Amours de villes, villes africaines

De Maïmouna Gueye

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Voici huit textes courts à mi-chemin entre fiction et reportage, entièrement consacrés au thème de la ville. Alger, Conakry, Cotonou, Libreville, Lomé, Ouagadougou, Saint-Louis du Sénégal et Yaoundé sont célébrées, racontées avec passion, mais aussi critiquées, parcourues par Boualem Sansal, Tierno Monénembo, Florent Couao-Zotti, Ludovic E. Obiang, Kangni Alem, Monique Ilboudo, Boubacar Boris Diop, et le regretté Alexandre Biyidi-Awala alias Mongo Beti. Chacun raconte sa ville avec passion, mais également avec la rage et la fureur qui l’habitent ou avec une plume plus ou moins acérée et comme horizon le désir brûlant de témoigner d’une expérience : celle de l’écrivain.
Le motif de la ville n’est pas neuf. Des écrivains africains de la première génération en ont donné des représentations et décrit les métamorphoses. La nouveauté tient ici aux trois réseaux de signification qui, sans être le produit d’une concertation préalable, font toute la force et l’intérêt du livre.
D’abord, chaque écrivain plonge dans l’histoire passée, récente et présente afin d’en extraire ce qui a pétri, façonné et construit leur ville. Il y a manifestement dans ces pluralités d’écritures la volonté de prendre l’initiative d’une réappropriation de l’histoire et, pour reprendre les mots de Mongo Beti et d’Odile Tobner, de « tirer de l’oubli, [d’] arracher à la caricature de saisissantes figures, qui ne relèvent pas du mythe, mais bien de l’histoire, celle de l’homme qui pose sa marque sur la réalité, envers et contre tout » (Dictionnaire de la négritude, L’Harmattan, p. 7) Et dans ces textes, la ville est sans conteste une véritable figure, à l’instar de Ouaga. Il y a peut-être aussi un secret désir de jeter une autre lumière sur des pans entiers oubliés de l’histoire de ces villes pour retrouver les traces immémoriales, œuvres des siècles passés, mais oblitérées par la colonisation, l’ethnologie et l’impéritie des gouvernants. Bien entendu, le présent n’est pas oublié. Ceci est particulièrement vrai chez Boualem Sansal à propos d’Alger, Tierno Monénembo de Conakry, Boubacar Boris Diop de Saint-Louis et Monique Ilboudo de Ouagadougou.
Ensuite, remettre l’histoire de ces villes à l’endroit permet aussi à ces écrivains de s’éloigner de l’opposition stéréotypée tradition/modernisme si caractéristique des premières œuvres de fiction africaine racontant la ville et de tenter de donner forme à leur propre vision du monde. Résultat : Le Saint-Louis du Sénégal, par exemple, de B.B. Diop n’a pas grand-chose à voir avec celui de Ousmane Socé de Karim, roman sénégalais (1948) ni avec celui de l’Abbé Boilat des Esquisses sénégalaises (1853).
Mais il y a aussi chez ces auteurs une volonté de produire un discours sociologique bien loin de la tradition ethnologique pour témoigner de la vie africaine de ces villes telle qu’elle se vit et se déroule aujourd’hui, bref ce qui en fait la modernité : le quotidien pas toujours facile, les coupures d’eau, les petites joies, les désillusions, la créativité dont le peuple est porteur, la folle rumeur qui enfle au coin de la rue, la pollution, les rires mais aussi les tourments, les filouteries en tous genres et les « mille et une turpitudes ».
Enfin, l’autre intérêt de ce livre est peut-être de l’ordre du symbole. Il y a ici côte à côte trois générations d’écrivains africains : la jeune (Couao-Zotti, Alem, Ilboudo, Obiang, Sansal), la seconde (Monénembo et Diop) et la première, avec son illustre représentant (Mongo Beti). Sa présence dans ce projet et la coïncidence de la sortie du livre avec sa mort prématurée témoigne d’un passage de témoin tout à fait symbolique et émouvant.

Amours de villes, villes africaines, Récits réunis par Nocky Djedanoum, Paris, Editions Dapper / Fest’Africa, 2001, 160 p, 10, 67 €.///Article N° : 130

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