Au cœur des relations humaines

Entretien de Sylvie Chalaye avec Jean-Michel Ribes

Paris, octobre 2002
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Pour Jean-Michel Ribes, directeur du Théâtre du Rond-Point, les écritures africaines réinventent les structures dramatiques avec insolence et générosité, à l’exemple du Complexe de Thénardier, du Béninois José Pliya, qu’il vient de monter.

Les auteurs des nouvelles dramaturgies africaines revendiquent de ne plus être où on les attend, de donner rendez-vous ailleurs. Avez-vous, à votre tour, été déconcerté par José Pliya dont vous avez monté le texte ?
Ce que je trouve étonnant chez José Pliya, c’est qu’il est pétri des traditions du Bénin, sa pièce en regorge. Il est très enraciné dans sa terre d’origine. On pourrait même dire qu’il est presque traversé par ses racines et ses origines, mais il est en même temps très occidental. Il est certifié de Lettres Modernes, il a revêtu plusieurs années l’uniforme de directeur d’Alliance française. Il candidate aujourd’hui au poste de directeur d’une scène nationale. Ce que je trouve intéressant, c’est cette contradiction, ou tout au moins cette espèce de coexistence souvent harmonieuse, mais en même temps parfois aussi indélicate entre ces deux cultures qui habitent José Pliya.
En permettant à José Pliya de nous donner rendez-vous au Rond-Point, espace consacré aux écritures contemporaines, et non pas dans un festival africain ou une manifestation francophone, vous faites un acte politique fort.
On ouvre à aujourd’hui. Et aujourd’hui a été très peu présent dans le théâtre subventionné, ou alors avec une telle exigence de garanties culturello-culturelles que peu d’artistes qui ont la liberté de l’invention, le culot de dire les choses, la sagacité joyeuse d’aller faire péter les idées, ont réussi à avoir une place dans les institutions. Comme dirait Oscar Wilde,  » une idée qui n’est pas dangereuse, n’a pas vraiment le droit de s’appeler une idée « . On a eu quarante ans magnifiques de patrimoine régénéré relu avec un triomphe talentueux du metteur en scène, comme seul créateur de théâtre. Mais aujourd’hui arrive, et les auteurs sont nombreux. J’ai voulu que José Pliya soit tout de suite comme un signe clair de l’intégration de l’écriture africaine à ce projet Rond-Point qui est tout de même un événement dans le monde culturel et le théâtre, parce que c’est une grande ouverture.
Qu’est-ce qui selon vous fait l’originalité de ces écritures d’Afrique ?
Je ne suis pas un spécialiste, mais à chaque fois que j’approche ces écritures africaines, je sens à travers Koffi Kwahulé et d’autres qu’il y a là une espèce de résurgence des énergies, une réinvention des structures dramatiques, une porosité à la dérive irrationnelle et drolatique, à la fourberie, au loufoque même, qui est contenu dans une vraie créativité. Il y a un vrai jaillissement qui balaye les structures dramatiques habituelles, les vieux intégrismes de l’écriture occidentale. Ce qui me rappelle, mais en plus fort, ce qu’a été à un moment la découverte des écritures sud-américaines, où tout d’un coup toutes les structures du bien-disant étaient balayées par une force régénérante. À chaque fois que l’on reçoit ici des textes africains, on est très sensibilisé à cette révolte à la fois insolente et généreuse qui met à bas la talibanerie culturelle habituelle.
Mais en montant Le Complexe de Thénardier vous faites le choix d’une pièce sombre.
Le rire est sans doute une des grandes subversions d’aujourd’hui. C’est une des grandes barrières contre la connerie. Et les auteurs africains l’ont bien compris. Par ailleurs, le rire c’est du malheur inversé. J’ai monté des drames, des pièces de Grumberg, des pièces de Shepard, des pièces souvent dénuées de toute drôlerie, mais qui avaient par rapport au rire le même centre d’émotion, le même centre de nervosité qui fait que l’on rit ou l’on pleure.
Quel est le  » centre d’émotion  » de la pièce de José Pliya ?
Ce qui m’a plu dans la pièce, c’est pourquoi d’ailleurs je la monte, c’est par-delà l’anecdote terrible qui raconte notre monde, cette anecdote guerrière, le génocide, ce que José Pliya a nommé en se mettant sous le couvert de Victor Hugo :  » le complexe de Thénardier « , autrement dit cette dépendance d’une maîtresse par rapport à sa servante. Seulement la pièce va encore plus loin et ce qui m’a interpellé, c’est tout d’un coup la question de savoir ce que c’est que d’être dans le droit chemin ou non. Voilà la vraie question que pose la pièce. Ces deux femmes, l’une comme l’autre, sont des monstres. On croit qu’il y en a une bonne et une mauvaise, mais finalement ce n’est pas cela la vie. La vie c’est beaucoup plus compliqué. Et cette manière d’étiqueter tout de suite les gens à la sortie des guerres en désignant un tel comme salaud, un tel comme héros, ce n’est pas la vie. La vraie question qui se pose c’est qu’est-ce qu’être un humain et c’est cela qui me semble très fort dans la pièce de José Pliya. L’histoire, on la réécrit après avec des mots, en mettant des bonnes ou des mauvaises notes. Mais est-ce si simple que cela ? Est-ce que les gens qui ont de bonnes notes ne seraient pas ceux qui auraient dû recevoir les mauvaises, si on s’installait de l’autre côté de la montagne ? Seulement c’est aussi une histoire d’amour entre deux femmes qui ne peuvent pas se quitter, qui savent que si elles se quittent l’une mourra et l’autre ne vivra sans doute pas très longtemps.
Vous parlez aussi beaucoup de la langue de José Pliya. Vous avez notamment déclaré pour résumer la pièce  » Deux femmes parlent. La mère et Vido, sa servante de fille adoptée. Mais la raison s’essouffle bientôt. De leurs mots s’échappe une musique troublante qui bouleverse nos sens, envoûtant certitudes et croyances. La langue de José Pliya, auteur d’origine béninoise, est neuve, belle, pulsée, secouée par le rythme des passions. « 
C’est une langue très étrange. Très syncopée, et en même temps c’est une langue très littéraire. Il y a des pulsations dans cette langue. C’est une langue très pulsative, et en même temps elle s’arrête et elle dit. Ce mélange d’hymne qui a l’énergie de cette Afrique courageuse et jaillissante. Il ne se préoccupe pas de la grammaire et en même temps, c’est un grammairien.
Ce n’est pas un théâtre confortable pour le spectateur.
C’est dérangeant parce que les lois morales, les chemins de la bonne conscience habituelle, les routes de l’idéologie tranquillisante sont cassées, on ne sait plus où sont les églises de la pensée morale. Il y a une violence qui rappelle celle de la tragédie grecque. Et c’est cela qui m’intéresse. Les écritures africaines, peut-être avec plus de courage, de fraîcheur et d’évidence, nous remettent au cœur de la question de savoir ce que sont les relations humaines sur le plan de la morale.

///Article N° : 2862

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