Almo the best : « Il est scandaleux que de plus en plus de dessinateurs africains publient en Europe mais que leurs œuvres ne soient pas vues en Afrique « 

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Almo the best

Par MSN entre Beau-bassin (Maurice) et Douala (Cameroun), août 2009
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Certains auteurs camerounais installés au pays, font de plus en plus parler d’eux. C’est le cas d’Almo the best qui a publié chez l’éditeur algérien Lazhari Labter, un bel album mettant en scène un jeune garçon, Zam Zam, croisement hybride entre un Titeuf africain et Dipoula. Cet album sonne comme un point d’orgue pour un artiste qui fait parler de lui depuis 2005, année où dans la foulée du mois de la BD, naissait « Trait Noir« , association regroupant une vingtaine de jeunes auteurs talentueux dont Kangol, Piazo, Bibibenzo, Kingval et… Almo the best. Le groupe créera un mensuel BD K-mer comix, puis publiera un album collectif intitulé Trait noir, suivi par un autre, Shégué (non exclusivement camerounais) resté inédit.

Parlez-nous de la façon dont vous avez découvert le dessin.
Par où commencer ? Parfois j’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs vies. Je préfère commencer par mon don, car si je dessine ce n’est pas comme certains seraient portés à le croire  » parce que je n’ai rien trouvé de mieux à faire « , mais parce que je souffre du  » Syndrome de l’Incroyable don du Dessin Acquis « . Il s’est révélé alors que j’étais encore à la maternelle. J’étais particulièrement surpris de voir mes camarades de classe faire des gribouillages, alors que je savais déjà esquisser des formes semi-reconnaissables. J’avais un frère qui dessinait aussi, donc dessiner c’était naturel chez nous. On s’amusait à recopier tous les dessins qui nous tombaient sous la main et quand on n’avait plus rien à lire, on s’offrait le luxe de créer des personnages qu’on faisait évoluer dans des histoires imaginaires. J’avais la chance d’avoir des oncles qui nous apportaient souvent des BD et ma mère, qui à cette époque était secrétaire de direction dans une maison d’édition, nous apportait aussi plein de livres illustrés. Mon père ayant fini ses études en France (et après avoir épousé ma mère) a trouvé du travail au Cameroun en tant que cadre à la Sonel (société nationale d’électricité). Il était question qu’on aille y vivre, mais ils ont divorcé.
Comment décririez-vous votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Il y a plusieurs phases dans le développement de mon art. Il y a d’abord une phase inconsciente où je travaille régulièrement, sans savoir que cela participe au développement de mon habileté puis une phase consciente où je prends conscience de mon don et je décide d’en faire quelque chose. Ensuite vient une phase de professionnalisation où je décide de vivre de mon art et enfin une phase de perfectionnement dans laquelle je pense me trouver. Durant toutes ces phases j’ai fait des caricatures, des BD, écrit des scénarios, créé des logotypes, participé à des tas de concours et festivals, publié mes œuvres, fait des rencontres. J’ai tenté tellement de trucs !
Pouvez-vous évoquer l’aventure de la revue Fluide Thermal qui s’est démarquée par une certaine liberté de ton ?
J’ai eu l’idée de Fluide Thermal en lisant Fluide Glacial. L’honnêteté veut que je le reconnaisse, j’ai redécouvert Fluide Glacial en 2001. Je l’avais déjà aperçu une fois entre les mains d’un camarade de classe mais ce n’est que 15 ans plus tard que j’ai commencé à l’acheter au Cameroun et j’en suis devenu accroc jusqu’à une certaine période où certaines orientations éditoriales m’ont déplu. C’est avec cet engouement que je décide de mettre sur pied, au Cameroun, un magazine qui serait le frère jumeau de Fluide Glacial, mais comme il est produit dans une zone chaude, il s’appellerait plutôt Fluide Thermal. La BD n’étant pas du tout implantée dans mon pays, j’opte pour un ton plus soft que celui du Fluide Glacial original qui se rapproche de la ligne éditoriale de Bodoï. Plus tard, pour la petite histoire, j’ai découvert que Fluide Glacial est né le même jour que moi dans la ville où je suis né ! En 2006 après de nombreux travaux d’illustrations, je récolte un capital qui me permet de lancer le magazine. Je mets en place un business plan avec des connaissances plus qualifiées que moi dans ce domaine. D’après nos estimations, il suffisait d’obtenir l’appui d’un seul bon sponsor pour être dans les kiosques tous les mois. Afin de convaincre ces sponsors après lesquels nous nous sommes mis à courir (moi et mon équipe dont des dessinateurs comme Kingval Miller, Raphia, Alban Jr…) nous avons publié quatre numéros de Fluide Thermal en quatre mois ! Cela ne s’était jamais vu au Cameroun ! Au niveau de la qualité et du contenu, malgré un faible tirage, Fluide Thermal est le meilleur magazine de BD jamais publié au Cameroun. Mais aucun sponsor n’a ouvert ses portes.
