltre dans un groupe d'amis intimes (auto-proclamé les "Bigger Than Life"), et les accompagne à l'occasion de sorties sur le Boulevard de Strasbourg dans le 10e arrondissement: "Dès qu'elles sortent du métro Château-d'Eau ou Strasbourg-Saint-Denis, il y a toutes ces vitrines. Perruques à perte de vue. Pots, tubes, flacons, ampoules". 27 Plus tard, ils passent la soirée ensemble dans le restaurant africain branché Waly-Fay dans le 11ème, et nous pouvons témoigner à une discussion (parmi d'autres) sur la nouvelle collection de DiviNéa : "Ses bijoux avaient leur préférence. Leur esthétique participait de ce souffle afropéen qu'elles sentaient autour d'elles". 28 Ces rencontres résument parfaitement les attitudes et positions du groupe et la manière dont ils conçoivent leurs places et rôles dans la société française : "les pieds solidement plantés dans les temps présents, le regard tourné vers un avenir qu'ils contribuaient déjà à façonner". 29
Les "Bigger Than Life" ont choisi de se définir, d'accorder des attributions positives à leur mémoire collective et à leurs aspirations, "Les nouveaux Français étaient, comme tout ce qui existait dans le pays, une production de son histoire" 30, et comme Estelle le propose, les Afropéens doivent renoncer au désir d'être "nommés et légitimés par la majorité. Ils devaient s'inventer". 31 Les "Bigger Than Life" exemplifient donc ces "modernités hybrides" évoquées par H. Adlai Murdoch32, à savoir une conscience de soi qui les pousse à assumer leur identité raciale. Historiquement, bien sûr, les populations "noires" en France se sont concentrées sur leurs relations avec la société dominante, en tant qu'immigrés ou citoyens 33. Dans le domaine littéraire, la tendance a été plutôt de se concentrer sur les populations diasporiques, et principalement sur une classe moins privilégiée d'immigrés ; l'originalité de Blues pour Élise vient donc du fait que Miano se penche sur une classe relativement privilégiée d'Afrodescendants upwardly mobile (en ascension sociale) selon la référence socio-économique anglaise. Relativement peu de textes s'inscrivent dans cette catégorie ; Lauren Ekué, dans Icône urbaine (2005), comme elle nous l'explique dans une interview, avait voulu "proposer un livre d'expression française avec une héroïne noire, forte et loin du misérabilisme". 34 Cette démarche est originale comme nous le verrons à travers notre regard sur d'autres textes qui se focalisent plutôt sur la mondialisation d'un sous-prolétariat africain et sur les minorités ethniques, cet individu vivant "en marge de la société". 35
En ce qui concerne le roman Le ventre de l'Atlantique, Fatou Diome situe ses observations et sa critique dans le cadre d'une réflexion sur la mondialisation et son impact sur l'Afrique, surtout sur la jeunesse africaine. Dans Celles qui attendent, Diome examine le pôle d'émigration qu'est l'Afrique de l'Ouest, le passage "clandestin" de la Méditerranée, les conséquences historiques de cette migration, ainsi que l'impact sur les sociétés africaines. Khadi Hane s'intéresse aussi à cette migration dans Des fourmis dans la bouche, mais surtout à la construction mythique de la France et de l'Europe et comment celle-ci sert à perpétuer cet élan migratoire. Son livre met l'accent sur cet espace afropéen, inévitablement un espace de médiation et de traduction qui pousse les individus et les communautés à reconsidérer et à réexaminer les codes culturels et sociaux dans le contexte d'une insertion dans un nouvel environnement transnational. Invariablement, cette transition sera accompagnée de tensions et de confrontations, à la fois au sein des communautés africaines (selon des critères ethniques ou nationaux) ou à un niveau relationnel avec la société française, comme pour le personnage de Khadîdja qui défend son intention, en France, de réorienter ses relations avec le Mali et la diaspora malienne à Paris : "Si ma voisine et compatriote avait le pied ancré dans la tradition et refusait d'en sortir, moi, je n'avais pas fui le Mali pour en reproduire les schémas ailleurs". 36
