Avignon 2006. Un festival en sol

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Aussi différentes soient-elles, les pièces présentées cet été dans le cadre du Théâtre d’Outre-Mer en Avignon (T.O.M.A) étaient toutes étrangement traversées par le thème de la solitude et de l’incommunicabilité.

Sol, comme soleil ! car il a fait très chaud cet été en Avignon et les spectacles de plein air ont souffert autant de la canicule que des orages. Plusieurs représentations du Festival ont été annulées. Sizwe Banzi est mort, le spectacle que Peter Brook présentait à la Carrière de Boulbon n’y a pas échappé, seul spectacle du « in » qui représentait le continent africain avec deux magnifiques acteurs, appartenant à deux générations et à deux cultures si différentes, qui servaient admirablement le texte d’Athol Fugar, John Kani et Winston Ntshona. Habib Dembélé est un conteur porteur des valeurs traditionnelles du Mali. Pitcho Womba Konga est un jeune rappeur issu de l’immigration qui a grandi en Belgique. Réunir ces deux artistes pour raconter les townships en dit long sur l’acuité du regard de Peter Brook sur l’Afrique contemporaine, un spectacle à revoir à Paris au Théâtre des Bouffes du Nord (1).
Des spectacles à l’unisson
Sol, comme solitude surtout ! Car on ne sait par quel hasard ou quelle mystérieuse alchimie, la plupart des spectacles du festival représentant l’Afrique ou l’outre-mer était traversée par le thème de la solitude et de l’incommunicabilité. À commencer par Sizwe Banzi qui, enlisé dans le système absurde de l’apartheid, se bat contre des murs d’incompréhension pour trouver des papiers en règle. Mais il semble aussi que toute la programmation du Théâtre d’Outre-Mer en Avignon à la Chapelle du Verbe incarné ait été sous le signe de la solitude. Des spectacles à l’unisson, tous en sol majeur alors qu’ils ont d’abord en commun de représenter les quatre coins de la planète : l’île de la Réunion pour Carnets de bord avec la Compagnie Danses en l’R, la Nouvelle Calédonie pour Les Champs de la terre avec Calédofolies – Les Incompressibles, la Côte d’Ivoire pour Blue-S-cat en association avec L’Art éclair, la Guadeloupe pour Dimanche avec un Dorlis de la Compagnie du Tout monde, la Martinique pour Elles avec L’Artchipel-Scène Nationale de Guadeloupe (en coproduction aux côtés de la compagnie l’Instant présent), le Maroc, le Sénégal et la Goutte d’or pour Les Soldats inconnus avec la compagnie Graine de soleil, Cuba et la Martinique pour Quelques histoires d’amour très tristes…
Or les compagnies ne se connaissaient pas avant de se retrouver sous les ogives de cette magnifique chapelle si bien nommée ! Pourtant, les spectacles se répondaient parfois et traitaient tous de la solitude humaine, de l’incompréhension entre les êtres, de cette incommunicabilité qui fait la tragédie de notre époque et conduit à l’isolement, mais aussi à la violence et à la guerre.
Dans un décor gigogne où les armoires s’ouvrent et se ferment sur l’obscurité des peurs et des désirs, Greg Germain présentait une reprise de Dimanche avec un Dorlis, une pièce de Patrick Chamoiseau créée en 2004. Une jeune fille assaillie par ses fantasmes fournit des armes dérisoires contre le monstre qui a surgi nu de dessous le tapis de sa chambre.
Günther Germain est particulièrement touchant dans ce rôle de tendre vampire contraint d’endosser une chemise de nuit en dentelle et d’atteindre par la tendresse le cœur de celle qui se laisse abuser par les idées reçues et les préjugés. Lui est aveuglé par la lumière, mais elle, refuse de regarder en face les turpitudes que des siècles de souffrance ont engendrées dans les îles à sucre, où l’amertume et la haine ont cédé la place aux mythiques douceurs des tropiques. Amel Aïdoudi qui joue les femmes enfants parvient à nous faire entrer dans son trouble avec sensibilité et drôlerie. L’enfance n’est jamais très loin et la force poétique du texte de Chamoiseau nous emporte sur les ailes du rêve.
