Au Festival de Clermont-Ferrand, 21 ans de Regards d’Afrique !

Entretien de Claire Diao avec Jacques Curtil
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Le festival de courts métrages de Clermont-Ferrand présente, depuis 1989, des films africains francophones issus de l’Afrique sub-saharienne qui, au fil des ans, ne cessent d’attirer des spectateurs. Cette année, neuf films présentés dans deux programmes ont circulé dans six salles de la ville. Rencontre ave Jacques Curtil, membre de l’équipe de Sauve qui peut le court-métrage et programmateur depuis 15 ans de Regards d’Afrique.

Qu’est-ce que  » Regards d’Afrique  » et depuis combien de temps cette programmation existe-t-elle ?
Regards d’Afrique
existe depuis vingt et un ans. L’idée de ces programmes était qu’au moment où nous sommes devenus un festival international [en 1988], nous étions un certain nombre dans l’équipe à aimer le cinéma africain subsaharien francophone. C’était à une époque où le cinéma africain en général était peu vu et nous nous sommes dit  » Nous, on voit des films, donc on va essayer de défendre ces films et ces réalisateurs « . Du coup, nous nous sommes dit que nous allions faire une programmation en parallèle du festival et que cette programmation serait annuelle parce qu’il n’y avait pas d’intérêt à célébrer ce cinéma une seule fois puis d’arrêter.
Que souhaitez-vous défendre à travers cette programmation ?
Défendre ne veut pas seulement dire montrer des films. C’est la seule programmation – en dehors des rétrospectives par pays – où nous invitons les réalisateurs. Pas tous mais une bonne moitié. Cette année nous en avons reçu quatre. Notre critère est que le réalisateur doit résider ou être de passage en France car nous ne finançons pas le voyage, nous les défrayons sur place. Cette année par exemple, nous avons invité pour la semaine un réalisateur mauricien dont le précédent film avait été sélectionné l’année dernière. C’est un réalisateur vraiment intéressant. Cela fait aussi partie de notre démarche : faire en sorte que les réalisateurs puissent se servir du festival pour s’essayer et rencontrer d’autres gens. J’ai l’impression que ce réalisateur est beaucoup plus tourné sur l’Inde car sa formation se déroule là-bas donc c’est bien qu’il voit une autre représentation du court-métrage.
Les réalisateurs participent-ils à des rencontres Expresso comme celles de la compétition officielle (1) ? Présentent-ils leurs films en salle ?
Non, en général j’essaie de les faire se rencontrer entre eux en organisant un repas mais cette année deux des quatre réalisateurs n’ont pu rester que trois jours… Sinon, je reste disponible pour les aiguiller tout au long du festival. En ce qui concerne les projections, je leur dis de se présenter aux ouvreurs pour qu’ils soient annoncés dans la salle. Comme ça les spectateurs les repèrent et peuvent venir les voir après la séance. Ça a bien marché par le passé donc nous continuons comme cela.
Suivez-vous la carrière des réalisateurs sélectionnés ?
Oui, j’ai noué quelques liens avec des réalisateurs et je suis toujours à l’affût de ce qu’ils font. Je vous parlais tout à l’heure du réalisateur mauricien qui est venu deux fois. Il y a un autre réalisateur, malgache, qui a trouvé le moyen de rester toute la semaine. Sur cinq ans, c’est la troisième fois qu’il vient. L’année dernière son film avait failli être sélectionné en compétition internationale.
Est-ce que des grands réalisateurs africains ont été sélectionnés dans Regards d’Afrique ?
Au début oui. Idrissa Ouédraogo en a fait partie. Tous ceux qui ont pu faire des courts-métrages ces vingt dernières années sont passés par Clermont-Ferrand. Le Guinéen Mohamed Camara est très doué dans ce format. Je crois qu’il a été sélectionné trois fois en compétition internationale. De même, quasiment tous les films de Fanta Régina Nacro ont été programmés régulièrement en compétition ou dans Regards d’Afrique.
Cette programmation a-t-elle du succès ?
Oui, la particularité de cette programmation à Clermont-Ferrand – je n’ai aucune explication du pourquoi, il s’agit juste d’un constat – c’est qu’elle obtient le taux de remplissage le plus important de tous les programmes. Même si les films ne sont pas diffusés dans des grandes salles, celles-ci sont pleines à 90 % voire à 95 % (2). Ce ne sont pas les étudiants d’origine africaine qui font le déplacement, ce sont les festivaliers. Ce sont des personnes qui reviennent, qui sont sensibilisées. En 2000, j’avais proposé une rétrospective sur l’Afrique subsaharienne francophone et anglophone. Il y avait dix-huit programmes et ça a fonctionné du feu de Dieu. Cela n’a rien à voir, mais il y a un chef traditionnel camerounais à Clermont-Ferrand qui a créé une collaboration avec la ville pour envoyer des bus et du matériel chez lui. Il a fait faire un film sur ce projet par les services de la Mairie. Et quand il a projeté son film dans la salle c’était plein, plein, plein ! Je ne sais pas pourquoi mais ça fonctionne vraiment bien. Tant mieux !
