« Au Point Afrique la référénce n’est pas la France c’est l’Afrique »

Entretien de Anne Bocandé avec Malick Diawara

Lire hors-ligne :

En mars 2014, l’hebdomadaire français d’informations généralistes Le Point lançait la plateforme Le Point Afrique . Et ce, dans un contexte où plusieurs médias français, ou européens, s’intéressent également de près au continent. (Lire aussi notre article Quelle place pour les cultures africaines dans les médias français ? )
Africultures a rencontré le responsable éditorial du Point Afrique, Malick Diawara, pour qu’il nous en explique la genèse et les enjeux un an après son lancement.

Le site du Point Afrique a été lancé il y a un peu plus d’un an. Quelle visibilité avez-vous sur ses audiences ?
Nous avons beaucoup progressé par rapport au début. Nous avons un public qui vit beaucoup plus en Europe qu’en Afrique. En Afrique, le public maghrébin est plus réactif et plus présent que le public subsaharien. Et notre surprise est que nous avons des internautes qui viennent des Etats Unis, du Canada.
Surtout nous avons des articles écrits par le passé qui remontent à la surface : cela nous satisfait quant à la durabilité de nos articles. Notre point de fort l’année dernière a été la Coupe d’Afrique des Nations ; nous n’avons pas été loin du million de pages vues, ce qui est notable pour un site comme le nôtre qui a commencé modestement.
Je pense qu’il y a aussi une cohérence dans les internautes qui viennent nous voir en raison de notre positionnement économique, culturel, africain dans un but d’informer et de former, notamment avec des informations utiles, pratiques. Aux vues de la première année, on n’est pas trop loin de nos objectifs. Nous sommes bien sûr conscients de nos insuffisances ; notamment en raison d’une petite équipe pour le moment, même si nous avons une partie de la rédaction dédiée, des correspondants en Afrique, il n’en reste pas moins qu’on peut faire mieux et on va faire mieux.

Qui est le Point Afrique ?
Deux personnes à la rédaction à Paris, une troisième personne va nous rejoindre. Autour de ce bureau principal il y a la rédaction dédiée ; c’est-à-dire des journalistes de la rédaction du Point qui écrivent pour nous. Nous avons donc des articles du « print » et du web écrits par des journalistes de la rédaction du Point, des articles écrits par des gens du desk et ceux écrits par les correspondants.

Avec combien de correspondants travaillez-vous ? Dans quels pays ?
Les correspondants sont très éparpillés ; on en a au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Cameroun, en Éthiopie, au Kenya, en Afrique du Sud, en Tunisie, au Maroc, au Tchad et aussi en Europe, à Genève, à Bruxelles…C’est assez divers. Nous n’avons pas encore couvert tous les pays. On va passer à la vitesse supérieure pour la deuxième année. La première année est une année de positionnement, de recrutement, d’études des profils de gens, comment ils écrivent etc.
Nous avons une approche par pays, entre 15 et 20 actuellement. Ce ne sont pas des articles toujours réguliers. Nous avons conscience qu’il faut mettre l’accent sur les pays francophones mais dans un souci d’intégration. Ceux qui sont dans les pays francophones veulent aussi savoir ce qui se passe dans les pays anglophones. Nous sommes encouragés dans une vision d’intégration en Afrique ; faire ce qu’il faut pour que les informations concernant les différentes zones d’Afrique circulent. Que ceux qui sont dans l’espace francophone puissent faire du business, comprendre suffisamment d’informations de l’espace anglophone pour faire du business et vice versa.

Vous parlez de business et d’informations utiles. C’est-à-dire ?
Nous voulons un site carrefour et un site boussole. Carrefour parce que nous considérons que tous les autres sites travaillant sur l’Afrique peuvent être des partenaires. Nous sommes complémentaires. Boussole car nous voulons donner des informations qui permettent de comprendre l’Afrique dans sa complexité, dans le domaine politique, économique, culturel. Notre cible est une cible africaine sur site, et africaine à l’extérieur, et pas seulement, puisque nous visons aussi ceux qui aiment l’Afrique, ceux qui s’intéressent à l’Afrique, ceux qui voudraient s’installer en Afrique, habiter, monter des entreprises en Afrique. Donc nous essayons de donner des informations qui puissent permettre aux gens quand ils prennent des décisions par rapport au continent ou à un pays, qu’ils les prennent en connaissance de cause
Évidemment nous ne sommes pas exhaustifs, mais nous faisons en sorte qu’à partir d’une certaine méthodologie, les gens peuvent prendre la température.

