Algérie : le rap brise le silence

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Sur fond de basse furieuse, de roulements de derbouka et de nappes arabisantes, Sofiane et ses compagnons se relaient au micro. Ils ont tous des orages dans la voix et leurs mots martelés rageusement ou débités à la vitesse d’une balle perdue ne souffrent d’aucune ambiguïté : « Ils disent : voici la génération de la délinquance/Et moi je ne fais que dire ce que je pense/Car je crache devant ce silence/Ils nous ont accusés d’être des voleurs/Alors que nous ne sommes que des rappeurs/Et moi je dis aux gens : n’ayez pas peur/Le rap-ragga fera votre bonheur ».
C’était, il y a à peine deux ans, à Alger lors d’un festival, et le morceau, dont le leitmotiv est : « Boum Boum, Où Allons-nous ?« , est de Hamma Boys, aujourd’hui Hamma tout court, un groupe qui, avec Intik (signifiant  » Tout baigne « ) qui vit maintenant à Paris et MBS (le Micro Brise le Silence), constitue le trio de tête de la scène rap algéroise. Les membres de Hamma, la formation musicale actuelle la plus audacieuse, s’est baptisée du nom du quartier populaire qui les a vu naître et d’où ils ont été chassés. A mi-chemin entre Belcourt, et son fameux souk « laâguiba » où s’achètent et se vendent à des tarifs exorbitants les produits  » tout-import « , convoités par les jeunes (jeans, chaussures et blousons de marque), et Hussein-Dey, proche banlieue d’Alger, le Hamma abrite aussi le célèbre jardin d’essai et son zoo. Il est nargué en hauteur par Riadh El-Feth, sorte de Halles algéroises, temple de la consommation inaccessible pour les plus démunis, édifié dans les années 80, sous l’ère Chadli (troisième président de la République algérienne), par des Canadiens, avec au centre le sanctuaire du Martyr (maqam e-chahid), un peu la tombe du soldat inconnu local et, tout autour, en dessous, des boutiques de luxe et des boîtes de nuit.
Depuis quelques années, le Hamma est en pleine rénovation. Un hôtel Sofitel y est déjà installé et de nouveaux logements, trop chers pour les petites bourses, sont en cours d’achèvement. Ces divers faits peuvent expliquer en partie le discours radical de Hamma, désormais installé à Marseille. Il aurait pu le tenir sur le mode raï ou kabyle mais le rap, c’est son univers, la manière la plus évidente de renouer avec le texte qui rend intelligent et décrasse les oreilles. A Alger, on aime encore la poésie, les strophes finement ciselées et surtout l’art de les déclamer. En ce cas, le rap, qui commence à prendre l’allure d’un phénomène national, peut constituer le chaînon manquant entre un raï pas trop audacieux dans la revendication et un chant kabyle (mais aussi chaâbi ou chaoui) qui reprend doucement son souffle. D’autant que les thèmes pour alimenter un propos plutôt virulent ne manquent guère dans un pays – à deux heures d’avion de Paris – où les moins de 25 ans représentent 65% de la population. Ces jeunes, avec un pied dans les stades et un autre dans les mosquées, quand ils ne meurent pas dans une explosion risquent surtout de mourir d’ennui. Histoire de tuer le temps, ils ouvrent, à l’ombre des murs, des débats autour des visas (et comment diable les obtenir) et rêvent d’une nuit d’été sur un bateau en partance pour l’Australie, selon le titre d’un des spectacles de l’humoriste Fellag, surnommé le Coluche algérien. Certains se livrent à d’interminables parties de cartes ou de dominos dans les jardins publics, d’autres entament des promenades du côté de la station balnéaire de Sidi-Fredj, sentant bon le sable chaud et un semblant de sécurité, là où se déroule l’élection de Miss Algérie. Quant à ceux qui ont un peu de monnaie en poche, ils peuvent toujours s’attabler à la terrasse d’un de ces nombreux snacks où l’on a la possibilité de déguster un MacKiki (hamburger du cru) en écoutant les derniers tubes occidentaux ou orientaux. Pour les amoureux qui n’arrivent pas à se marier (en Algérie, pour se marier il faut un logement et pour accéder à un logement il faut se marier), peu de lieux propices aux roucoulades si ce n’est quelques cafés comme l’Andalouse, niché au coeur de la rue Didouche Mourad (ex-Michelet), l’artère la plus élégante d’Alger. Finalement, les meilleures occasions de s’amuser, c’est au cours des fêtes de mariages où les DJ’s prennent de plus en plus, pour des raisons économiques entre autres, la place des grosses vedettes censées indiquer le degré de fortune de l’organisateur de la soirée.
Drôle de « no future » mais les jeunes vous diront que malgré tout ils continuent à se définir comme des pessimistes gais. Cela transparaît à travers les nouvelles musiques dans une Algérie où la chanson militante a perdu de sa vigueur depuis 1980 et où le concept rap, introduit par les antennes paraboliques (M6, MCM, MTV et autres chaînes musicales) et quelques cassettes pirates de MC Solar, IAM ou Alliance Ethnik, est en train de redonner vie à une culture de la rébellion qui remonte à l’Antiquité. C’est à Alger donc, la ville la plus meurtrie qui voudrait récupérer son statut de cité créatrice perdu il y a près de vingt ans au profit d’Oran, que la rapattitude s’est le mieux implantée et donne le signal à un mouvement plus large. Mais Oran, qui ne s’en laisse pas conter et tient à sa position hégémonique, a vite répliqué par les mêmes armes rapologiques et de nouveaux courants toujours inspirés du raï, dont il est le berceau géographique.
Aujourd’hui, on recense, rien qu’à Alger où s’est tenue, en août dernier, la manifestation  » Rap Nights « , une quarantaine de groupes parmi lesquels on retrouve Les Messagères, MLG (formations féminines), K.Libre, K2C, CT16, DE.MON (Détecteur de mensonges), White men, BIG, Mohamed KG2, BAM (Brigades Anti-Emeutes) et Rap Casbah. Du côté d’Oran, il y a Vixit, Fli Tox et W.Kan et à Tizi-Ouzou, le plus en vue est SDF. Reconnu enfin par la presse algérienne et les radios nationales, mais un peu moins par la télévision qui n’a diffusé jusque-là que  » Ouled El Bahdja  » (Les enfants de la Radieuse), le titre à succès de MBS qui s’est vendu à cent mille exemplaires, le rap demeure malgré tout suspect. Le groupe MBS a eu du mal à faire accepter quelques uns de leurs morceaux sous prétexte de  » réalisme trop cru « , un animateur allant jusqu’à leur dire que s’il en diffusait un, il perd sa place. Mais les membres de la troupe n’ont guère de soucis à se faire : la major Mercury, dépendant de la multinationale Universal, a pris leur destin discographique en mains. C’est le cas également d’Intik qui a été signé par Sony, une autre grosse compagnie, et de Hama qui prépare son propre album, à l’abri de la censure, dans la cité phocéenne. Tous les trois se distinguent par une philosophie de la revendication à même de décrasser des oreilles engourdies par les discours et le jargon officiel. Demain, les rappeurs ne raseront certes pas gratis mais ils espèrent un mouvement de balancier via la parabole et les radios qui leur octroiera une dimension internationale et une stature qui fera réfléchir ceux qui, au départ, en Algérie, leur avaient jeté la première pierre.

Discographie :
Algerap, compilation (Virgin).
– MBS : Ouled El Bahdja (Blue Silver/Virgin).
– MBS : nouvel album : Kif Kif (Mercury/Universal).
– Intik : album à paraître chez Columbia/Sony. ///Article N° : 1001

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