Comment sélectionnez-vous les films ?
Parmi tous les films que l’on reçoit pour la compétition internationale, je visionne tous ceux qui proviennent d’Afrique subsaharienne francophone et je fais une sélection parmi les films qui ne sont pas sélectionnés dans la compétition officielle [International, National et Labo]. Ensuite, la sélection se fait comme dans toutes les autres festival : nous essayons de choisir des films qui sont de meilleure qualité et qui abordent des thématiques différentes, ce qui est assez facile maintenant. À une époque, il y avait beaucoup de films  » calebasse  » obligatoirement tournés au village, exotiques… L’explication pour ce type de films est que leur financement provenait de la France et que pour montrer l’Afrique il fallait montrer une Afrique exotique. Il y a eu des choses très intéressantes, je ne remets pas ça en cause, mais quasiment toute la production tournait autour de cela alors que l’Afrique était en train d’évoluer, de s’urbaniser, etc. Je connais un peu le Burkina Faso et la population de Ouagadougou a plus que triplé en quinze ans. Forcément, l’imaginaire et la vie des gens est modifié par cela, on ne peut pas raconter les mêmes choses… C’est comme si nous ne montrions que des films du fin fond du Cantal ! Il y a eu des années où il n’y avait eu qu’un programme parce qu’il n’y avait pas beaucoup de productions. Actuellement, la production est en train de repartir malgré la diminution de toutes les aides françaises en faveur ce cinéma. Je dis qu’il y a une redynamisation parce que, en dehors des films sud-africains, nous avons reçu cette année entre 50 et 55 films africains.
Pourquoi ne pas ouvrir ce programme aux autres régions d’Afrique ?
Le problème est principalement linguistique. Au début nous avions une subvention du Ministère des Affaires Étrangères en partie pour cela, il y avait un stand Cinémathèque Afrique… Mais depuis l’an dernier, le Ministère a coupé cette subvention. Cela n’était pas une grosse somme mais elle nous permettait d’inviter des réalisateurs. Regards d’Afrique étant un programme parallèle, cela implique de sous-titrer les films car la majorité du public est francophone. Donc cela nécessite un budget supplémentaire…
Comment vous êtes-vous retrouvé programmateur de cette sélection ?
Je fais partie du comité de sélection internationale et je m’occupe de Regards d’Afrique, du programme Enfants, du programme Écoles ainsi que de la presse locale. Alors, comment je me suis retrouvé là ? Rien ne me prédisposait, par rapport à mon histoire personnelle, à m’occuper des films d’Afrique si ce n’est un intérêt… Intérêt identique au fait d’être dans le comité de sélection international car ce qui m’intéresse au fond, c’est de comprendre l’humain en essayant de découvrir des cultures différentes.
Où trouvez-vous les films que vous sélectionnez ?
Principalement au Fespaco même si au niveau du court-métrage nous en recevons pratiquement plus. En effet, notre festival a lieu tous les ans alors que le Fespaco a lieu tous les deux ans. Depuis une dizaine d’années nous recevons de 40 à 50 films par édition, je ne suis donc pas sûr que le Fespaco les reçoive tous car toutes les fois où j’y suis allé, je n’ai découvert que deux à trois films.
Quels pays sont le plus souvent représentés dans votre programmation ?
À une époque c’était le Burkina Faso. Il y a eu un creux pendant trois à quatre ans. Cette année je crois qu’il y en a eu deux ou trois. Depuis plusieurs années nous recevons aussi des courts-métrages venant du Sénégal surtout depuis qu’Africadoc fait de plus en plus de choses avec ce pays. Et puis il y a le Cameroun. Concernant les autres pays, une année il y a des films, une autre il n’y en a pas…
Développez-vous des partenariats avec d’autres festivals ?
Cette année la réalisatrice éthiopienne Maji-Da Abdi est venue pour monter un partenariat avec notre festival et créer le premier festival international de courts-métrages en Afrique.
Vous servez-vous de votre sélection pour faire connaître les films au-delà de votre festival ?