Khadi Hane consacre de longs extraits descriptifs au 18e arrondissement - le Marché Dejean, la Goutte d'Or - rappelant au lecteur qu'"Ici, nous étions encore en Afrique" 37, et rejoignant la bibliothèque francophone d'Afrique sub-saharienne pour qui cette zone de la capitale française représente un champ de gravitation, "un point de repère déterminant dans mon existence : Château-Rouge, ce quartier situé près de Barbès, dans le dix-huitième arrondissement [
] J'oubliais que j'étais en France [
] Je me fondais dans cette masse hétérogène". 38 Ces "séquences" confirment la centralité accordée par les immigrés africains et les afropéens à la convivialité et à la fréquentation des ressortissants de la communauté africaine. Si, comme H. Adlai Murdoch l'a montré, "ces groupes se différencient implicitement des cultures immigrantes plus larges de leurs métropoles respectives, des modèles nationalistes de leurs pays d'origines, et des cadres identitaires établis de leurs pays d'origine" 39 l'objectif à long terme demeure une participation à la société au sens plus général, et pour laquelle ils constituent un élément intégral. Pour Léonora Miano, l'afropéanisme - n'oublions pas que Blues pour Élise, comme l'annonce le sous-titre "Séquences afropéennes " n'est que le premier épisode d'une trilogie - est primordial, comme le souligne l'argumentation dans son essai Habiter la frontière :
Aujourd'hui, les Européens noirs refusent d'avoir à choisir entre leur part subsaharienne ou caribéenne, et leur part européenne. Ils souhaitent abriter en eux les deux, les chérir, voguer de l'une à l'autre, les mélanger sans les hiérarchiser. C'est dans ces entre-deux qu'ils sont à l'aise, complets, épanouis. De ce qui était jadis un lieu de rupture, ils ont fait un espace d'accolement où les mondes qui les constituent se touchent sans s'affronter. 40
En fait, cet "entre-deux" était déjà manifeste dans deux textes de Calixthe Beyala, Lettre d'une africaine à ses surs occidentales (1995) et Lettre d'une Afro-française à ses compatriotes (1995), et la question reste la même : "A quel moment précis est-ce que Beyala cesse d'être une romancière camerounaise pour devenir une romancière afro-parisienne ?". 41 Je serai donc le premier à défendre la pertinence de l'afropéanisme afin de mieux cerner les multiples façons dont les expériences diasporiques se transforment en réalités concrètes. Au sujet de la représentation littéraire de la diaspora africaine en France, les contributions d'Alain Mabanckou ont eu le plus d'influence. Dans Bleu Blanc Rouge, l'analyse de la pratique transnationale qu'est la Sape (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes), a permis de mieux comprendre la problématique des genres dans la postcolonie et la diaspora, ainsi que les différentes formes de marginalisation sociale. Ce cadre contextuel a aussi fourni un éclairage sur les itinéraires des migrants africains vers l'Europe à travers une analyse qui renvoie à de nombreux problèmes sociaux liés à la législation sur l'immigration, et l'auteur prend la responsabilité de démystifier l'expérience de l'émigration. Ces questions sont aussi essentielles dans les romans Black Bazar et Tais-toi et meurs et dans deux essais, Lettre à Jimmy (2007) et Le Sanglot de l'Homme Noir (2012), où Mabanckou aborde des questions identitaires, considère le discours sur la race dans un cadre comparatif juxtaposant les États-Unis et la France, et évoquant une nouvelle tendance, "Un sanglot de plus en plus bruyant que je définirai comme la tendance qui pousse certains Africains à expliquer les malheurs du continent noir - tous ses malheurs - à travers le prisme de la rencontre avec l'Europe". 42 Le sujet de la race et le statut des minorités ethniques en France aujourd'hui est loin de faire l'unanimité, mais il y des indications que le débat a évolué, et il existe aujourd'hui une diversité de perspectives sur ces questions et qui sont souvent articulées par les populations concernées. Certainement un pas dans la bonne direction.
