Rwanda 2000 : Djedanoum et Ilboudo

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Après les romans de Boubacar Boris Diop, Koulsy Lamko et Tierno Monénembo dans Africultures n°30 et de Véronique Tadjo dans Africultures n°32, Boniface Mongo-Mboussa aborde ici les œuvres écrites par Nocky Djedanoum et Monique Ilboudo dans le cadre de « Rwanda 94 : écrire par devoir de mémoire ».

Le choix de ne retenir que trois romans dans notre dossier Rwanda 2000 : mémoires d’avenir se justifiait plus par une rencontre entre notre manière d’aborder le génocide et celle de certains de certains romanciers que d’une discrimination esthétique. Il s’agissait de penser la littérature comme « une philosophie sans philosophe », pour reprendre l’expression de Pierre Macherey. Une démarche présente chez Tierno Monénembo et Koulsy Lamko qui choisissent la fable pour décrire le génocide rwandais. Tandis que le roman de Boris Boubacar Diop peut être lu comme le « suicide collectif » d’une famille au sens où l’extermination de la famille du héros est l’œuvre du père : un absurde renvoyant aux tragédies grecques.
Nyamiramabo !, recueil de poèmes de Nocky Djedanoum et Muraketete, roman de Monique Ibouldo sont conjointement publiés par Fest’Africa et les éditions du Figuier, dirigées par l’écrivain malien Moussa Konaté. Comme l’essai du Rwandais Jean-Marie Vianney, Rurangwa, le génocide des Tutsi expliqué à un étranger, les deux auteurs abordent le génocide de front. Nyamiramabo, nom d’un quartier populaire de Kigali, fut un haut-lieu du génocide, une façon pour Nocky Djedanoum d’immortaliser ce drame africain. Une façon de nous rappeler que le génocide a bel et bien eu lieu, et qu’on ne devrait jamais l’oublier. D’ailleurs, Nocky nous invite dans l’un de ses poèmes (p.20) à faire de Nyamirambo une terre de pèlerinage. On comprend que pour lui, la littérature est indissociable de l’engagement au sens où l’entendait J. P. Sartre. Le dernier poème de son recueil, une sorte de manifeste, répond bien à cette esthétique de l’engagement. Sans confondre le discours poétique et politique, il pense que les mots peuvent parfois être des « armes miraculeuses », pour reprendre la célèbre expression de Césaire, tout en s’interrogeant sur le silence des mots face à l’indicible (p.27). Il se situe ainsi dans la lignée des poètes de la Négritude qui refusèrent de dissocier l’éthique de l’esthétique.
Même démarche chez la romancière burkinabé Monique Ibouldo qui mène de front dans son pays une activité littéraire et un combat pour les droits de l’Homme. Dès lors, l’écriture du génocide s’inscrit chez elle dans une sorte de continuité. Son roman Murekatete porte le nom d’une jeune Rwandaise couventine amoureuse d’un prêtre qui se défroque pour l’épouser. Mais celui-ci meurt pendant le génocide de 1994. Elle est sauvée par Venant, un officier du FPR qu’elle épouse en deuxièmes noces, mais marquée par les horreurs du génocide, elle devient frigide et refuse toute relation sexuelle avec lui, ce qui ne va pas sans le tourmenter moralement et physiquement. Il sombre dans l’alcoolisme et tente de violer sa femme un soir, au sortir d’une beuverie.
On peut épiloguer sur cette approche directe du génocide, mais chez Monique Ilboudo, la question centrale n’est pas le génocide en tant que tel mais plutôt sa conséquence qu’est le viol. Sa démarche peut ainsi être comparée à celle de Tierno Monénembo qui s’intéresse aux conséquences du génocide chez les adolescents. C’est avec des mots simples, je dirais blancs au sens de l’écriture blanche, que Monique Ibouldo aborde l’un des aspects insoutenables du génocide qu’est le viol des femmes, non pas par des inconnus mais par des proches, voire des intimes. Sans tomber dans le particularisme, on pourrait ainsi dire que « Rwanda 94 : Ecrire par devoir de mémoire » a permis une approche féminine du viol tant la démarche de Monique Ibouldo recoupe celle de Véronique Tadjo chez qui l’Anastasie de L’Ombre d’Imana est violée par Anastase, son frère.*

* Merci à Véronique Tadjo qui nous a aidé à saisir cette nuance du viol tel qu’il apparaît dans les romans écrits par les hommes et ceux des femmes.Nocky Djedanoum, Nyamirambo !
Monique Ibouldo, Murekatete.
Le Figuier / Fest’Africa Editions, Bamako/Lille 2000.///Article N° : 1832

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