Annotations à propos de l’Addis Foto Fest 2010

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Carnet de route, personnel et détaillé, du photographe Laurent Lafuma à l’occasion de la première édition de l’Addis Foto Fest 2010.

Lundi 6 décembre 2010, Addis-Abeba
La rumeur enfle en ville : la première édition du festival de photographie d’Addis-Abeba commence demain. Débarquant de Paris où vient de s’achever le Mois de la Photo, je souris à l’idée que la fête continue ici, du 7 au 11 décembre, pour une semaine dédiée à la photographie africaine et à sa diaspora.
Allez ! Il est temps d’aller prendre le pouls de la ville, d’aller chercher les indices de cet événement dans les rues de la capitale.
Je prends la direction de l’université de Sidist Kilo – située dans l’ancien palais de l’empereur Hailé Sélassié – où se tiendront une rencontre et la projection du documentaire de Salim Amin Mo & Me vendredi prochain.
Au total, dix lieux prennent part à l’événement : l’Institut Goethe, l’Alliance éthio-française, la galerie du Théâtre national, le British Council, le Musée national, l’École des beaux-arts d’Addis-Abeba, l’Institut des études éthiopiennes (installé dans l’université dont je parlais à l’instant), le musée d’art moderne Gebre Kristos Desta, le Laphto complex, et enfin la galerie Atelier.
Je décide de commencer par une petite visite au dernier espace mentionné, direction Mexico Square donc, l’autre bout de la ville : 2,75 birrs(1) en minibus, une petite demi-heure dans un trafic fluide, il est 4 heures de l’après-midi.
L’Atelier se trouve dans une ancienne concession Volkswagen (propriété de David Garabedian, Arménien, dont la famille est installée en Éthiopie depuis plusieurs générations).
Le curateur de la galerie, Léo Lefort, vit en Éthiopie depuis plus de 10 ans, c’est la troisième galerie qu’il ouvre à Addis-Abeba.
L’espace est encore en chantier, les travaux ont pris du retard, il reste quelques jours avant l’ouverture de deux expositions simultanées : Addis/Chromes du photographe Dawit L. Petros et Impetus (est-ce en lien avec l’étude du mouvement des corps dans la physique d’Aristote ?
C’est mon interprétation en tout cas !) réunissant quelques-uns des peintres éthiopiens les plus en vue.
Je croise successivement Dawit L. Petros, accompagné du peintre Eyob Kitaba, avec lequel il a travaillé en résidence en amont du festival ; il me parle de son travail où la photographie devient objet vivant, presque sculpture (ses photos sont montées dans ce qu’il appelle des « dark boxes » après de multiples étapes de transformation de l’image), puis arrive Antonio Fiorente, figure incontournable de la photographie éthiopienne, bon pied bon œil, roublard… Comme à son habitude.
Il est temps de repartir se perdre dans la ville. J’ai rendez-vous à 19 h 30 près du Mega building sur Bole Road : en chemin, ça y est, le jour tombe en ruine… C’est le début des embouteillages à Mexico, je croise un ancien cheminot (Debeke Kassa) qui m’invite (dans un français parfait) à visiter le wagon spécial du Général de Gaulle et de la reine Élisabeth II lorsqu’ils vinrent en visite officielle dans les années soixante, puis je croise dans la pénombre quelques jeunes duriyés (sympathiques voyous) sur Meskal square où la démo du festival tourne en boucle sur écran géant (très beau « coup » de communication !).
La poussière vole dans les phares à chaque embardée de camion, les trottoirs sont bondés, sur le t-shirt d’une Éthiopienne on aperçoit dans un éclair le portrait imprimé d’une femme (Liya Kebede ou Lauryn Hill ?), un portrait très photographique…
Demain, c’est à l’Alliance éthio-française que le festival est lancé.
Mardi 7 décembre 2010, Addis-Abeba
Entrons dans le vif du sujet, il est 18 h 30, le crépuscule… Et l’aube pour cette première édition de l’AAIFF. J’arrive à l’Alliance éthiofrançaise, dans le quartier de Somali Terra (tout près du gigantesque Merkato, le plus grand marché d’Afrique disent les Addissois, et à deux pas d’une mosquée « flambant neuve »). Sur une porte, juste avant de pénétrer dans le très bucolique compound de l’Alliance, je tombe sur un graffiti : « love, dangeres« …
Le lieu est bondé, on a rarement vu foule pareille pour un vernis sage, premier pari gagné. Un grand nombre d’artistes sont au rendezvous, des peintres : Behailu Bezabih, Mulugeta Tafesse, des galeristes : Konjit Seyoum, Meskerem Assegued (Zoma), Geta Mekonnen un think tank à lui tout seul, les directeurs des centres culturels partenaires, et bien sûr, moult photographes.