Dans les romans Black Bazar et Tais-toi et meurs, l'action a lieu principalement à Paris, et dans des endroits identifiables, permettant d'établir une cartographie de sites afropéens. Dans Tais-toi et meurs, la ville est divisée en "parcelles" par le Vieux, le doyen de la communauté diasporique. Les protagonistes, la "tribu du paradis" - d'après la rue du Paradis où ils partagent un appartement - sont en compétition directe pour l'attention et les faveurs du Vieux qui est responsable de l'allocation des "parcelles", et par conséquent de l'échelle de bénéfice en place pour chaque activité frauduleuse. Pendant ce temps-là, les Sapeurs en herbe fréquentent le restaurant Chez Maman D. (Pauline Nzongo) à Château Rouge ou le Restaurant Sapelogie (57 rue de Clignancourt dans le 18ème), font la queue devant le Western Union du quartier afin d'effectuer des transferts d'argent vers l'Afrique, passent faire un tour au Foyer de Bara à Montreuil, essayent des nouvelles chaussures chez Osmose (246 rue de Paris à Montreuil), passent leurs soirées dans la boîte Le Nelson (65 rue du Général Gallieni en banlieue parisienne), assistent à une fête de mariage à L'Espace Venise, ou à un banquet à Sarcelles au nord de Paris dans le Val d'Oise. Mais l'activité la plus convoitée consiste en une bonne virée shopping au QG de la Sape, c'est à dire chez Connivences dans le 18e arrondissement, pour qui la devise est "L'art de faire chanter les couleurs".
Tous ces portraits d'Afropéens révèlent plusieurs éléments. Premièrement, la vitalité, l'ingéniosité, la créativité, et la capacité des protagonistes à imaginer une France et une Europe diverses et inclusives. Et deuxièmement, la manière dont les objectifs des Afropéens sont eux-mêmes inséparables du projet qu'est celui de l'européanisation, et de l'importance pour cette Europe de confronter une histoire coloniale qui est encore marginale et dont on mesure encore peu les effets sur les sociétés contemporaines et leurs impacts sur la formation des identités en ce vingt-et-unième siècle. La réalité, comme en témoigne Fatima El-Tayeb, est telle que : afin de déconstruire dans leurs points communs continentaux et leurs différences nationales les formes particulières de racialisation qui forgent l'Europe contemporaine, il est nécessaire d'être conscient des formations historiques qui mènent au moment présent, un moment auquel, après l'implémentation des étapes majeures de l'unification économique et politique, le besoin de définir ce qui fait un Européen, de créer des symboles communs et un sens de l'histoire partagé pour obtenir un vaste soutien pour le nouvel ordre continental s'est de plus en déplacé vers le centre des débats sur les politiques. 43
La redéfinition de l'identité, le but d'accomplir un modèle de co-existence, et le processus qui permettra de délinéer les coordonnées d'une histoire commune seront certainement difficiles à atteindre. Mais pour que cette conversation avance et qu'elle soit courtoise et respectueuse, comme Caryl Phillips l'a avancé, "l'Europe a besoin d'écrivains pour expliquer cette transition, car la littérature est la pluralité en action, elle épouse et célèbre un lieu de non- vérités, elle savoure l'ambiguïté et elle respecte profondément le lieu où tout le monde a le droit d'être compris". 44
1 - Caryl Phillips, Color Me English: Migration and Belonging Before and After 9/11, The New Press, New York, 2011, p. 13.
2 - Ce texte s'inspire du chapitre "Afropeanism and Francophone Sub-Saharan African Literature", publié dans le collectif Francophone Afropean Literatures (collection Francophone Postcolonial Studies, Liverpool university Press) en 2014 (pp.17-31), sous la direction de Nicki Hitchcott et de Dominic Thomas.
3 - Dominic Thomas, Africa and France : Postcolonial Cultures, Migration, and Racism,
Indiana university Press, Bloomington, 2013, p. 176.
4 - Eric Fassin, Démocratie précaire. Chroniques de la déraison d'État, Éditions La Découverte, Paris, 2012, p. 98.
5 - Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l'Afrique décolonisée, Éditions La Découverte, Paris, 2010, p. 136.
6 - Alain Mabanckou, Black Bazar, Le Seuil, Paris, 2009, p. 44.
7 - Pap Ndiaye, La condition noire: Essai sur une minorité ethnique française, Éditions Calmann-Lévy, Paris, 2008, p. 42.