Y a-t-il quelqu’un ? criait la comédienne en ouverture de Dimanche avec un Dorlis. C’est quasiment ce même cri que pousse la femme au début de Blue-S-cat, un texte de Koffi Kwahulé qu’il a lui-même mis scène, avec Nanténé Traoré et Olivier Brunhes : deux inconnus piégés dans un ascenseur en panne, un homme et une femme qui feignent de s’ignorer claquemurés dans leur univers respectif, dans leur petite musique.
La rencontre s’avérera impossible ; la peur de la femme, la fausse indifférence de l’homme, les pensées obsessionnelles qui hantent chacun seront autant d’obstacles, autant d’impossibilités à dépasser. Mais les deux partitions parviendront à entrer en harmonie le temps de la représentation.
La scénographie de Christian Tirole qui suggère la plateforme ascensionnelle du monte-charge tout autant qu’un podium céleste, et ces veilleuses d’escalier qui cernent le plateau aux lumières inventives de Bastien Courthieu, crée un univers cinématographique. Les deux acteurs sont d’une extraordinaire présence, à la fois pathétiques et drôles.
Ils exhibent nos petitesses, nos folies mais avec un jeu parfois décalé qui ne cesse de nous surprendre et une gestuelle aussi loufoque que craquante grâce à la patte chorégraphique de Philippe Fialho.
L’ambiance musicale associe les univers si différents du jazz, de la musique sacrée juive et même de la techno et finit par tisser ensemble ces solitudes. Et le théâtre devient le temps d’une représentation le point de rencontre entre le ciel et la terre, entre l’immanence au féminin et la transcendance au masculin, entre la tour et l’avion, le point d’explosion du tragique.
Solitude du pouvoir et de la désolation
Autre solitude, autre impuissance, celle de ce rituel ancestral qui ne parvient pas à convoquer les esprits et laisse les personnages comme naufragés sur une île déserte dans Elles. L’incommunicabilité, l’impossible rencontre se jouent cette fois entre mère et fille, mais il s’agit bien encore de solitude et d’amour. Sylvie Joco qui a monté la pièce a tissé entre eux les textes de différents auteurs :
Gerty Dambury de la Guadeloupe, Maria-Luisia Ruiz d’origine andalouse, mais qui vit à New York et le Haïtien A…
Dans une scénographie de banquise aux arbres lumineux et métalliques et à la végétation de lianes en plastique blanc, Nathalie Vairac parvient à rendre toute la capacité de son talent, à se faire plume sur la page blanche. Elle danse, chante et joue au côté d’un musicien originaire du Brésil, Dousty Dos Santos, qui installe un univers musical incantatoire, d’une grande force évocatrice et parvient au-delà du rituel, par la simple énergie du souvenir, à renouer avec les origines, à raviver la flamme et retrouver les couleurs du passé.
La solitude que mettait en scène Les soldats inconnus appartenait à un autre registre, celui du soldat face à la mort et loin de son pays natal. La pièce conçue par Khalid Tamer et Julien Favart raconte l’aventure de ces tirailleurs enrôlés en 1940 pour venir combattre l’ennemi nazi et libérer la terre de France. Ils venaient d’Algérie, du Sénégal, du Maroc, de Tunisie du Mali de Madagascar… Puisant dans des œuvres diverses, les BD de Tardi, mais aussi des ouvrages historiques, des romans comme La Danse du Sergent Musgrave de John Arden, Les Oubliés de la guerre de Michel Séonnet, Morts pour la France de Doumbi Fakoli, et même des pièces de théâtre comme Le Masque boiteux de Koffi Kwahulé, Khalid Tamer et Julien Favart ont imaginé le destin de cinq soldats :
Aboubakar de Saint-Louis du Sénégal, le Sergent, pied-noir d’origine espagnole né à Oran, Ali, le Marocain engagé à Marrakech, Mokhtar goumier tunisien de 19 ans et Moussa né au Mali.
Dans une mise en scène très brechtienne et parfaitement orchestrée, avec des éléments scéniques qui se métamorphosent au fil du jeu (palissades qui deviennent tranchées et pierres tombales, cantinières qui se font caisses d’armes ou sacs de sable), les cinq acteurs disent avec simplicité l’abandon et la détresse de ceux qui font une guerre qu’ils ne comprennent pas et dont le sacrifice et l’héroïsme a eu tôt fait d’être oubliés.