Comptez vous reprendre cette publication que vous avez été obligé d’interrompre en 2007 faute de fonds ?
Je ne demande que ça ! Avec toutes les connexions que j’ai actuellement dans le monde de la BD africaine, je suis à même de produire un véritable magazine de BD panafricain ! Le système de distribution se développera au fur et à mesure. Je trouve tout de même scandaleux que de plus en plus de dessinateurs africains publient en Europe, mais que leurs œuvres ne soient pas vues en Afrique. L’existence d’un magazine comme Fluide serait l’occasion de donner des extraits de ces albums, d’aguicher le lecteur et lui donner envie d’acheter l’album que les éditeurs auront de bonnes raisons de mettre en vente en Afrique. Ces mêmes éditeurs pourraient aussi prendre des encarts dans Fluide et ainsi lui assurer une vie continue sans qu’il ait besoin de faire le pied de grue chez des sponsors hermétiques.
Comment est née l’association Trait Noir dans laquelle vous vous êtes beaucoup investi ?
Trait Noir, c’est une belle et douloureuse expérience en même temps. En mai ou Juin 2005, le Centre Culturel Français de Douala, organise le mois de la BD avec une exposition dénommée Cases d’Afrique où sont exposés les dessins de différents dessinateurs africains. Le CCF fait venir également deux dessinateurs européens, le Belge Éric Warnauts et un français, Brüno afin de rencontrer un groupe de dessinateurs camerounais que le CCF a contacté pour cet événement. De l’échange avec Warnauts les dessinateurs camerounais réunis comprennent qu’il y a une nécessité de s’unir pour servir une cause commune, l’idée d’association est énoncée et je suis plébiscité comme président, étant celui qui avait parmi les participants le plus d’expérience et le plus de connaissances du mouvement associatif. En fait, j’avais déjà écrit les textes pour une association de bédéistes et d’illustrateurs que j’espérais un jour mettre en place. J’aurai voulu qu’elle s’appelle Trait Pur, mais l’assistance a préféré Trait Noir. Je me suis plié à la majorité. J’ai très vite mis en place plusieurs activités afin que les choses bougent et que le public sache que l’on existe. J’ai institué et négocié La BD du mois qui devait être exposée tous les mois sur les babillards du CCF. J’ai institué Le bulletin de Trait Noir qui parlait des activités de l’association et du monde de la BD camerounaise. Puis il y a eu des expositions le 1er Décembre pour la journée de lutte contre le Sida, le 1er Avril pour le poisson d’avril. Nous avons également animé des ateliers de création BD, sorti un album collectif grâce au CCF et enfin participé à l’édition N°3565 de Spirou Hebdo où 24 pages sur 68 étaient consacrées à la BD camerounaise. L’effort que j’ai déployé pour que tous ceux qui y ont participé, finissent leur travail a été harassant. Une fois le challenge terminé, je m’attendais à ce que l’on célèbre cela comme une famille et c’est là que des dissensions sont apparues, car il faut le savoir, le travail pour Spirou a rapporté environ 2 000 000 FCFA à Trait Noir. Il faut également savoir que l’association était constituée en majorité de dessinateurs amateurs qui n’avaient pour certains jamais gagné un montant quelconque en dessinant. Heureusement grâce à Spirou et à Éric Warnauts qui était notre membre d’honneur et qui nous avait mis en contact avec eux, chacun a pu toucher son dû. À la suite de ces événements, mon ressort s’est cassé et j’ai préféré m’éloigner. J’avais d’autres projets… mon magazine à préparer, etc.
Vous venez de publier l’album, ZamZam, le Mbenguétaire, chez l’éditeur algérien Lazhari Labter, pouvez-vous nous en parler ?
