Lussas 1999 : comment filmer l’Afrique ?

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Les Etats généraux du film documentaire de Lussas sont l’occasion chaque année de faire le point sur les productions documentaires.

Lussas est une pause salutaire dans la léthargie estivale : réflexion collective, débats, programmation exigeante et engagée. Et toujours remise en chantier, la question de la méthode : comment filmer le combat syndical, la science, la guerre, l’après-dictature ou bien encore : le Front national est-il une fiction ?
Notre esprit aiguisé africulturel se demandait bien sûr par ricochet comment filmer l’Afrique ? Dès la soirée inaugurale, une proposition : Doulaye, une saison des pluies d’Henri-François Imbert (déjà évoqué à propos de Cannes dans Africultures 20), élégante tentative de rencontre entre deux mondes comme entre le souvenir d’enfance et la réalité d’aujourd’hui. A la recherche d’un ami de son père, Imbert se laisse heureusement bousculer par ses rencontres qui prennent finalement son film en main. Le voyage se fait initiatique. Le Mauritanien Abderrahmane Sissako part lui aussi à la recherche d’un ami en Angola dans Rostov-Luanda, projeté un autre soir. Ses rencontres esquissent peu à peu un état des lieux d’un pays en guerre.
Les deux films sont respectueux et respectables. Ils ne s’opposent pas mais se complètent. Imbert filme pour comprendre l’Autre, détour nécessaire pour revenir à lui-même : tout en répondant à ses interrogations de mémoire intérieure, il tente de capter les images d’une réalité, tant la pauvreté des conditions de vie que la qualité de l’accueil. Sissako filme pour se comprendre lui-même : il connaît trop cette réalité pour vouloir la montrer. Ce sont plutôt les vides qu’il tente de saisir : non pas la guerre mais ses stigmates, ses traces en chacun, en un mot l’absence de paix. Ce n’est pas d’une réalité qu’il cherche à témoigner mais de ce manque, du fait qu’il ne peut la mettre de côté. C’est l’Histoire complexe de l’Afrique qu’il explore sur le mode de l’intime, sa propre histoire. Alors que la disponibilité et le sourire des gens qu’il rencontre ramènent Imbert à lui-même, Sissako partage avec eux la même quête angoissée que le temps finit par rendre sereine et déterminée, comme dans La Vie sur terre. C’est cela qu’il filme car c’est cela sa vérité.
En première partie de la soirée inaugurale, un 6’de François Kotlarski et Eric Münch, Le Cinéma africain ?, n-ième essai (plutôt réussi dans son choix minimaliste de ne pas légender ce qui se dit, c’est-à-dire d’éviter tout commentaire voix-off ou image) de saisir à travers la parole des cinéastes au Fespaco les déclarations d’existence, les désirs et les difficultés de ce cinéma que l’on ne voit pas. Ce n’est pourtant pas la programmation de Lussas qui permettait de le voir, puisqu’en dehors des films de Sissako, les productions africaines étaient absentes des sélections. Imbert et Sissako : deux regards essentiels, mais quand l’un manque, il y a un vide.
Les soirées plein air donnaient ainsi à voir l’excellent Mobutu, roi du Zaïre du Belge Thierry Michel (cf article dans ce numéro et critique dans Afr. 19) et le passionnant La Commission de la vérité du Belge André Van In (128′, image de Donne Rundle-Afrique du Sud). Alors que les élections à la présidentielle étaient menacées de blocage par l’extrême-droite sud-africaine, un marchandage eut lieu entre le gouvernement du Parti national et l’ANC : l’extrême-droite serait neutralisée en échange d’une amnistie pour les Blancs de l’apartheid. Ces élections conditionnant le passage sans violence d’un gouvernement raciste minoritaire à un gouvernement démocratique, l’ANC n’accepta que sur la base d’une totale transparence. C’est ainsi qu’est née la Commission Vérité et Réconciliation : les Noirs témoignaient des violences subies et les Blancs avouaient leurs actes pour obtenir l’amnistie. En moins de trois ans, plus de 21 000 dépositions de violences et 7125 demandes d’amnisties seront ainsi enregistrées ! (1) Se dessina ainsi un tableau insoupçonné de l’apartheid, extraordinaire témoignage pour les générations futures. Le film est remarquable, à la fois informatif et respectueux, quittant les sentiers convenus du discours politique officiel pour déceler les contradictions. Beaucoup craignaient que l’amnistie ne profite qu’aux coupables en n’accusant que des lampistes tandis que les victimes perdaient leur droit de poursuite et d’indemnisation. Et on comprend comment les Blancs, en plaidant contre toute évidence qu’ils ne savaient pas (on voit De Clerk ne pas demander l’amnistie car cela signifierait une culpabilité), en sont peut-être sortis blanchis mais ont perdu la possibilité de participer à l’avenir de ce pays. En fait, personne n’en est sorti grandi : tous les principaux partis politiques ont rejeté ce qui les concernait dans les conclusions de la Commission… Seule gêne face à ce film : une caméra-épaule pas très discrète face à la douleur. Dans une autre salle, les Histoire(s) de cinéma de Godard scandaient :  » La douleur n’est pas une star : pas de gros-plan !  »