Après un court discours du directeur, la parole est donnée successivement à Aida Muluneh (directrice artistique du festival) et à Shemelis Desta – l’invité d’honneur – photographe officiel de l’empereur Hailé Sélassié jusqu’à sa destitution en 1974, et dont une large et belle collection d’images est accrochée aux cimaises de l’Alliance.
Tout ce beau monde est ensuite lâché dans la galerie (qui devient à cet instant, plus un espace de représentation que d’exposition) où je remarque le travail de Jean-Baptiste Aczet chez les Mursi (dans la vallée de l’Omo, au sud de l’Éthiopie).
Le public est ensuite invité à passer au « théâtre de verdure », où doit être projeté un diaporama photo de Yo-Yo Gonthier, puis donné un concert du groupe Nubian Arc.
La projection de Yo-Yo Gonthier, L’envol, nous ramène en SeineSaint-Denis, pour un reportage très poétique sur la construction d’un astronef (sorte de zeppelin antique à la Jules Verne ou à la Léonard de Vinci) menée par un groupe d’adolescents. Une balade onirique, rythmée par des portraits en noir et blanc tout en introspection…
Dans la foulée, les musiciens gagnent la scène et enchaînent des mélopées éthio-jazz dans la pure tradition du groove éthiopien.
Mercredi 8 décembre 2010, Addis-Abeba
Le Théâtre national se dresse en bas de Churchill road, une des artères les plus anciennes de la ville, qui part du quartier de Piazza et qui file jusqu’à l’ancienne gare de chemin de fer, aujourd’hui « squatté » par la compagnie d’électricité nationale. Le rail ne paie plus, plus de rythmique ferroviaire, plus de pièces détachées, mais un dédale de bureaux et cloisons sans grâce montées à la va-vite dans l’ancien hall.
Le Théâtre national est un bâtiment massif (une architecture toute « soviétique ») et gris sombre dont l’intérieur a été rénové il y a quelques années ; sur la rue, le trottoir qui le longe court sur une centaine de mètres sous des arcades aux angles droits.
Sous ces arcades, à quelques mètres de l’entrée principale et à côté du café national, une porte ouverte, des éclats de voix, le son d’une flûte : nous sommes à la galerie du théâtre où deux expositions se partagent l’affiche.
Deux expositions d’une qualité remarquable, qui provoquent des sentiments opposés. Les images d’Haïti de Dudley M. Brooks occupent l’espace du bas quand celles de Maurizio Frullani sont accrochées à l’étage-mezzanine, dans une enfilade de corridors et de salles intimistes au charme suranné. Le reportage qu’a rapporté Dudley M. Brooks d’Haïti force le respect, car il présente la tragédie haïtienne récente avec un véritable « œil » de photographe sans pour autant tomber dans l’esthétisme. Certains clichés ont une puissance évocatrice qui assaille » le spectateur et provoque le malaise, d’autres font se percuter de plein fouet la mort et le vivant et l’on se met à souhaiter que les sujets pris au piège du cadre puissent s’en défaire pour échapper définitivement à cet enfer.
Le sentiment est tout à fait opposé lorsque l’on grimpe l’escalier pour s’imprégner de l’atmosphère de Massawa(2), telle que rendue par Frullani. On voudrait pouvoir, cette fois, rentrer dans l’image et rejoindre les personnages qui posent devant l’objectif du photographe.
La composition des images est méticuleuse, l’ambiance sensuelle, le temps suspendu dans un réel qui tiendrait plus du conte ou du récit de voyage « orientaliste » avec tout l’imaginaire qu’il suscite.
Le choix de placer ces deux travaux très différents dans un même espace est audacieux. Il interroge, il provoque… ?
Deux visions se télescopent.
Deux pièces se jouent à des milliers de kilomètres de distance : le drame et le conte.
Deux représentations du monde.
