Afrotopia : l’urgence pour l’Afrique de nommer sa contemporanéité

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Afrotopia est un livre majeur. Dans cet essai, Felwine Sarr utilise une diversité d’outils pour dresser le tableau d’une utopie africaine. L’utopie est sans doute l’horizon indépassable de ce livre que l’auteur propose comme contribution à un débat foisonnant sur un continent partagé entre un optimisme souvent béat et un pessimisme décourageant. L’auteur sénégalais ne cède pas à la facilité de ses deux courants et plonge sa réflexion sur une quête de sens qui doit gouverner le continent. L’Afrique, c’est une richesse économique, démographique, culturelle, spirituelle et économique qu’elle tarde à transformer en véritable fenêtre d’opportunité de transformation structurelle de la vie quotidienne de ses habitants.

Afrotopia est profondément un livre de déconstruction de plusieurs certitudes tellement rabâchées qu’elles ont fini par s’imposer comme dogme sans pourtant reposer sur un socle de réalité. L’auteur, économiste lui-même, démonte les dogmes de l’économie qui ne prend pas en compte l’humain dans le caractère restreint de ses listes et de ses déterminants imposés par un capitalisme embourbé dans sa vision uniquement matérialiste du monde. Ce capitalisme qui ignore par exemple des notions abstraites comme le bien-être et hypothèque notre cadre de vie à travers l’exploitation effrénée des ressources naturelles.

L’essai va aussi à rebours du fatalisme africain, celui qui ne voit l’Afrique qu’enlacée dans une extrême indigence intellectuelle, culturelle et économique et déterminée par une incapacité à se frayer un chemin vers la réinvention de soi.

Dans un contexte où l’Afrique, souvent consommatrice de concepts forgés en dehors de son espace qui font fi de ce qu’elle désire, Felwine Sarr interroge des mots-valises sans grand sens et inopérants face à la spécifité de l’urgence du continent. OMD, ODD, émergence, modernité sont des notions que l’auteur passe au crible pour les soumettre à une critique sans équivoque.

L’Afrique, stigmatisée souvent comme le fameux continent à la traîne, se trompe de combat en entreprenant un exercice vain et dangereux de rattrapage de l’occident. Felwine Sarr annonce qu’elle n’a personne à rattraper, elle a d’autres défis plus cruciaux dont celui de remporter le pari de la définition d’elle-même par elle-même. Il s’agit de « nommer sa contemporanéité », de se guérir de ses maux et d’offrir à la jeunesse un horizon différent à travers l’identification des forces réelles dont elle a à disposition.
Pour ce faire, l’auteur identifie plusieurs niches pour enfin faire advenir cette Afrique dépouillée de ses faiblesses, ses phobies, ses complexes et son aliénation en vue d’aller à la rencontrer de cet Afrotopos, « ce lieu non encore habité par cette Afrique qui vient. »

L’essai de Felwine Sarr brille par son érudition, la diversité de ses pistes de propositions pour l’Afrique qui vient. En effet, l’auteur refuse la camisole de la réflexion singulière pour adosser ses idées dans une diversité disciplinaire qui porte le lecteur dans une exploration de divers pans de la pensée. Felwine Sarr convoque l’histoire, la géographie physique et humaine, l’économie, la linguistique, l’architecture, la culture…pour puiser dans ces disciplines les ressorts d’une résilience articulée dans une profonde quête de sens.

Felwine Sarr appelle à un sursaut qui doit épouser d’abord la prise en compte du capital humain, le dynamisme des villes africaines, le dividende démographique, la culture et la richesse du sous-sol du continent. Mais le défi le plus urgent, selon l’essayiste, est, pour l’Afrique, de se définir et d’identifier sa voie et non celle proposée par l’occident.

Cet essai est aussi à appréhender comme une nouvelle tentative de déconstruction de ce que les chercheurs du continent appellent la « Bibliothèque coloniale » du nom de toutes les études sur l’Afrique menées par des intellectuels occidentaux. Il est ainsi à inscrire dans le contexte de décolonisation mentale des travaux de Valentin Yves Mudimbé, Mamoussé Diagne, Justin Bisanswa ou encore Achille Mbembe, auteurs que Felwine Sarr convoque plusieurs fois dans son livre.

Sortir de la grande nuit et nommer sa contemporanéité devient une urgence pour l’Afrique. Dans l’élan de son salut, pour Felwine Sarr, elle doit ériger haut les valeurs morales, esthétiques et spirituelles souvent oubliées au nom d’une accumulation matérielle. C’est par cette voie qu’elle va se réparer et imposer au monde un tournant civilisationnel.

///Article N° : 13654

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