Glissé dans la sélection française, Notre ambassade à Cotonou d’Irène Richard (52′, diffusé sur France 3) est une illustration contradictoire par l’image du code de bonne conduite effectivement édifiant distribué aux ambassadeurs et distillé en voix-off au bon moment. Ce qui apparaît plutôt comme une bonne idée se révèle un artifice bien gênant, le film ne trouvant pas la juste distance et glissant de ce fait, sous couvert d’ironie clin d’œil, vers un panégyrique de notre bon ambassadeur français et de sa femme qui essayent de bien faire. Lorsqu’un débat contradictoire est filmé avec des journalistes ou écrivains béninois sur la question du Rwanda, ce que disent les Africains, notamment Camille Amouro, est gommé pour n’avoir que la réponse convenue de l’ambassadeur (qui résume la position de la droite française :  » Je suis fier de l’action de la France « ). Même si cette réponse ne convainc pas, le manque est flagrant tant le débat est absent. Non que nous voudrions un film rébarbatif mais nous exigeons de connaître ce qui se joue entre les protagonistes afin d’être en position non de gober mais de participer ! Las, la caméra préfère privilégier l’exotisme et s’attardera à plaisir sur des notables complaisants. Cela aurait pu être tourné n’importe où : l’Afrique n’est qu’un décor, suffisamment différente pour montrer ce qu’il faut se coltiner dans ce métier. Il en ressort un portrait présenté comme ludiquement innocent qui finit par déléguer à l’ambassadeur le rôle de faire son éloge, ce dont il ne se tire pas si mal ( » c’est plus une passion qu’un métier « ). La caméra se donne comme neutre, du moins ironique, mais est en définitive complaisante et manipulatrice. Comme écrivait Godard à propos de Leacock,  » rien ne sert d’avoir une image nette si les intentions sont floues « .
C’est finalement à la vidéothèque – fort bien organisée et très complète – que nous avons trouvé des films africains. Nous avions déjà vu au Fespaco les remarquables Chef ! de Jean-Marie Teno et Sarah Maldoror, la nostalgie de l’utopie d’Anne-Laure Folly (cf Africultures 18). Et nous sommes donc précipités sur le magnifique Lettre à Senghor, un 49’du maître documentariste sénégalais (Trésors des poubelles, Ngor l’esprit des lieux). Lui qui évite en général tout discours prend cette fois un ton très personnel :  » Je savais qu’un jour il me faudrait m’interroger enfin sur l’homme dont l’image habite toute ma jeunesse « . Comment aborder  » celui qui n’a pas honte  » (Sedar Senghor en sérère), à qui il reprochait son amour immodéré de la langue française et qu’il avait contesté pour avoir enfermé la Négritude dans une doctrine d’Etat ?  » Notre témoignage doit être à la hauteur de l’homme, indique Djibril Diop Mambety dans une de ses dernières images, et s’en tenir à ce que nous savons « . Mais que savons-nous ?  » Pourquoi ne t’avais-je pas compris ? demande Ndiaye. C’est que nous ne savions rien de tes propres racines « . Il se rend donc dans son village natal, rencontre ses proches, comprend les sources culturelles sérères de sa prédilection pour le dialogue avec l’invisible… Cette Lettre restaure un rapport intime qu’une biographie aurait dilué. Un montage sensible vient renforcer une image superbe qui sait utiliser la beauté des paysages et l’énergie des lieux sans être jamais décorative. Et l’homme Senghor nous apparaît, presque familier.
Ce n’est malheureusement pas le cas de Sony Labou Tansi dans Diogène à Brazzaville (52′, Léandre Alain Baker et Ferdinand Batsimba). Pourtant, les auteurs ont mobilisé tout le gratin pour raconter le grand romancier congolais mort le 14 juin 1995. Chacun y va de son souvenir ou de sa petite phrase. C’est toujours intéressant mais jamais captivant. Ce que Ndiaye exprime par l’image est ici remplacé par des mots. Et  » sous le ciel le plus ciel du monde « , cette avalanche de témoignages tronqués rebondissant sur des images illustratives rend bien peu la vie que créait Sony Labou Tansi en  » faisant l’amour aux mots « . Dommage.
Les aventures de Guédé que nous conte en 47’le seul cinéaste africain rencontré à Lussas, l’Ivoirien Idriss Diabaté, dans Abidjan des enfants font alors figure de respiration tant les dessins des enfants permettent d’entrer dans leur imaginaire car dans cet atelier qui produira un dessin animé que le film nous livre intégralement sans charcutage, on rejoue son envie d’arriver socialement pour ne pas devoir mendier. Le travail des enfants est illustré par l’image comme par le dessin avant que du récit collectif n’émerge un personnage typique du rêve du sportif expatrié vu à la télé… Diabaté arrive ainsi à faire d’un film de commande pour la 5 à visée pédagogique une étonnante ballade imaginaire.
On sent bien à Lussas une fibre pour l’Afrique. Les films sur l’Afrique sont parfois excellents mais ne serait-il pas important d’éviter de perpétuer le rapport unique du regard sur l’autre en ouvrant aussi une place aux cinéastes du continent oublié ?

(1) Les membres de la commission ont réalisé un résumé du rapport de 3500 pages remis le 29 oct. 1998 au Président Mandela par le président de la Commission, Mgr Desmond Tutu. Il a été publié sous le titre Out of the Shadows chez Macmillan (Afr. du Sud). Une traduction allemande vient de paraître chez Brandes & Apsel (Francfort). A quand une édition française ?///Article N° : 1022

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Les images de l'article
Notre ambassade à Cotonou © DR




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