Deux décors, deux actes.
Des corps et des visages meurtris, les autres sublimés…
Jeudi 9 décembre 2010, Addis-Abeba
À l’Institut Goethe et au musée d’Art moderne Gebre Kristos Desta, deux espaces d’expositions récents dans la ville.
L’Institut Goethe présente le travail d’artistes éthiopiens et allemands pour des regards croisés. L’échange était conduit par Eva Maria Ocherbauer de la Neue Schule für Fotografie de Berlin et Aida Muluneh, fondatrice de D.E.S.T.A. for Africa : des portraits de femmes, ouvrières dans le bâtiment, à Addis-Abeba (Suzanne A. Friedel), un reportage sur la communauté turque à Berlin (Terhas Berhe), les images très intrigantes (gros plan, lumière étrange) d’un défilé de mode à Berlin par Ruth Ademasu… Les photographies ont été tirées sur différents supports (tissu, papier fibre), en noir et blanc ou bien en couleur, les effets de matières sont intéressants.
Certaines séries plus abouties ou plus concises attirent le regard.
L’accrochage donne à ce travail une vitalité et un rythme indéniable.
On prend le temps de découvrir l’univers de chacun dans un travail de groupe très abouti, l’individu trouve sa place dans l’ensemble, s’y fond sans se perdre.
Je me rends maintenant à cent mètres de là, dans le même compound, au musée Gebre Kristos Desta. Sur le chemin, je croise subrepticement Michael Tsegaye, photographe éthiopien talentueux, dont le travail, malheureusement, est absent de la programmation. Et puis je remarque les immeubles en construction sur le terrain attenant. La ville, faut-il le rappeler, est en chantier depuis quelques années. Les quartiers se transforment à vive allure : on rase Arat kilo, on rase Casa incis… Des hôtels gigantesques ont poussé, d’autres terrains sont de vastes champs de ruines ; à l’endroit de l’hôtel Intercontinental, où sont logés les artistes, devaient se trouver encore il y cinq ans une « flopée » de petits bars populaires et des azmari bet(3).
De format carré, les images du Nigérian Akinbode Akinbiyi sont d’une très grande beauté tout comme le titre de l’exposition : The sweet sound of quiet footsteps ; je classerais ces clichés dans la catégorie des images en « suspension », d’une indéfinissable finesse, des lignes composent des géométries dans le cadre, un sujet au premier plan s’efface pour révéler une scène en deuxième plan, quand les corps pénètrent dans le champ c’est avec subtilité, presque par inadvertance… Peu ou pas de portraits, mais des traces de pas dans le sable sur cette plage de Lagos ou d’ailleurs où l’horizon penche parfois pour dévoiler au regard une autre ligne de fuite.
Pendant une résidence, Akinbode a conduit un atelier sur la photographie de rue. Les images sont accrochées dans les autres salles. Deux photographes se détachent : Goitom Habtemariam et Endalkatchew Tesfa Gebreselassié.
Vendredi 10 décembre 2010, Addis-Abeba
Aujourd’hui le programme est chargé du matin jusqu’au soir avec le vernissage de Dawit L. Petros à l’Atelier.
Je prends, pour commencer, la direction du British Council pour une matinée toute nigériane : une exposition en plein air dans les jardins du centre culturel, My home is here (de très grands tirages sur bâches, malheureusement peu visibles de la rue et difficiles d’accès pour les citadins, tant les mesures de sécurité sont strictes à l’entrée) et une projection de Invisible borders, un « road trip » collectif de Lagos à Bamako.
Les deux propositions sont décevantes ; l’exposition censée montrer les effets du changement climatique (vaste programme !) au Nigeria se résume à une série d’images de la vie quotidienne (parfois le pétrole, les déchets sont évoqués mais cela n’est pas suffisant) et l’on se dit que le sujet (très/trop ? à la mode) nécessiterait un travail plus poussé (des images d’archives confrontées à des images actuelles ?) ou, peut-être, bien plus conceptuel.
Pour la projection, c’est artistiquement que le résultat pêche : les onze photographes nigérians peinent à nous proposer des images significatives et le diaporama mériterait d’être repensé comme une véritable petite œuvre multimédia à l’image de L’envol de Yo-Yo Gonthier. Le sujet de la frontière, de l’altérité, du lien, de l’identité ne trouve pas de réelle forme. Gageons que le prochain voyage (car le projet s’inscrit dans le temps) aboutisse à d’autres propositions.