L’idée de départ – entre 2003 et 2004 – était que je voulais créer un alter ego aux Titeuf, le petit Spirou, Kid Paddle et autres Cédric, mais dans un contexte africain. Je voulais ce personnage très engagé et posant, de manière implicite, bon nombre de problèmes auxquels est confronté l’Africain. Ces problèmes devaient être soulevés avec la légèreté que l’humour peut accorder. Je l’avais donc surnommé Malcolm Z. Puis en 2005 l’opportunité de dessiner dans un numéro spécial de Spirou Hebdo se présente et il nous est demandé de créer un alter ego au petit Spirou. Plusieurs propositions sont faites et c’est Malcolm Z qui est retenu. Mais son nom ne faisant pas suffisamment  » couleur locale « , des propositions sont faites pour trouver un nom qui définit un gamin espiègle, turbulent, bref un bon petit garnement. Je propose ZamZam et deux autres propositions sont faites et envoyées au rédacteur en chef de Spirou Hebdo de l’époque. ZamZam est retenu et deux pages du personnage seront publiées dans le N° 3565 du magazine, le 09 Août 2006. En décembre 2006, je lance Fluide Thermal et durant quatre mois, je vais faire découvrir à chaque numéro quatre nouvelles pages de ZamZam. Pour le reste, on peut toujours donner une explication logique à ce qui arrive, en se disant que je me suis retrouvé au FIBDA (Festival international de la bande dessinée d’Alger) en 2008, où j’ai intéressé un éditeur algérien Lazhari Labter et comme par hasard j’avais un projet tout prêt à lui proposer qu’il a accepté. Bref, un concours de circonstances favorables. Je suis édité en  » solo  » pour la seconde fois, mais il ne faut pas oublier qu’avant cela j’ai été publié dans plusieurs recueils de caricatures en Italie, en Turquie, en Belgique… Mais je pense que ce n’est qu’un début, le meilleur reste à venir.
Quelles sont vos sources d’inspiration, vos auteurs préférés ?
C’est une question bien difficile que de parler de ses sources d’inspiration. Pour moi il n’y a pas de source, tout m’inspire et peut m’inspirer, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Mais, je me considère comme un artiste et je sais qu’il ne faut pas assimiler une œuvre avec son créateur. Concernant les auteurs que je connais, les plus intéressants sont pour moi ceux qui ont un style graphique humoristique et précis comme Gotlib, Coyote, Uderzo, Franquin, Peyo, Munuera… Il y en a plein d’autres… André Cheret, par exemple.
Vous êtes également caricaturiste…
Lorsque j’étais petit, en France, je regardais le club Dorothée à la télé et j’ai été très impressionné par les caricatures que faisait un certain Cabu. Alors que je n’avais pas encore 10 ans, j’ai commencé à imiter ses caricatures, notamment celle de Dorothée que j’ai tellement reproduite que je sais encore la faire aujourd’hui exactement comme Cabu ! Je crois que c’est à cette période que le virus de la caricature m’a envahi. Un bon joueur de foot, joue indifféremment des deux pieds et je pense être un bon joueur. Tant que j’ai une balle et un terrain de jeux, je m’éclate ! Donc BD ou caricature…
L’ensemble de vos travaux ont été réunis dans une sorte de  » best-of « , c’est rarissime, non ?
C’est assez difficile pour moi de parler de cet ouvrage sans verser dans un certain égocentrisme. Car depuis que la caricature et la BD se pratiquent au Cameroun, c’est la toute première fois qu’un tel livre est publié. Certes il y a un livre sur le travail de feu Lemana Louis Marie et feu Go Away (qui m’ont tous les deux inspirés), mais ils sont rassemblés au sein d’un même ouvrage, qui plus est pas très volumineux. Je le déplore, mais peut-être que l’accès à leurs archives était difficile ? Après l’épisode de Trait Noir, le CCF m’a proposé de réaliser un livre sur mon travail. On part pour un 100 pages. Mais lorsque je suis arrivé avec ma montagne de dessins pour que l’on fasse un tri, ils se rendent compte que l’on peut faire tout bonnement un 400 pages couleurs ! Au final ce sera un livre de 400 pages en noir et blanc,  » ALMO, du crayon plein la gomme « . Le montage de l’ouvrage avec Elombo Ngokobi Richard a demandé près de sept mois de travail dans les locaux du CCF de Douala. Je suis heureux d’avoir rencontré des gens comme Nadia Derrar (directrice du CCF de Douala à l’époque) et Bruno Essard-Budail (bibliothécaire) qui m’ont donné une plus belle image de la France. Au risque de paraître vaniteux, je considère cet ouvrage comme une forme de reconnaissance de mon talent et du travail que j’ai abattu et que je continue d’abattre depuis une quinzaine d’années dans la bande dessinée et la caricature.
