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Industrie du disque en chute libre, baisse conséquente des budgets de festivals, remise en question des pratiques et des structures culturelles. Dans ce paysage morose, où les moyens se font rares, il n’est pas toujours évident pour les artistes de maintenir leur activité. L’édition musicale et les résidences de création sont des réponses possibles face à la crise actuelle, dont peuvent bénéficier les artistes africains en France.

L’édition musicale, secteur assez méconnu, et pourtant la plus ancienne des professions commerciales liées à la création, est devenue incontournable depuis que le disque est en crise. Pour comprendre ce métier, il faut savoir que l’éditeur ne parle pas d’artistes mais d’auteurs, de compositeurs et d’œuvres. Il signe un contrat avec eux, qu’ils soient ou non interprètes. Ces derniers lui cèdent une partie de leurs droits, en échange de sa médiation pour promouvoir l’œuvre « de façon permanente et suivie ». Concrètement, Stéphane Poulin, responsable des éditions à Radio France International (RFI), explique : « Je passe un contrat avec un compositeur sur son œuvre, on la dépose à la SACEM(1). L’œuvre est diffusée sur France Inter par exemple et, selon le contrat de répartition des droits, c’est grosso modo 1/3 pour l’éditeur et 2/3 pour l’auteur, sachant que la diffusion sur France Inter, c’est 30 centimes d’euros la seconde ».
L’éditeur défend les droits des auteurs, veille à la protection juridique des œuvres, mais il assure aussi leur exploitation commerciale. Historiquement, l’éditeur faisait vivre l’œuvre sous forme écrite, à travers la vente des partitions. Mais au cours du XXème siècle, l’ère « phonographique » a transformé le travail de l’éditeur, ne pouvant plus compter sur ces supports graphiques. La vente de disques devenant un marché très rémunérateur, il s’est alors retrouvé au second plan derrière les producteurs. Avec l’avènement du numérique depuis les années 2000, la profession est redevenue toutefois centrale. La musique se consomme via l’ordinateur, les smartphones, tablettes, consoles, et puisque le disque ne se vend plus, l’éditeur revient sur le devant de la scène.
RFI crée son secteur édition en 2010, la crise du disque étant déjà entamée depuis 10 ans. A l’occasion de la refonte de l’habillage d’antenne, Stéphane Poulin crée un catalogue d’illustrations sonores. La radio avait déjà une banque de sons à laquelle étaient affiliées des centaines de radios du monde, dont 80 % en Afrique. Le catalogue « RFI instrumental » comprend aujourd’hui des catégories diverses, pour les producteurs radiophoniques, les habillages d’antennes, et des catégories par style de musique, en provenance des cinq continents. « On peut éditer n’importe quelle musique, du jingle entendu sur le quai de la gare jusqu’à la musique de fond sonore dans un film, en passant par la musique d’artiste », explique Stéphane Poulin. A côté de ce catalogue, RFI édite ainsi 5 à 6 artistes par an, dont une bonne moitié de musiciens africains, à l’instar de Freddy Massamba et Gasandji, leurs poulains actuels.
Nombre d’artistes se sont longtemps passés de l’édition, système qui peut sembler s’adresser à une niche d’artistes initiés aux codes d’un milieu opaque, ou encore profession qui soulève la suspicion. Les artistes ont parfois une peur d’être lésés ou dépossédés de leurs droits. Tout récemment édité par RFI, l’artiste d’origine congolaise Rido Bayonne défend n’avoir jamais cédé aucune de ses œuvres. Depuis 1973, il a orchestré sa carrière en parfait autodidacte, se passant d’être édité ou produit par une maison. Céder ses œuvres pour lui reviendrait presque à céder son âme au diable. Dans l’esprit de toute une génération d’artistes indépendants, l’engagement de l’éditeur à investir sur l’œuvre doit correspondre aux droits qu’il perçoit : « L’éditeur devrait vraiment investir au début pour permettre à l’artiste d’être confortable pendant qu’il travaille sur l’œuvre. Aujourd’hui, trop d’éditeurs attendent que la musique passe juste une fois à la radio. C’est trop facile, en attendant il n’y a rien de confortable pour l’artiste ». Pourtant, Rido est édité pour la première fois de sa carrière, dans le cadre d’un album anniversaire de 20 titres prévu pour 2015. Stéphane Poulin, responsable des éditions à RFI, a su gagner sa confiance. Il a investi sur le mix et recherche un co-éditeur sur l’album. « Mais c’est une question de personne », affirme Rido, qui n’imagine pas d’engagement au-delà de 20 ans.