L’après-midi, c’est à l’université que tout se passe. Dans la bibliothèque de l’institut des études éthiopiennes se tient une table ronde sur la création photographique africaine. Y sont présents les photographes Shemelis Desta, Sammy Baloji et la vidéaste Grace Ndiritu. Ces derniers présentent quelques-uns de leurs travaux : lui, un travail de réflexion sur les collections de crânes du département ethnographique du Musée de Tervuren, en Belgique, elle sur la notion d’identité et sur le tourisme responsable… Des sujets lourds de sens.
Puis, vient le moment d’assister à la projection du film sur le grand reporter kenyan Mohamed Amin, celui dont les images de la famine en Éthiopie en 1984 avaient fait le tour du monde et entraîné un déchaînement médiatique et humanitaire – Bob Geldof, Michael Jackson… Le documentaire en est à la moitié quand une coupure d’électricité impromptue vient y mettre fin. Une demi-heure plus tard, la projection reprendra, après un bel échange en clair-obscur entre Salim Amin et le public.
Profitant de l’obscurité, je me suis glissé dans le minibus des artistes pour gagner l’autre bout de la ville.
L’Atelier, qui ressemblait plus, en début de semaine, à un chantier qu’à une galerie d’art, a réussi sa métamorphose. L’endroit est méconnaissable et impressionnant. Le public nombreux. L’espace a été divisé en deux salles : l’une dédiée au travail de Dawit L. Petros, l’autre aux œuvres des peintres. Le tout pour une proposition de « haute volée ».
Les fragments photographiques (des détails de matières et de couleurs capturés en parcourant la ville) de Petros se fondent sur les murs dont une aspérité, une fissure trouve un écho dans l’image et vice versa. Les photographies sont comme des pixels jetés – non par hasard – jusqu’à la charpente que recouvre la tôle ondulée. Quant aux toiles, il sera temps d’en parler un autre jour tant certaines sont à couper le souffle (celles de Tewodros Hagos notamment).
Lorsque je quitte les lieux, vers minuit, la musique joue encore fort… Une pluie fine s’est mise à tomber.
Samedi 11 décembre 2010, Addis-Abeba
Samedi, dernière journée…
Le matin, Sammy Baloji investissait le hall de l’école des beaux-arts avec un travail de mise en abîme de l’histoire industrielle congolaise aux moyens de collages. L’effet est saisissant : sorte de retour vers le futur, les stigmates de l’exploitation coloniale et les portraits (ou les scènes de labeur) des travailleurs exploités – comme le fut leur terre – se juxtaposent ; eux sont morts sans doute depuis longtemps quand les ruines de ces usines-bagnes restent encore, rouillantes et pourrissantes dans le paysage. Le travail de Sammy Baloji m’évoque, pour le fond, cette superbe adaptation du Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès par Thalheimer montée au Théâtre de la Colline à Paris au printemps dernier (vision très violente et noire de la pièce, chœur de travailleurs menaçant, patron cynique et fourbe…) et pour la forme – photographique cette fois – celui de la série Seuils d’Éric Rondepierre. En deux mots, Sammy Baloji fait mouche !
Après une table ronde efficacement menée sur l’essence du travail de photographe et les enjeux économiques (à l’institut des études éthiopiennes), il faut filer au Musée national (tout près de là, à Amist kilo) où est présentée l’exposition de Nick Danziger sur l’église orthodoxe.
Si la collection d’images documente de façon assez complète les différents aspects de l’église éthiopienne (écriture millénaire – le Gee’z – relations avec les autres églises orthodoxes, différents pèlerinages et lieux de cultes), les photos en noir et blanc ne dégagent pas d’originalité, ni de force particulière (hormis le portrait de ce jeune homme croyant ou moine et une vue en plongée sur une foule). Ceux qui n’ont pas de connaissance sur le sujet s’y cultiveront, les autres pourront profiter d’être au musée pour découvrir les collections « bigarrées » présentées dans les étages inférieurs.
Il s’agit maintenant de se rendre à l’autre bout de la ville, au Laphto complex, pour l’accrochage attendu de Pierrot Men. Il faut rouler une bonne demi-heure pour se rendre sur le lieu du dernier acte de l’AAIFF, dans un tout nouveau mall aux airs de CNIT (le fameux building de la Défense).