Comment choisissez-vous les sujets traités ?
Notre démarche ; il y a l’information principale. Si elle est importante, on la donne et puis un certain nombre d’analyses viennent tout de suite. Nous réfléchissons à faire un décryptage, à trouver des personnes susceptibles de traiter l’information avec un angle original. Qu’il y ait une vraie valeur ajoutée. Poser les questions que les gens ne se posent pas et puis éclairer. Dans la globalité de l’information, il s’agit d’extraire ce qui nous paraît intéresser notre cible.

Comment traitez-vous l’information ?
Il y a une forte volonté d’être simple, de faire du décryptage, de montrer à ceux qui lisent qu’on est dans un univers africain – utiliser des mots qui ont une forte consonance en Afrique. Par exemple la notion d’intégration en Afrique n’est pas suffisante comme terme contrairement à celui de panafricanisme. Et puis nous avons une forte volonté d’ouverture, et un respect à la création dans tous les sens du terme. Nous avons par exemple lancé un prix de la jeune entreprise africaine remis à Libreville à la fin du mois d’août, en partenariat avec le NYForum, de 100 000 euros.
C’est extrêmement cohérent ; on veut que l’Afrique se réalise.

Qu’est ce qui réunit l’ensemble de vos cibles ?
Ceux qui sont installés en Afrique et qui ont une entreprise ont besoin de savoir ce qui ce passe dans d’autres zones. Ils savent un peu ce qui se passe dans leur pays, dans leur zone – en Afrique il y a des groupements économiques régionaux- Là où ça devient plus compliqué c’est lorsque qu’une personne en Afrique de l’Ouest cherche des informations sur ce qui se passe en Afrique centrale concernant les entreprises, les marchés etc. On essaie d’avoir une meilleure productivité par information. C’est une ligne de crête qui est très fine mais qui se tient parce qu’elle est dans l’activité des gens. Car un Sénégalais qui veut monter une entreprise au Sénégal et un Français qui veut monter une entreprise au Sénégal ont besoin de la même information. S’ils ont envie de commercer avec le Mali ou une autre région c’est la même chose. Donc il s’agit de considérer que tout ce monde-là se vaut, et que tout ce monde-là a tout à fait droit d’avoir toutes les informations ; il y a des changements au niveau des réglementations, il y a des éléments d’ordre culturel, managérial, de formation etc.

Quelle place du Point Afrique dans le groupe le Point ?
Tout ce qui est écrit dans le Point Afrique existe sur Le Point.fr. Les articles culture du Point Afrique vont à la rubrique culture du Point. fr etc. Donc c’est un plus par rapport à ce qui existait avant. Avec un contenu solide sur l’Afrique en tant que population, marché, société, politique etc. Ca ne dépareille pas par rapport à la ligne globale du Point qui est une information la plus pointue et la plus diverse possible.

Quelle était auparavant la place de l’Afrique au Point ?
Ce n’était pas un désert. Il y a eu des sujets, des dossiers mais désormais si vous regardez le magazine papier, vous trouverez quasiment dans chaque numéro un sujet sur l’Afrique. Il y a une vraie continuité. En conférence de rédaction les sujets sur l’Afrique ont commencé à monter et petit à petit on arrive à ce que dans chaque numéro il y ait un sujet.

Quelle est la place de l’histoire de la France et de l’Afrique ?
On n’est pas dans la psychologie de la Françafrique. On est dans la psychologie d’une Afrique qui se respecte, qui sait d’où elle vient, d’une Afrique bien enracinée qui a un projet pour elle-même, d’une Afrique qui a besoin de bouleverser son destin, pas une Afrique fataliste, une Afrique qui a pris conscience de ses faiblesses et de ses erreurs aussi et qui a conscience aussi de ses nouvelles opportunités. Comme disait Lionel Zinsou, l’Afrique est aujourd’hui dans une position qu’aucun autre continent n’a connu donc les autres ne peuvent même pas nous dire comment il faut faire, dans tous les domaines. L’Afrique est condamnée à innover. Ce que j’ai dit quand je suis arrivé au Point Afrique était « ce que nous allons faire au Point Afrique ne ressemble à rien de ce qui a été fait auparavant. Donc si quelqu’un ne comprend pas ce n’est pas grave, on va lui expliquer. Cela commencera à être dangereux quand on dira que ça ressemble à untel ou untel » Et la référence au Point Afrique ce n’est pas la France c’est l’Afrique. Et ce qu’on m’a demandé au Point Afrique ce n’est pas de faire l’Afrique à Paris, l’Afrique en France, l’Afrique en Europe c’est l’Afrique en Afrique. Seulement l’Afrique n’est pas un vase clos et moi j’ai ramené la France par le biais de la diaspora. C’est une Afrique enracinée et ouverte.