Baco, artiste comorien, également édité par RFI, souligne l’importance de l’édition, mais remarque aussi une dépréciation du métier, qui autorise tout le monde à prétendre au rôle d’éditeur, sans y mettre les moyens. Avant que le marché ne soit saturé, les éditeurs avaient l’air de faire leur boulot. Ils étaient prêts à investir des sommes conséquentes dans le lancement d’un projet d’artiste, et même à lui avancer de l’argent, en amont, pour se reconstruire ou se construire un répertoire. Aujourd’hui, les projecteurs se braquent sur l’édition, et l’idée d’une possible manne à récupérer interpelle. Les producteurs et les tourneurs veulent eux-mêmes se structurer comme éditeurs pour mieux contrôler ce processus. Mais peu disposent des réseaux nécessaires pour placer les œuvres, les diffuser, de manière à ce qu’elles rapportent. Peu d’entre eux parviennent à assumer pleinement leur rôle d’éditeur et à investir sur le long terme. Comme Rido Bayonne, avant d’accorder sa confiance à Stéphane Poulin et à RFI, Baco, tenant compte de cette réalité du marché, avait toujours refusé de céder ses œuvres, malgré de multiples propositions. Indépendant, il a toujours négocié au compte-goutte, morceau par morceau, à travers sa propre structure associative, ne laissant pas à d’autres le loisir de placer ses morceaux.
Etre édité, à quel point est-ce alors vital pour l’artiste ? « Ça dépend du répertoire, nuance Stéphane Poulin.On s’est cassé les dents en Europe avec les rappeurs africains, parce qu’ils chantent en langue locale. Le rap en France a déjà du mal à percer, alors placer du rap en bambara ou en wolof en radio est vraiment difficile. Les artistes africains en funk, jazz, coupé-décalé, ou des musiques qui font danser comme le zouk, passent très bien en boîte de nuit, dans les magasins, en clip télé et radio. Là, oui, c’est une grande source de revenus à côté du disque, parce que l’édition rémunère toutes les exploitations des œuvres. Mais si la musique est trop spéciale, si c’est une niche, l’éditeur va avoir du mal à promouvoir l’œuvre ». Avec Gasandji notamment, il sait qu’il doit travailler dans la durée, dans une perspective de développement de carrière. « C’est un travail de fond, elle fait du folk africain de très belle facture, mais il faut que le public adhère, ce sont de nouveaux sons en France. Il y a un côté découverte qui doit être mis en avant ». Bien entourée d’un tourneur, de deux éditeurs et d’un label de production, cette jeune artiste commence ainsi à se faire connaitre sur les scènes françaises.
« L’édition a encore de l’avenir tant qu’il y aura des règles qui régiront le droit d’auteur et qu’il y aura des concerts et des médias qui diffusent les œuvres », espère Stéphane. Des médias qui programment des sons actuels, venant du secteur des musiques du monde, ne sont pas si nombreux en France. En radio, derrière RFI, il y a Nova, FIP, France Culture et Africa n°1, quelques radios associatives aussi. Du côté de la télévision, quelques doigts d’une main suffisent à nommer ce qui se programme entre TV5 Monde et France Ô.
Les résidences : un accompagnement artistique
Les résidences, organisées par des scènes de musique actuelle, accompagnées d’actions culturelles sur la durée, sont l’occasion pour nombre d’artistes de s’engager dans des processus financés, innovants, construits au plus près, et même avec leur public. Une manière de respirer pour le créateur, avec un minimum de confort.