Au dernier étage, en empruntant une rampe, nous arrivons à Madagascar. L’espace est ouvert, aéré, les photos de Pierrot Men, dans la tradition humaniste, racontent toutes une histoire où le photographe a saisi un instant T : une course sur la plage, une ombre, une rafale de vent qui rabat un filet de pêche comme un voile sur le visage d’une jeune femme. Superbe sélection d’un travail mené depuis de longues années à Fianarantsoa et ailleurs, sur « l’île rouge ».
Le moment de la scène finale est arrivé. Au bord de la piscine et sous un ciel étoilé, des bâches ont été accrochées : Jamel Shabazz nous convie à une série de mode, façon street fashion dans les années 1980 aux États-Unis ; en même temps, un diaporama de qualité, une sélection amenée de France par Élise Atangana, égrène ses images sur un mur opposé.
Bientôt, les discours de remerciement commencent, les artistes, l’équipe d’organisation, des visiteurs applaudissent, l’heure n’est pas encore au bilan mais aux encouragements. Le beat du Grandmaster Flash, groupe mythique de hip-hop des années 1980, lance la soirée de clôture…
Vendredi 7 janvier 2011, Paris
Quelque temps a passé depuis ces notes addissoises. Voici quelques remarques nouvelles, d’autres éléments de réflexion, notamment sur la question du public et sur l’organisation.
Dans la semaine qui a suivi la fin des festivités, je suis retourné sur plusieurs des lieux d’exposition pour constater que la fréquentation restait fragile. C’est la galerie du Théâtre national qui, de tous les espaces d’exposition, dispose d’un des plus grands potentiels de fréquentation, tant elle est située au cœur de la ville, sur une artère fréquentée. Ce jour, j’avais vu de jeunes écoliers y entrer par curiosité, sans avoir à passer par mille formalités, mais sans pour autant être guidés par quelque médiateur culturel, rompu à ce genre d’échange.
À l’Institut Goethe, y passant le vendredi suivant, je constatais avec stupeur que l’exposition n’aura été présentée qu’une toute petite semaine. Déjà les artistes étaient occupés à décrocher leurs œuvres et pliaient bagages… La salle devant subir un léger « rafraîchissement ». « C’est un peu court » aurait dit Cyrano ! Car, qui aura eu le temps de venir apprécier ce travail ? Quand bien même l’Institut Goethe – situé sur les terrains de l’université – reste très ouvert au public, il n’y aura pas eu non plus de travail significatif de relation avec le public, me confie Luisa Krössin, coordinatrice artistique. « Pour la prochaine édition nous ferons mieux », me dit-elle, et de me révéler que ce même travail avait été exposé trois semaines en Allemagne lors d’un premier accrochage.
Finalement, seul le British Council avait su faire venir la classe d’une école addissoise lors de la projection d’Invisible borders, relations publiques efficaces pour le moins et puis, aussi, la galerie Atelier où étaient proposées, dès les paillettes dispersées, des « promenades » ouvertes aux curieux et aux scolaires.
En ce qui concerne l’organisation, il y eut bien ce problème aux douanes qui entraîna le retard de l’exposition de Nick Danziger et aussi, un détail : une photo de l’exposition de Frullani qui, glissant de son cadre, resta de guingois quelques temps avant d’être remontée mais, de fait, l’équipe a su démontrer un grand professionnalisme, et les artistes eux-mêmes de faire l’éloge du travail accompli.
N’ayant pu assister à la deuxième table ronde, je demande à Thomas Tschiggfrey (en charge de la production du festival) de me résumer, par mail, les idées qui y furent évoquées. Voici la note que je recevais : « Réunissant des photographes aussi divers que Dudley M. Brooks (États-Unis), Nick Danziger (Royaume-Uni), et Akinbode Akinbiyi (Nigeria), et les entrepreneurs en communication Geta Mekonnen (Éthiopie) et Salim Amin (Kenya), cette table ronde sur le « marché de la vente de la photographie » a été l’occasion de faire le tour des différents aspects liés au marché mondial de la production et de la diffusion des images. Qu’il s’agisse d’un reportage sur Prince pour Ebony magazine (Brooks) ou d’une parution de photographies artistiques dans une revue espagnole (Akinbiyi), en passant par une commande pour une ONG œuvrant dans l’humanitaire (Danziger), les participants ont illustré leurs présentations d’anecdotes tout en nourrissant un public trop peu nombreux de conseils professionnels. Par-delà des sensibilités et des pratiques très différentes, tous se sont accordés sur la nécessité d’une éthique rigoureuse tout autant que d’une juste valorisation du travail photographique dans un monde où la vigilance s’impose pour faire respecter les droits d’auteur ».
