Attitude Clando

écrit et mis en scène par Dieudonné Niangouna

"Un effacement du corps-frontière pour tenter de raconter"
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Attitude Clando, écrit et mis en scène par Dieudonné Niangouna

La mise en scène de Attitude Clando au Festival d’Avignon a pu surprendre. Aucune action, un léger éclairage pour signifier et faire entendre le texte de Niangouna. L’apparente sobriété cache en réalité de riches métaphores qui ne font qu’amplifier la gravité du sujet évoqué : la clandestinité. L’obscurité des premières minutes, le fond sonore qui rappelle le ronflement d’hélicoptères au loin ou le bruit d’un groupe électrogène pour campement, l’odeur de pétrole ne font qu’accentuer le sentiment d’angoisse qui gagne peu à peu les spectateurs devant les restes d’un grand feu où seul un cercle en forme de O reste rouge et éclaire la scène. C’est le O de « clando », ce sont les restes du motard incinéré, c’est le brasier éteint de la colère de ce clandestin qui a vécu la mort de sa famille, de son pays et le dédain de son pays d’accueil.
« On est une somme d’odeurs pourries ou parfumées. Mais des odeurs qui sont marquées sur la carte de votre front. Et on paye ce front-là car on est responsable de son front. N’y a que les morts qui ont raison. Mais aujourd’hui même mort on nous empêche de dormir. J’ai bien envie de mourir, Madame. Mais on me demandera avant de mourir la permission de mourir et l’attestation de mon acte comme quoi j’ai bien vécu et laissé des traces. (1) »
Plantés dans la pénombre au paysage sonore inquiétant, les spectateurs patientent quelques minutes avant d’apercevoir Niangouna, tout en noir, se placer au centre de l’ovale. Vision fantomatique de ce personnage qui permet une écoute attentive presque angoissée sans que le vrombissement qui va et vient au fil du texte ne gêne la concentration inquiète de l’auditoire. Il se fige les bras le long du corps dans une posture, une « allure » qu’il ne quittera plus. À peine éclairé par les braises encore rougies, l’acteur qui joue un clandestin africain venu se réfugier en France après le meurtre de sa famille et la dislocation de son peuple, entame son monologue. Il doit affronter une peur compulsive qui l’empêche de pénétrer à l’intérieur des murs blancs de l’hôpital où est soigné son ami motard. Ils y ont été admis suite à une histoire de jalousie qui « a viré à une rixe de barbares (2) ». Le narrateur que l’on nommera Clando, malgré un œil en moins et un tibia esquinté, a pu s’évader de l’hôpital alors que son ami bien amoché est resté là-bas amputé d’un testicule. Ne supportant pas cet état il le joint par lettre pour qu’il lui apporte de quoi mettre fin à ses jours car il ne « peu[t]pas le laisser crever comme un sans-couille (3) ». Clando lui conseillerait de « sauter les murs », « un geste d’évadé qu’on appelle ça […] ». Le suicide est-il aussi un geste d’évadé ? La difficulté qu’il éprouve pour entrer dans l’hôpital le fait plonger dans ses souvenirs. Il erre dans une introspection de type anti-analytique : « je vous interdis de rentrer dans ma vie brisée (4) », et s’adresse à un médecin rencontré auparavant pour une angine. Peu à peu la lampe située en contre-plongée, à ses pieds éclaire le bas de son visage, on ne distingue que sa bouche. Il paraît cagoulé et témoigne dans cet anonymat qui le protège de la réalité de nos sociétés paranoïaques. On comprend d’où vient cette appréhension de « l’hôpital tout blanc avec des fils barbelés tout noirs (5) ». Jouant sur les mots et les couleurs Clando parle de la prison des Blancs où en tant que sans papier il s’est retrouvé incarcéré avec « des violeurs de gamines et des génocidaires au sang froid (6) ». Ses expériences de prisonnier et, on peut le supposer, d’aliéné : « Vous m’avez mis nu plusieurs fois dans votre hôpital […]. J’étais nu, la boule à zéro, et vous me rinciez tendrement avec un tuyau d’eau chaude pour tuer les microbes (7) », sont entremêlées de telle manière qu’on ne sait pas vraiment de quels souvenirs exacts il s’agit. Son discours est pris dans un tourment nerveux et psychologique dans lequel il est difficile de distinguer la métaphore de la réalité. D’ailleurs, le narrateur pourrait tout aussi