Oui, habituellement lorsque je fais une sélection, j’envoie la liste des films à la Cinémathèque Afrique mais la personne qui s’en occupait part à la retraite et tout est en train de se restructurer. Cela lui permettait de prendre contact avec les réalisateurs qu’elle ne connaissait pas. Nous sommes donc dans la même idée de défense d’une cinématographie mal vue ou peu vue.
Les autres festivals de courts-métrages africains créent-ils des partenariats avec vous ?
Non car des festivals comme Amiens sont plus spécialisés que nous ! Jean-Pierre Garcia [Directeur Artistique du Festival International du Film d’Amiens] a cent fois plus de contacts que moi ! Notre festival n’est pas reconnu comme africain en tant que tel, chacun vient ajouter sa pièce au puzzle. On me demande souvent si je peux intervenir sur le cinéma africain. Je ne suis pas spécialiste ! Il y a des personnes beaucoup plus pointues que moi qui peuvent s’occuper de cela.
Quelle est, selon vous, l’évolution du court-métrage africain ?
Comme je le disais tout à l’heure, le court-métrage a démarré avec des films  » calebasse  » mais il est en train de se diversifier. Comparé aux films d’avant, le court-métrage africain actuel est plus urbain mais pas uniquement. Dans les programmes de cette année, il y a des films qui se passent au village, d’autres en Europe, d’autres qui sont plus citadins, d’autres qui se déroulent à la fois au village et en ville.
Entre 1989 et 2010, pensez-vous que les productions étaient plus nombreuses avant ou actuellement ?
Il y en a plus maintenant. À une époque il y avait davantage d’argent mais les films se tournaient en 35mm et coûtaient chers. Maintenant – je parle de l’argent venant, entre autres, de la France – il y a moins d’argent mais les technologies ont évolué. Autrefois personne ne tournait en vidéo. Aujourd’hui c’est moins cher et le tiers des films que nous recevons est tourné comme cela. C’est partout pareil dans le monde. Depuis que le festival s’est ouvert au numérique en 2000, nous recevons 600 films de plus par an ! Si nous prenons l’exemple du cinéma africain subsaharien francophone, il s’est stabilisé. Depuis trois ans, nous recevons entre 50 et 60 films en sélection. Et cela touche de plus en plus de pays. Le Nigeria tourne énormément de films même si la qualité n’est pas très bonne. L’Éthiopie réalise beaucoup de longs-métrages et les cinéastes n’ont très souvent pas fait d’école.
Justement, en mettant les courts-métrages africains à part pour les valoriser, ne craignez-vous pas malgré tout de les mettre en marge de la sélection officielle ?
La volonté n’est pas celle-là ! Comme je le disais tout à l’heure, il ne s’agit pas pour nous de mettre à part une culture mais de mettre à part le fait que ces films soient peu vus. Le festival de Clermont-Ferrand est une grande vitrine. Donc si nous n’utilisons pas cette vitrine pour défendre tout ce qui n’est pas montré, il y aurait des choses qui n’iraient pas. Je me souviens d’une réflexion commune à plusieurs réalisateurs et réalisatrices africains au moment d’une rétrospective :  » Ici c’est vraiment bien parce que c’est à l’intérieur d’une manifestation entièrement consacrée au court-métrage, pas uniquement aux films  » africains « , on est comme les autres « . Moi, ce qui m’intéresse, c’est que différentes cultures se mélangent. Cette année je m’occupe aussi de Wapikoni [programme composé de treize courts-métrages dédiés aux peuples autochtones du Canada]. J’avais fait quelque chose sur les autochtones il y a une douzaine d’années, sur le handicap mental parce que j’étais éducateur… Pour moi, c’est bien de faire quelque chose de spécifique mais cela fait partie d’un tout. On reproche parfois au festival de ne pas avoir de ligne directrice dans les compétitions mais nous, nous n’en voulons pas. Nous voulons montrer ce qu’est la vie du court-métrage.
Qu’attendez-vous de Regards d’Afrique 2011 ?
Deux fois plus de films ! Je pourrai ainsi convaincre les autres de mettre davantage de programmes Regards d’Afrique. L’an dernier j’avais trop de films à caler et je ne savais pas comment faire. Alors j’ai mis en avant les vingt ans d’existence de ce programme. J’aimerais si possible élargir la sélection à des films non francophones. Nous avons le public pour, reste à trouver les financements spécifiques…

1. Petit déjeuner-rencontre avec les réalisateurs animé, en 2010 par Alain Burosse, Michel Coulombe et Claude Duty.
2. En 2010, la contenance des six salles diffusant ces programmes allait de 90 places (Cinéma Les Ambiances) à 380 places (Amphi Michel-de-l’Hospital).
///Article N° : 9253

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