Avez-vous les moyens de votre projet ?
Les moyens sont d’abord intellectuels et éditoriaux. Ça, on les a. Les moyens financiers vont suivre. La direction a fait plus qu’un engagement. Il faut comprendre que le plus grand projet du Point aujourd’hui c’est le Point Afrique. Le projet amiral aujourd’hui c’est Le Point Afrique. Parce que c’est l’Afrique qui est le terrain de développement du français, de la francophonie. Donc au niveau culturel, le choix de l’Afrique se justifie. Au niveau économique le choix de l’Afrique se justifie. Et en plus cela apporte au groupe Le Point une vraie dimension francophone d’ouverture. C’était un groupe français, avec Le Point Afrique il devient international. Le Point Afrique est financé entièrement par le groupe Le Point. Ainsi, on a fait le choix de l’indépendance.

Quels annonceurs attirez-vous avec une vision panafricaine comme la vôtre ?
Les annonceurs que l’on peut attirer sont les annonceurs qui attirent les panafricains du « print ». On vise une cible de CSP + donc tous les produits de consommation qui les concernent peuvent se retrouver sur le Point Afrique qui fait la jonction entre la classe moyenne africaine en Europe et la classe moyenne africaine en Afrique. Pour moi c’est une seule classe moyenne ; on a les mêmes portables, on écoute les mêmes émissions, et notamment avec les bouquets africains de télévision. Et puis on entre dans l’ère de la consommation africaine, la classe moyenne va avoir les moyens de consommer.
Pour moi la vision entrepreneuriale est ce qui peut sauver l’Afrique. L’Afrique a besoin d’être « sauver » parce que sur beaucoup de points elle est en arrière par rapport aux autres continents. Aux lendemains des indépendances le secteur économique était détenu par l’État. Maintenant avec la privatisation et la libéralisation le secteur est détenu par les privés. Et parce que l’État n’a pas les moyens de toute façon d’embaucher les gens, il faut encourager l’entreprise. Ce qui va faire que les Africains vont se prendre en charge eux-mêmes. Bien sûr quand on dit ça, on sait que le secteur informel est très important, et on doit faire en sorte qu’il se formalise pour que l’État profite aussi de ces richesses et les redistribue, mais le secteur informel n’est qu’une expression africaine de l’entrepreneuriat.

Quelle est la place de la culture sur le Point Afrique ?
La culture africaine dans sa diversité. C’est-à-dire tout ce qui fait vibrer les Africains dans toutes les disciplines. Ce que l’Afrique exporte le mieux aujourd’hui c’est sa culture.

Comment capter tous ces bouillonnements ?
Déjà nous sommes africains donc nous savons bien ce qui nous fait vibrer et en fait c’est juste rendre populaire ce qui nous fait vibrer.

Quelle est votre place dans le paysage éditorial des médias français sur l’Afrique ?
Les médias du groupe France-Médias-Monde sont un peu la voix de la France dans le monde. Nous, on n’est pas la voix de la France. Nous sommes un site qui essaye de partir du terreau africain le plus possible. Évidemment pour le moment nous n’avons pas de desk en Afrique. On pourrait penser qu’on est déphasé. Mais on compense notre déphasage éventuel par notre connaissance de l’Afrique, nos correspondants, par des thématiques, par la pertinence des gens que l’on suit.

Vous envisagez d’implanter une rédaction en Afrique ?
Ça viendra. D’une manière ou d’une autre. Étienne Gernelle l’a dit au Figaro. Ce n’est pas exclu.

///Article N° : 13030

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