8 - Crumly Deventer, Allison et Dominic Thomas, "Afro-European Studies : Emerging Fields and New Directions", in Ali Behdad et Dominic Thomas (dir.), A Companion to Comparative Literature, Blackwell-Wiley Publishers, oxford, 2011, p. 339.
9 - Fatima El-Tayeb, European Others: Queering Ethnicity in Postnational Europe,
university of Minnesota Press, Minneapolis, 2011, p. 50. 10 - Ibid.
11 - Dominic Thomas, Africa and France: Postcolonial Cultures, Migration, and Racism,
Indiana university Press, Bloomington, 2013, p. 69.
12 - Fatima El-Tayeb, op.cit., p. 2.
13 - Charles Tshimanga, Didier Gondola, et Peter J. Bloom (dir.), Frenchness and the African Diaspora: Identity and Uprising in Contemporary France, Indiana university Press, Bloomington, 2009, p. 10.
14 - H. Adlai Murdoch, Creolizing the Metropole: Migrant Caribbean Identities in Literature and Film, Indiana university Press, Bloomington, 2012, p. 4.
15 - Bennetta Jules-rosette, Black Paris: The African Writers' Landscape, university of Illinois Press, urbana et Chicago,1998, p. 7.
16 - Sabrina Brancato, "Afro-European Literature(s): A New Discursive Category?"
Research in African Literatures, volume 39, no. 3: (2008), p. 11.
17 - Léonora Miano, Habiter la frontière, L'Arche Éditeur, Paris, 2012, p. 7.
18 - Ibid, pp. 59-88.
19 - Ibid, p. 73.
20 - "Il faut formuler le concept d'afropéanisme", interview avec Camille Thomine, Le Magazine Littéraire, 11 juin 2013.
21 - Léonora Miano, op.cit., p.139.
22 - Ibid, p. 86.
23 - Ibid, p. 138.
24 - Allison Blakely, "The Emergence of Afro-Europe: A Preliminary Sketch", in Darlene Clark Hine Trica Danielle Keaton et Stephen Small (dir.), Black Europe and the African Diaspora, university of Illinois Press, urbana et Chicago, 2009, p. 19.
25 - Léonora Miano, Blues pour Élise: Séquences afropéennes I, Éditions Grasset, Paris, 2010, p. 17.
26 - Nicki Hitchcott, "Sex and the Afropean City: Léonora Miano's Blues pour Élise ". in Nicki Hitchcott et Dominic Thomas (dir.), Francophone Afropean Literatures, Liverpool university Press, 2014, pp. 124-137.
27 - Léonora Miano, p. 40.
28 - Ibid., p. 75.
29 - Ibid., p. 76.
30 - Ibid., p. 102.
31 - Ibid., p. 106.
32 - Adlai Murdoch, op. cit., p. 3.
33 - Pascal Blanchard, Sylvie Chalaye, Éric Deroo, Dominic Thomas, et Mahamat Timera,
La France noire. Trois siècles de présences, Éditions La Découverte, Paris, 2011.
34 - Cristèle D., "Lauren Ekué et son livre Icône urbaine'", Amina 432 (2006), p. 71.
35 - Alain Mabanckou, Bleu Blanc Rouge, Présence Africaine, Paris, 1998, p. 144.
36 - Khadi Hane, Des fourmis dans la bouche, Éditions Denoël, Paris, 2011, p. 28.
37 - Ibid, p. 34.
38 - Alain Mabanckou, op.cit., pp. 140-141.
39 - Adlai Murdoch, op. cit., p. 4.
40 - Léonora Miano, op.cit., p. 84.
41 - Thomas, Dominic, "Daniel Biyaoula: Exile, Immigration, and Transnational Cultural Production", in Susan Ireland et Patrice J. Proulx (dir.), Immigrant Narratives in Contemporary France, Greenwood Press, Westport, 2001, p. 167.
42 - Alain Mabanckou, Le Sanglot de l'Homme Noir, Fayard, Paris, 2012, p. 11.
43 - Fatima El-Tayeb, op.cit., p. 39.
44 - Caryl Phillips, op.cit. , p. 17.BIBLIOGRAPHIE
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