En Éthiopie il n’existe aucune législation visant à reconnaître et à organiser les droits d’auteurs (les musiciens notamment, dont la production est très importante, en pâtissent beaucoup) ; on est donc en droit de se demander quels peuvent être, alors, les recours des photographes…
Salim Amin, dont l’agence de presse, basée à Nairobi, est sans doute parmi les plus réputées du continent, a certainement des idées sur la question, mais si l’on va visiter son site (www.a24media.com) dans l’onglet « photography », puis « photographers », on est surpris de voir aussi peu de photographes représentés par ses soins… sinon « feu » son père et Duncan Willetts, vieux collaborateur de la famille.
Le marché photographique, pour ce qui concerne les « news », reste fonction de la demande et Salim, lui-même, reconnaissait – à l’occasion de la projection de son film – que cette dernière était en pleine mutation, voyant le retrait des médias européens, autrefois très demandeurs, et une poussée des médias asiatiques (chinois en particulier, qui ouvrent les antennes de presse un peu partout en Afrique et y investissent des millions d’euros) : les cartes se redistribuent inlassablement mais quelles seront celles que tireront les photographes (de presse, en l’occurrence) africains dans cette nouvelle donne ?
Voilà donc ce que l’on pouvait dire du premier AAIFF. La première édition de ce festival, qui se veut le pendant, en Afrique de l’Est, des célèbres Rencontres de Bamako, a marqué l’esprit de ses participants et jeté une première pierre dans une ville au rayonnement continental exceptionnel : l’Union Africaine y a son siège, les ambassades y sont bien plus nombreuses qu’ailleurs, la tradition picturale y existe depuis des siècles (mais la photographie n’est pas la peinture, me direz-vous !), la ville change de visage chaque jour, les énergies sont déployées pour organiser des événements d’envergure (en juin 2010 se tenait la première édition du festival international de courts-métrages Images that matter d’Addis-Abeba, imaginé par Maji-da Abdi, compagne d’Abderrahmane Sissako)… Le potentiel est là, les choses bougent au prix de gros efforts : la « culture festival » ne se crée pas du jour au lendemain et les moyens doivent suivre.
Un festival n’existe que s’il trouve sa « patte » et un public, s’il entre dans le cœur des citadins en provoquant leur curiosité et s’attire finalement le soutien de partenaires économiques et/ou politiques éclairés ! Souhaitons donc à Aida Muluneh de trouver une voix originale et souhaitons à son festival de connaître un écho local toujours plus grand : en Éthiopie, dans la sous-région, en mer Rouge… En Afrique et ailleurs, dans le reste du monde.

Quelques liens vers des sites à consulter :
[www.addisfotofest.com]
[www.destaforafrica.org]
[http://web.me.com/leokosm/PROTOATELIER/ATELIER.html]
[www.a24media.com]
[www.neue-schule-berlin.com]
[www.alexandergray.com/artists/dawit-l-petros]

1- 1 birr = 0,05 euros.
2- Ville située sur la Mer rouge, en Érythrée.
3- Un roman (qui a eu un grand succès populaire) décrit la nuit dans ce quartier, un quartier chaud que les filles de joie disputent aux fêtards lubriques : Le cantique des cantiques de Casantchis : le roman d’un débauché de Tedbabe Telahoun, publié aux éditions L’Archange Minotaure en 2009.
Ces notes ont d’abord été publiées, jour après jour, sur la page Facebook d’Afriphoto et dans un article paru sur le site d’Africultures au mois de décembre 2010.
À l’heure où nous mettons sous presse, l’équipe du festival (Aida Muluneh à la direction artistique et Thomas Tschiggfrey à la production) prépare la deuxième édition, prévue la première semaine de décembre 2012.///Article N° : 10822

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