Le Complexe de Thénardier, de José Pliya

Un théâtre d'hommes et de femmes ordinaires

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Auteur d’origine béninoise, José Pliya est en résidence d’écriture auprès du CMAC, Scène Nationale à Fort-de-France en Martinique. Son théâtre est joué aussi bien en France et en Afrique qu’aux Antilles, et il se définit lui-même comme un  » auteur du Tout-monde « , simplement parce que ce qui le passionne avant tout, c’est l’humain : l’homme ordinaire avec ses frustrations, ses faiblesses, ses cruautés, cette humanité abîme de complexité, parfois obscure et effrayante.

L’universalité de son théâtre n’a pas échappé à Jean-Michel Ribes qui vient de prendre la direction du Rond-Point et a choisi de consacrer ce grand théâtre aux écritures d’aujourd’hui. Il a ainsi accueilli en novembre et décembre 2002 un texte de José Pliya, dont il a choisi également d’assurer la mise en scène : Le Complexe de Thénardier. Un choix hautement symbolique qui marque une reconnaissance des écritures d’Afrique dans la sphère de la contemporanéité dramatique et qui est sans aucun doute une étape importante dans l’histoire de ces nouvelles dramaturgies.
Marilù Marini, comédienne fétiche d’Alfredo Arias, et Laure Calamy, toute jeune actrice fraîchement sortie du conservatoire, étaient les interprètes de cette étonnante variation sur la relation maître-esclave. La pièce met en scène deux femmes qui s’entredéchirent. La mère a sauvé Vido, alors gamine, d’une mort certaine. Rafle, massacre, un génocide est à la porte, mais on ne saura rien de la guerre qui fait rage à l’extérieur. Vido annonce son départ et la mère ne l’entend pas, Vido veut suivre le soldat aux cheveux bleus qui est venu lui annoncer la fin de la guerre et la mère piétine le rêve de Vido pour mieux la retenir, lui interdire tout départ, tout désir. Pourvoyeuse du foyer partant au dehors risquer sa vie pour nourrir les enfants, enferrée dans les problèmes domestiques, le bicarbonate insuffisant, les pommes de terre qui font défaut, les rats qui ne meurent pas malgré le poison, elle est sourde aux paroles du cœur de Vido, qui parle de liberté et d’amour.
C’est l’aliénation éternelle du sauveur et du rescapé. La pièce est un long dialogue binaire où l’on ne s’ennuie pas une minute tant la tension entre les deux femmes est exacerbée, tant les mondes qui s’affrontent sont aussi imbriqués l’un dans l’autre que contradictoires. Et puis il y a la langue, tantôt pulsée, haletante, fragmentaire, comme pulvérisée, langue en miettes, dure et desséchée, tantôt ample et sinueuse, qui nous entraîne dans des images poétiques au souffle déroutant, comme cette représentation étonnante du génocide :  » Ils ont choisi de nier toute trace de votre humanité. Vous savez : comme un enfant qui gomme un beau dessin qu’il croit inachevé, imparfait, incomplet. Alors il gomme, avec rigueur, avec méthode, avec application, pour donner à la feuille sa blancheur première, sa pureté. Mais il reste des ombres un peu partout et le gamin s’enrage. Alors il gomme, il gomme, il gratte la feuille jusqu’à la déchirer. Jusqu’à la déchirure. «  (1)
La mise en scène de Jean-Michel Ribes emporte la pièce dans un univers très tchékhovien qui n’est pas sans faire penser à La Cerisaie, à travers notamment le thème de l’enfance perdue et d’un monde révolu qui s’écroule inexorablement. La mère aura beau tenter tous les arrangements, tous les compromis, même les plus vils, toutes les indimidations aussi, Vido partira… Un décor laiteux où les murs propres mais bancals cachent failles et fissures, une énorme citerne et des feuilles mortes démesurées qui tombent du ciel… L’espace dit le dessèchement, la déshydratation des êtres qui ont enfermé leur générosité dans un seul acte, acte accidentel, fait malgré soi mais qui semble avoir accaparé la générosité de toute une vie. C’est ce dessèchement que dit la parole de Madame, dans un espace ratatiné par l’amour qui s’enfuit, un espace sarcophage tout prêt à embaumer Madame, tandis qu’il ne reste plus entre ces femmes que les liens matériels d’une propreté obsessionnelle, d’une asseptie qui respire la mort.

1. José Pliya, Le Complexe de Thénardier, coll. des quatre-vents, L’Avant-scène théâtre, 2001.Mise en scène : Jean-Miche Ribes, avec Marilù Marini et Laure Calamy, Théâtre du Rond-Point.///Article N° : 2861

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