Envisagez-vous de tenter une carrière européenne ?
Ce serait idiot de cracher sur une occasion si elle se présentait, d’autant qu’ici il n’y a plus tellement de débouchés pour les gens comme moi qui veulent toujours aller plus loin. Mais m’installer en Europe ce n’est pas vraiment mon rêve. Ce que j’aimerais c’est avoir la possibilité de parcourir différents pays et surtout ne jamais rester trop longtemps quelque part. J’ai un lien sentimental avec la France, puisque c’est là que j’ai passé ma petite enfance, mais je ne pense pas que je souhaiterais y revivre. Du point de vue des contacts, des relations avec les éditeurs, il est certain qu’être en Europe c’est un avantage. L’idéal ce serait d’être publié en Europe en tant qu’auteur de BD, toucher des droits corrects et vivre en Afrique. Car avec des droits d’auteur réguliers, mais modestes, je vivrai comme un pacha en Afrique, alors qu’en Europe avec les mêmes droits je vivrai comme un clochard et je serai obligé de multiplier les  » petits boulots  » pour joindre les deux bouts. À moins que je sois de facto un auteur à succès avec mon premier album ! Lorsque je regarde la télé et que je vois la quantité de trucs déments qui arrivent en Europe, les attitudes des gens, leurs nouvelles mœurs de  » tolérance « , je trouve que quoi qu’on en dise, l’Afrique c’est mieux… si tu as du fric. Les civilisations du Nord excrètent trop de déchets… Et surtout des déchets humains.
Le Cameroun se caractérise à mes yeux comme un pays où le nombre d’albums est faible mais où la presse jeunesse s’en sort bien. Qu’en pensez-vous ?
Je ne sais pas ce que vous entendez par presse jeunesse. Des journaux de sensibilisation c’est ce que vous appelez la presse jeunesse ? Il y a certes quelques livres illustrés qui sortent de temps en temps, mais peut-on parler d’une presse qui s’en sort ? Avec des prix de revues à 100 FCFA ou 250 FCFA, je ne crois pas que cela soit l’expression d’une certaine vitalité. Ces publications vivent en général des subventions qui leur sont accordées et non des ventes réalisées. Au niveau des livres scolaires il y a une véritable mafia et non un produit (livre) marketing qui atteint sa cible par son contenu. Le nombre d’album est inexistant ! Il n’y a pas de bande dessinée d’auteur au Cameroun ! Pour moi c’est ça la vraie BD. Tant qu’il faudra qu’on parle de sida, de paludisme,  » des maux qui minent notre société  » on ne pourra pas dire que la BD existe au Cameroun. Au Cameroun et dans beaucoup de pays africains on a encore la fâcheuse tendance à croire que pour qu’un message passe il doit être moralisateur et pédagogique ; Or je pense que le meilleur moyen de véhiculer des messages pouvant engendrer une prise de conscience ne peut se faire que de manière implicite. Toutes les BD véhiculent un message, mais dans la distraction et c’est ce que la BD de sensibilisation africaine ne fait pas. Cette pseudo BD est commandée. La vraie BD, avec des auteurs libres du choix des thèmes et des héros, avec des éditeurs, des séances de dédicaces… n’existe pas.
Comment voyez-vous l’avenir de la BD au Cameroun ?
Au rythme où les choses avancent, dans 10 ans il y aura toujours plus de rien sur un maximum de vide. À moins que l’on ne me soutienne dans mes initiatives. Je suis le seul à avoir un véritable projet de développement pour la Bande dessinée camerounaise et africaine, loin de toutes ces petites mafias mises en place aux abords de festivals que je ne citerai pas et qui, au lieu de créer de véritables tremplins pour les artistes, entretiennent leur précarité et les spolient autant que faire se peut. Le premier projet à soutenir c’est Fluide Thermal, le journal de bande dessinée, d’humour et de sagesse africaine. Tout le reste sera greffé autour.

Depuis août 2009 :
En juin 2010 est sorti l’édition camerounaise de Zam Zam le Mbenguétaire. En parallèle, Almo a publié sur Lulu.com, un album de caricatures érotiques : Erotix que l’on peut commander ou télécharger. Almo, Du crayon plein la gomme est publié par le CCF de Douala et Fluide Thermal Editions. Le blog de Almo : [www.almoactu.canalblog.com] ///Article N° : 10242

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