Lire en été 9. Métaspora, Essai sur les patries intimes de Joël Des Rosiers

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L’été est souvent l’occasion de prendre davantage le temps de lire. Africultures, jusqu’en août, vous conseille chaque semaine quelques œuvres parues ces derniers mois et de grands entretiens.

Poète, essayiste et psychiatre, Joël Des Rosiers publie en novembre dernier Métaspora, Essai sur les patries intimes(1). Une publication parue chez Tryptique à Montréal, comme l’ensemble des titres de l’auteur depuis 1987. Joël Des Rosiers est récipiendaire de nombreux prix parmi lesquels, en 2011, le prix du Québec Athanase-David pour la qualité exceptionnelle de son œuvre. Focus sur son dernier essai.

Il y a d’abord la couverture, avec un titre énigmatique, comme souvent chez Joël des Rosiers – Métaspora, Essai sur les patries intimes – énigmatique parce qu’il attire le regard et convoque, déjà, l’entendement comme dirait quelque philosophe. Et qui cherche des mots de philosophe, de cette philosophie qui construit le monde par concepts, en un langage toujours renouvelé, avec des lignes de fuite, des toiles de fond, un univers qui se déplace au gré des voyages et toujours en bonne compagnie d’autres voyageurs- et de la danse, Nietzsche est naturellement présent- trouvera dans ce livre de quoi nourrir sa pensée, et pour longtemps. Avis à celles et ceux à qui j’ai parlé, cette année, de littérature et philosophie, ou de « frontières ».
Étonnée de voir une longue citation de Gabriel Marcel extraite de Homo Viator, ouvrir cet essai – et ces bons mots que l’on n’oublie pas ! « …là où l’espérance fait défaut, l’âme se dessèche et s’exténue (…) Mais c’est de l’âme et d’elle seule, qu’il est suprêmement vrai de dire qu’être, c’est être en route. » L’essentiel est dit, ou presque. Reste à ouvrir cet essai labyrinthique où il est permis de se perdre et de se retrouver sous le signe de l’errance et de l’égarement. (Le Guide des Égarés de Moise Maïmonide est cité, heureusement !) Mais rien d’étonnant chez Joël Des Rosiers où des auteurs qu’on croyait oubliés resurgissent à chaque escale pour donner le ton et s’éclipser momentanément. Comme dans une sorte de féérie. Restent quelques points d’ancrage avec lesquels il se déplace : Mallarmé, Rimbaud, Baudelaire, Isidore Ducasse (Lautréamont), Kafka et son bézoard …Car il est question des existences en souffrance dans le monde global et des expressions artistiques et littéraires. Voilà pourquoi, de la littérature au cinéma, en passant par la musique et les arts visuels, rien n’est laissé au hasard. Et un intérêt particulier pour quelques auteures au féminin qui pratiquent l’écriture « métasporique » de soi : Marie Ndiaye, Maryse Condé ou l’artiste Wangechi Mutu.
Faut-il expliquer, d’emblée, les mots « étrangers » ? Il y a toujours chez Joël Des rosiers le souci de donner à entendre l’histoire des mots qui constituent la matière de son propre discours, depuis l’origine. Mais aucune remontée à l’étymon ne nous permet d’entrer de plain- pied au cœur de cette pensée fragmentée et reliée qui, ici, s’ouvre à l’ombre du sort. Or l’étrangeté d’un mot ou d’un concept n’attire le regard que s’il est pleinement situé, ancré dans le corpus d’un univers imaginaire ou d’un système de pensée, que s’il en épouse les contours, dit son ordre ou son désordre. Le mot étranger est toujours chez soi, même en pays inconnu. Voilà pourquoi le lecteur (la lectrice) attend de voir où s’incarne la métaspora. Et seule la petite histoire, ces « élégies » où il est question d’amour, de mort, d’épreuve, de dignité lui ouvrent quelques pistes et entonnent un chant d’espérance. Puis une photo, longuement commentée, objet-fétiche, la photo du Général Alix Olivier, l’aïeul maternel. Ainsi la généalogie, racontée comme un conte, est un beau poème, variations, hors texte(2), sur le voyage, la traversée, et l’égarement sous le signe de l’épreuve et du sacrifice. L’aïeul Alix Olivier perd sa femme Blanche Bruneau en couches. Et le nouveau-né, Joseph Dunès Olivier, ne choisit ni son lieu de naissance dans la ville des Cayes, ni les circonstances dont il portera l’ombre sa vie durant. Il traverse les mers du Sud vers le Nord. Il fera ses études à Bordeaux, vivra à Paris, puis fera le voyage du retour. Vers la fin du livre, quelques photos, parmi lesquelles la photo-fétiche de l’aïeul qui veille sur l’écriture et les voyages de Joël Des Rosiers. Voilà, le ton est donné, une écriture de soi si singulière, parce qu’elle lit d’autres écritures qu’elle côtoie, qu’elle fréquente non pas par courtoisie, sans doute pour la mise en résonance avec sa propre musique intérieure. Reste à orchestrer le tout dans l’espace et dans le temps- en langage académique, on parlera d’intertextualité-, autour de la « métaspora ». Entre-temps, de longs passages sur l’histoire du photographe de l’aïeul maternel(3) et de la photographie à Paris, à la fin du 19ème siècle. Et si cette photo était le fond de la pensée de Joël Des Rosiers ? Son « bézoard », comme il parle du « bézoard » de Kafka ? Cette boule dans les tripes qui pousse à tenir le coup, la boule magique capable de guérir…