bien être un revenant témoignant lors d’une cérémonie de mort. Son esprit émergeant des cendres. La seconde lampe suspendue en plongée au-dessus de sa tête n’éclaire que le haut de son visage, son front, à peine ses yeux. Quand elle s’allume, celle à ses pieds s’éteint doucement. Tout le monologue est ainsi bercé par ses simples alternances d’effets lumineux et sonores mais qui suggèrent l’importance à la fois du langage et de la prise de parole ; des souvenirs et de la réflexion. Petit à petit le ton monte, « [s’il n’a] pas fini son traitement d’intégration à la noix (8) » et que son « meilleur potard (9) » s’est suicidé c’est pour que les « types réglos », comme le médecin, vivent « le chômage anticipé (10) ». Clando et le motard sont des « martyrs de la société de consommation (11) », une société où il est plus aisé de donner un nom à des médicaments qu’à des êtres humains. Une humanité réglementée par des « types réglos [qui comprennent ]très bien la lobotomisation des races infectes (12) » et « qui vont nettoyer toutes les merdes humaines qui ne sont pas fichées, répertoriées, classées, dossifiées, étudiées, programmées, réglées, recensées[…] (13) ». Pourtant il « s’excuse de toute [sa]sympathie qui n’a jamais supporté l’être humain trop réglo. (14) » Si seulement le docteur voulait bien lui serrer la main ou s’il pouvait retrouver ce piment qui « caressait [sa]langue et attendrissait [ses]nerfs (15) ». Mais, en plus d’errer, personne ne lui accorde le moindre geste d’affection. Il ne lui reste que le rêve, Cécile, la fille du médecin. Son errance il la doit à la guerre qu’il explique métaphoriquement à travers l’image du pimentier que l’on a coupé, à la fois sa propre personne, sa famille et son pays séparés et assassinés. Il vagabonde sans fin pour retrouver un pimentier c’est-à-dire une raison de vivre :
« Je suis un pimentier qu’on a coupé. Plus de racines qui musclent. Je perds mes feuilles séchées au vent. Mon sang est alcoolisé, mon sang c’est la gnole, la cocaïne, le chanvre dingo, l’héroïne du prêtre et l’hostie du tyran qui m’ont raté avec toutes les guerres pour échouer ici. (16) »
Il cherche l’amour que la guerre lui a amputé. Ici, là-bas, l’égoïsme est le même. L’œil-prothèse que l’assurance de la femme du motard lui a indemnisé, c’est lui, ni tout à fait vivant ni tout à fait mort, figé, sans odeur comme l’argent, froid comme la mort. Mais, cette bille de verre – ce « clando pété de thune [qui]reste toujours dans sa position (17) » – il l’aime car cet « œil venu de la colère du motard, c’est [sa]nouvelle vie morte (18) ». C’est le gage d’amour que représentait la seule personne qu’il aima depuis qu’il s’est enfui de son pays. Son « potard » il n’aurait pas pu le tuer même par amour. C’est seul qu’il s’est donné la mort car, même si Clando ce « hors terre,[…] jamais en place jamais en règle (19) » est un « […] hors pair, hors marge ni dans la page, hors périmètre, […] pas à la surface, inachevé, fort à [son]aise. [Il] ne pue même pas le tordeur de la loi. Mais le rien à foutre. Tordre la loi c’est des idées comme tuer quelqu’un. [Lui il n’a] pas d’idées. [Il] cherche du piment. (20) ». Peut-être trouvera-t-il ce substitut d’amour dans la relation qu’il tentera de nouer avec la femme du motard à moins qu’il tombe lui aussi dans les méandres hallucinogènes et suicidaires de la toxicomanie. Car de toutes façons il est déjà mort, « reste qu’à pourrir. (21) »

1. Attitude Clando, in Ecritures d’Afrique. Dramaturgies contemporaines, Cultures France, Paris, juin 2007, p.149.
2. Ibid., p.141.
3. Ibid., p.139.
4. Ibid., p.142.
5. Ibid., p.141.
6. Ibid., p.140.
7. Ibid., p. 142.
8. Ibid., P.142.
9. Ibid., p.141.
10. Ibid., p.142.
11. Ibid., p.143.
12. Ibid., p.139.
13. Ibid., p.148.
14. Ibid., p.141.
15. Ibid., p.145.
16. Ibid., p.148.
17. Ibid., p.145.
18. Ibid., p.145.
19. Ibid., p.145.
20. Ibid., p.146.
21. Ibid., p.150.
Créé au Festival d’Avignon 2007, Attitude Clando écrit et mis en scène par Dieudonné Niangouna, a été présenté dans le cadre des Rencontres de la Villette du 16 au 20 avril 2008.///Article N° : 6902

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Dieudonné Niangouna © DR




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