L’Homme qui répare les femmes, de Thierry Michel et Colette Braeckman

Une figure de courage

On attendait la sortie sur les écrans français et d’ailleurs de ce documentaire sorti sur les écrans belges en juin 2015, consacré au combat du Dr. Mukwege, chirurgien-gynécologue congolais qui « répare » les femmes victimes d’agressions sexuelles. C’est chose faite en ce 18 février 2016, 7 mois après la rédaction de cet article.

« Dans les zones de conflit, les batailles se passent sur le corps des femmes ». Cette parole du Dr. Mukwege qui s’inscrit sur l’écran en début de film en donne le fil : le viol comme arme de guerre et le combat d’un homme pour aider les femmes à reprendre leur vie. Le film donne la parole à des femmes, parfois très jeunes, terribles témoignages faisant écho à quelques images d’archives, mais il se concentre surtout sur l’engagement de ce chirurgien-gynécologue congolais, devenu célèbre pour avoir reçu le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit et être nommé pour le prix Nobel de la paix. C’est donc à la fois son histoire personnelle, son vécu dans sa pratique et les discours qu’il prononce dans de hauts lieux internationaux qui structurent le récit.
Après avoir posé en quelques traits le contexte du Kivu à l’est de la RDC (Itsembabwoko en 1994, réfugiés au Congo, guerre civile), c’est sur les femmes violées que le film se concentre, elles qui sont abandonnées par tous, leur communauté, leur famille, leur mari : une clinique gratuite leur propose ne assistance juridique et des soins aussi bien médicaux que psychologiques pour les aider à reconstruire leur féminité, leur humanité, leur vie. Leur courage est impressionnant : « elles sont l’avenir de ce pays », dit Mukwege. Mais voilà que dans son souci de sensibiliser la communauté internationale à leur condition et de l’inviter à résoudre les causes politiques des conflits, « pour ne pas devoir soigner les petites filles du viol » tant l’histoire se répète de génération en génération, il prononce des discours qui dérangent. Victime d’attentats, il doit s’expatrier. Mais les femmes se cotisent pour lui payer le billet du retour et l’accueillent triomphalement : il continuera son œuvre de chirurgien et d’animateur, tout en conservant son franc-parler sur les vautours qui « continuent de dépecer le Congo ».
La Passion de Jean-Sébastien Bach ponctue le récit sur des panoramiques des superbes paysages de la région : « Pourquoi Dieu permet-il ces atrocités », demande Thierry Michel à un prêtre. Tant de beauté, tant de cruauté. L’impunité reste centrale : « des militaires qui ont tué deviennent général » ! Et le Dr. Mukwege de condamner le silence des hommes.
Cohérence du récit, inscription dans le temps où la petite histoire devient Histoire, musique poignante et précision documentaire : le savoir-faire de Thierry Michel, associé à celui de Colette Braeckman, tous deux grands connaisseurs du Congo, est ici au service de la médiatisation d’un combat que personne ne devrait ignorer. Cela passe par une figure de courage et de persévérance, une figure d’engagement, héros prenant en charge le destin d’une communauté. Dans son documentaire Congo, un médecin pour sauver les femmes, diffusé en novembre 2014 sur France 5, Angèle Diabang rebondissait à partir du personnage du Docteur vers les personnes qui l’assistent, mettant en avant l’importance de leur action collective de façon très sensible et donnait davantage la parole aux femmes : les deux approches se complètent et les deux films sont profondément mobilisateurs et émouvants. Deux facettes de l’impérieuse nécessité du cinéma.

///Article N° : 13028

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