On entend Métaspora : quatre voyelles sonores et musicales. Mais le sous-titre réserve bien des surprises. Essai sur les patries intimes. Joël Des Rosiers chemine en bonne compagnie, d’abord dans une bibliothèque, comme Borges qui, par citation interposée, le conduit jusqu’au cœur de sa propre pensée patiemment poursuivie à chaque fragment: « De toutes les villes du monde, de toutes les patries intimes qu’un homme cherche à mériter au cours de ses voyages, Genève me semble la plus propice au bonheur. »(4) Puis le poète-médecin fait corps avec la bibliothèque-labyrinthe : il explore la proximité des arts, les interférences et résonnances, qui, cette fois-ci, vont en ordre dispersé, disséminé suivant les pas des « égarés » dans le monde global.
On cherche des portes d’entrée dans ce monde sonore et rythmé, il y en a une, justement, en couverture : cette toile de fond, éclairée, lumineuse, qui attire le regard, le capte, convoque le ressouvenir, nous conduit, subrepticement, dans un monde imaginaire- ou peut-être à venir. Une œuvre d’art. Une danseuse en mouvement, dont le corps, hétéroclite, semble recomposé. Wangechi Mutu? La réponse viendra plus tard, Joël Des Rosiers s’attarde sur l’art et le langage de l’artiste kenyane qu’il compare à Jean-Michel Basquiat. Pourtant, si l’un fut comme un météore à la fin des années 1980, l’autre, bien connue, continue d’explorer son propre univers sur fond de « biographie » et d’archives, sur fond de conflit avec le père : « L’artiste Wangechi Mutu fonde son approche sur la notion d’archives médicales, coloniales et fauniques qu’elle traite à la fois comme cadre conceptuel et une métaphore de l’expérience contemporaine. »(5)
La métaspora entend révoquer racines et rhizomes. Elle passe par la nostalgie qui n’est plus ce qu’elle était sur la cartographie de la diaspora qui convoque l’ici et là-bas. Dans la pensée de la métaspora, le déplacement des signes et des expériences vitales, douloureuses, s’exprime à chaque fragment, d’un projet à l’autre. Car il faut s’armer de patience, le texte linéaire n’existe pas : les codes se brouillent, se superposent, se suivent. Les citations, nombreuses et longues, pourraient provoquer « l’égarement ». Alors, bienvenue dans l’univers de la « métaspora » ! Heureusement, Joël Des Rosiers sait prendre les devants pour guider le lecteur (la lectrice) dans les méandres de son texte : « Les discours sporadiques, au sens de semences, de fragments, rassemblés dans le présent ouvrage, sont des récits ouverts au carrefour de la psychanalyse, de la musique et du cinéma. Ils cherchent à accréditer l’idée que l’écrivain enrichit son intimité avec les lieux où il vit et où il a vécu dans la mesure où il garde une conscience exquise de sa dignité d’étranger souffrant. »(6). On croit entendre quelques allusions aux « grains de pollen » (Blütenstaub) dont parle Novalis(7), également cité dans le texte.
Mais ni les choses, ni les histoires ne sont simples. Métaspora en appel à l’art ouvert au présent et préfigurant l’avenir: photographie, littérature, poésie, cinéma, peinture. Rien n’échappe à l’œil de celui qui pratique le soin en médecine, en littérature, en cinéma et musique. Si les chapitres sur Maryse condé et Marie Ndiaye sont absolument remarquables, on lira également avec intérêt celui consacré à Wyclef Jean, le musicien qui a défrayé la chronique en présentant sa candidature à la présidence de la République à Haïti.  » La candidature de Wyclef Jean a posé la question du rapport esthétique/politique sous l’angle des nouvelles formes d’historicité : des sens d’histoire, des délimitations de territoires, des prises de possession du langage. » (8) Mais dans cette proximité, Joël Des Rosiers préfère le respect de l’esthétique : « Lorsque la musique se charge d’intentions politiques, celles-ci seraient plus lisibles si chaque artiste pouvait respecter les dix commandements du hip-hop dont le premier : Quand tu diras, ta profération sera poétique. »(9)
Dans cet essai composé de multiples essais qui obéissent, chacun, à la règle de la fragmentation, il y a de la place pour le dialogue. Des entretiens publiés en ligne son repris ici. Mais dans cet univers constitué de discours fragmentaires reviennent quelques motifs, comme pour relier les fragments entre eux, par exemple l’absence ou l’ombre des pères. Ainsi, être responsable, c’est assumer, aussi, le poids de l’absent-présent.

1)Montréal, Tryptique, 2013, 328 pages.
(2)La partie intitulée « Elégies », dans l’économie du texte, est située avant l’avant-propos
(3) Voir la photo : page 225.
(4) Joël Des Rosiers, Métaspora, Essai sur les patries intimes, p.35.
(5) Op.cit. p.153.
Op.cit. p.35.
(6) Comme j’ai essayé de le montrer il y a longtemps déjà, dans un texte intitulé « Variations sur l’idée de vie chez Novalis », publié en 1992 dans Le Korè, (Revue ivoirienne de philosophie et de culture), la pensée de la semence mais aussi du fragment, de même que celle du réseau est absolument fascinante.
(7) Op.cit.p.244
(8) Op.cit.p.247
23 juillet 2014///Article N° : 12334

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