L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi, de Thierry Michel

L'ascension des opportunistes est résistible

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De film en film, Thierry Michel centre sa réflexion sur la question du pouvoir. S’il l’a étudiée sur d’autres terrains, comme avec Iran, sous le voile des apparences, c’est au Congo qu’il trouve ce qu’il cherche et y retourne pour cela depuis vingt ans. C’est en effet au Congo que l’importance des enjeux économiques face à l’extrême pauvreté conjugue et résume la quintessence de ce qu’il perçoit comme le nœud de la question : le rapport du pouvoir au divin.
Le Katanga est la région la plus riche d’Afrique, et Moïse Katumbi, son gouverneur, est l’homme le plus riche du pays, contrôlant à travers ses entreprises une bonne partie de la province. Il dirige en outre « le Tout-puissant Mazembé », le seul club de foot africain à être allé jusqu’en finale de la coupe du monde, devenu instrument de sa propagande et dont les supporters sont devenus sa milice d’intervention. On retrouve chez Katumbi le charisme et la force de séduction de Mobutu, mais au lieu d’arriver au pouvoir par un coup d’Etat, c’est par les urnes qu’il y est parvenu. Il base son pouvoir sur le business et les cadeaux, avec pour principale stratégie de plaire à tout le monde. Il n’hésite pas à tancer les douaniers laxistes devant les caméras et à promettre de payer lui-même ce que l’Etat ne fournit pas : on prend Moïse au prénom prometteur pour un nouveau messie, sans se poser la question de l’origine de son argent, alors même que son entrée en politique lui ouvre en toute opacité des opportunités plus que douteuses.
Le film ne lève pas le voile sur l’origine de l’immense fortune du métis Moïse Katumbi, fils d’un Juif sépharade originaire de l’île de Rhodes dont les parents avaient fini en camp de concentration. Ses débuts dans la vente des poissons est évoquée mais pas ses années en Zambie où il a multiplié les affaires juteuses sous la protection du président Frederick Chiluba (qui sera ensuite poursuivi pour corruption). Le terrain est complexe et glissant, et Thierry Michel préfère s’attacher à la personnalité d’un personnage que l’on avait déjà pu identifier dans Katanga Business comme un héros de western, ce que renforce le chapeau noir qu’il porte volontiers.
Katumbi a certes de quoi s’étendre en largesses et il fait effectivement des cadeaux importants, ce qui empêche de ranger l’homme dans le simple clan des prédateurs, même s’il est loin d’être un Robin des bois. Cela fait six ans que Thierry Michel suit sa carrière : c’est cette alchimie d’un pouvoir aussi populiste qu’autoritaire qui l’intéresse. On en voit dans le film les limites, lorsque Katumbi peine à régler les conflits sociaux sans contrecarrer les entreprises. De promesses non tenues en déceptions, son image se dégrade mais il saura rebondir. Thierry Michel lui laisse la parole et suit ses journées : Katumbi se dévoile de lui-même, pas besoin d’y ajouter beaucoup de commentaires. Le choix des séquences est habile, suivant une progression sans retour : on se dit au départ qu’il vaut mieux l’efficacité d’un riche homme d’affaires en politique qui n’a pas besoin de s’approprier les richesses et l’on comprend vite que la générosité masque une prébende subtile, protégée par une toile de propagande et de rapports de force violents où ses opposants, politiques ou journalistes, n’ont aucune chance.
Les rapports tendus avec Joseph Kabila sont évoqués : Katumbi, qui fait partie de la même famille politique, menace-t-il son pouvoir ? Sa popularité fera-t-elle de lui le nouveau dauphin du parti pour les élections de 2016 ? Et comment ferait-il pour asseoir son emprise sur l’ensemble d’un pays gangrené par la corruption ? Si le film ne développe pas ces questions, ce sont celles qui se posent en RDC, notamment avec le projet de découpage du Katanga en quatre provinces pour tenter d’enrayer la montée de Katumbi.
L’Irrésistible ascension de Moïse Katumbi n’est pas sans évoquer La Résistible ascension d’Arturo Ui de Bertold Brecht : au-delà de la similarité des titres, il y a de l’épique et de la farce dans le film comme dans la pièce. Brecht jouait sur la distanciation pour signifier que l’ascension d’Hitler aurait pu être évitée s’il n’avait pas profité de soutiens efficaces et qu’il ne s’agissait pas seulement d’une fascination pour l’homme. Chez Thierry Michel, dans la continuité de son précédent film L’Affaire Chebeya, la résistance est évoquée par un activiste des droits de l’homme, un opposant, un dirigeant syndical et plusieurs journalistes qui ne craignent pas de parler haut. Pris isolément, leur courage ne semble pas peser bien lourd pour enrayer un homme qui, plutôt que de proposer et appliquer un programme de développement, fait de la politique un commerce et d’une province une entreprise. Mais s’ils ne font pas encore mouvement, ils désacralisent celui que l’on érige comme dieu. En cela, ils sont porteurs d’espoir et rappellent que l’ascension des opportunistes est résistible.

///Article N° : 11485

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