En plein développement, les résidences sont proposées par des scènes qui se positionnent, aux côtés de festivals partenaires, comme autant de défricheurs, d’espaces de recherche et de confrontation des savoir-faire. En région parisienne, Le Cap, à Aulnay-sous-Bois, et Deux Pièces Cuisine, au Blanc-Mesnil, sont parmi ces scènes novatrices de musiques actuelles qui accueillent chaque année des artistes du monde enter. Ainsi, le Cap vient-il d’organiser avec le festival Africolor une résidence de Ze Jam Afane, déclinée autour de la musique, du conte et de la « palabre ». Deux Pièces Cuisine de son côté travaille régulièrement avec le festival Villes des musiques du monde. C’est dans ce cadre qu’il accueillera à l’automne prochain François Kokelaere. En résidence, ce compositeur et producteur des Percussions de Guinée, bien connues dans les années 1990, proposera une reformation du groupe en trio sous le nom des Awa’s Guinean Band.
Résidence se conjugue au pluriel, suivant plusieurs formats. Le plus court est la résidence de répétition ou de pré-production, de 3 à 5 jours. Elle permet aux artistes de préparer un spectacle en studio ou sur scène, avec un accompagnement technique et logistique. C’est l’occasion d’accueillir des artistes en développement ou de faire découvrir des artistes moins connus, comme Ali Amran, artisan de rock kabyle, présent au programme du cap. Plus conséquente, la résidence de création s’étend de 3 à 6 mois. La structure accompagne un artiste, comme Souad Massi en 2012, toujours au Cap, dans une création qui permet de tisser des liens avec les structures sociales et culturelles du territoire. Ce volet répond à des financements spécifiques et positionne l’artiste en lien direct avec des habitants. Enfin, reste la résidence d’implantation, lorsque la structure accompagne un artiste sur plusieurs saisons. Au Cap, il y eut notamment Brakka, dont le travail interrogeait, entre autres, le jazz, la musique concrète et les sonorités sud-africaines, lors de sa résidence, située entre 2010 et 2013. Dans ce cas précis, « on ne sait pas lequel, de l’artiste ou de la structure, accompagne l’autre », reconnait Eric Paris, directeur à Deux Pièces Cuisine. Toute une série d’événements se construit, ainsi qu’un programme de diffusion des créations et des répétitions, ensuite. Pour Stéphane Moquet, directeur du Cap : « L’important est de rendre accessible une certaine création musicale à des gens qui n’ont pas forcément l’éducation ou la sensibilité pour les découvrir. Inventer des nouvelles formes de rencontres avec l’artiste, autre que le simple concert. »
Chaque résidence est financée, l’artiste étant rémunéré pour son travail de création, ses concerts, mais aussi pour tout le travail d’actions culturelles qu’il co-construit avec la structure. Les soutiens financiers pour ces résidences sont mêmes de plus en plus nombreux, remarque Eric Paris. Les principaux bailleurs sont la Direction régionale des affaires culturelles, les Conseils généraux, la Région Ile-de-France, le Centre national des variétés (CNV) et ARCADI. Pour développer leurs créations, les structures demandent aussi des subventions spécifiques, dans certains cas. Mais outre l’aspect financier, la résidence engage une dynamique de renouvellement musical et de développement des publics. « Ces résidences nous apportent cette identité de passeur, de défricheur. Elles nous apportent des compétences artistiques aussi pour porter un projet très ambitieux en termes de médiation culturelle. On n’active pas des réseaux pour donner des codes, expliquer un projet d’artiste à des habitants, mais on demande à l’artiste lui-même d’aller au plus près des habitants pour créer avec eux », explique Eric Paris. Les actions culturelles développées par ces scènes peuvent aller d’une masterclass à de l’intervention en crèche, à de la présence en maison de retraite, à des répétitions ouvertes aux collèges ou encore à des concerts chez les habitants, en appartements. Stéphane Moquet l’exprime ainsi : « Les actions culturelles sont un terrain de jeux sans limites pour nous ».

(1)La SACEM est la première société de gestion collective des droits d’auteurs en France.Plus d’infos, se rendre sur les sites :
RFI instrumental
Le Cap
Deux pièces cuisine ///Article N° : 12336

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Rido Bayonne




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