Les Champs de la terre, le spectacle venu de Nouméa et mis en scène par Anne-Sophie Arzul à partir d’un texte de l’auteur kanak Pierre Gope traitait, lui, de la solitude du pouvoir et de la désolation qu’elle entraîne derrière elle. Grâce au parti pris très ludique de la mise en scène, aux ingénieux costumes de Sophie Bossé et au jeu des acteurs quasiment chorégraphié, le drame animalier imaginé par Pierre Gope gardait toute sa portée satirique.
Sa majesté le Rat tyrannique, martyrisant les animaux de la brousse et traversant à toute vitesse le plateau sur son caddy de supermarché motorisé, l’oreille collée à sa chaussure de téléphone, le conseiller en bouc aux cornes de fil de fer tressé et le chien au cou usé par son collier, offraient un spectacle aussi amusant que critique, puisant dans l’univers de la fable et du conte, mais stigmatisant aussi l’inexorable destruction engendrée par la société de consommation.
L’impossible union des amants et l’irrémédiable solitude face à la mort étaient les thèmes des Quelques Histoires d’amour très tristes d’Ulises Cala mis en scène par Yoshvina Médina. Spectacle où le public était invité à éclairer lui-même les comédiens avec des lampes électriques qu’on lui confie à l’entrée de la représentation. Installés dans l’obscurité autour d’une arène de sciure épaisse dans laquelle s’enfoncent les acteurs, les spectateurs font eux-mêmes surgir de la nuit les figures énigmatiques des histoires qui leur sont racontées : un théâtre brut où les corps sont dénudés et le jeu très charnel, animal même, avec ses corps à corps, ses empoignades, ses enlacements, ses frottements, ses emboîtements…
Un festival pour conjurer le sort
Sol comme solo aussi, spectateur en solo, danse en solo pour Faux ciels que présentait la compagnie d’Éric Languet selon un concept décalé où les danseuses rabattent le spectateur sur le trottoir et lui offrent, dans un seul à seul improbable, une pièce chorégraphique de trois minutes à choisir selon un thème. Un dispositif qui joue sur l’ambiguïté de la relation au spectateur pour interroger l’intime, questionnement que l’on retrouvait dans Carnets de bord, l’autre pièce chorégraphique que présentait la Compagnie Danses en l’R.
Quelques autres spectacles d’outre-mer et d’Afrique étaient présents dans le festival, notamment grâce à la belle programmation de la Manufacture, un lieu consacré à des productions belges et où l’on a pu voir L’Invisible de Philippe Blasband mis en scène par Astrid Mamina de Kinshasa avec le Zaïrois Dieudonné Kabongo. Encore un spectacle sur la solitude, celle de l’immigré qui perd son frère devenu invisible aux yeux des autres et bientôt à ses propres yeux et qui se retrouve finalement seul, étranger ici et là-bas.
Le Théâtre des hivernales présentait également plusieurs spectacles chorégraphiques remarquables et en particulier la compagnie réunionnaise Yun Chane avec Couleurs de femmes, pièce en sol encore une fois ! Solitude au féminin, impossible fusion. Là aussi les murs se dressent, ils prennent la forme de taules ondulées sur lesquelles se précipitent et s’écrasent les danseuses, mais elles se métamorphosent en même temps en tapis volants grâce aux pouvoirs aériens de la danse. Saluons aussi le Théâtre Pulsion qui défend la création contemporaine et avait pris le risque de programmer le spectacle de la Compagnie Antre-deux adapté du roman d’Ahmadou Kourouma Allah n’est pas obligé. Solitude des enfants d’Afrique cette fois, enfants de la guerre, orphelins et pris dans le cercle vicieux de la violence qui les contraint à se faire soldats pour retrouver une famille. Enfin, il ne fallait pas quitter Avignon sans passer par le Festival Villeneuve en Scène et le chapiteau de la Compagnie Escale installée au clos de l’Abbaye de Villeneuve-lez-Avignon avec Contes à rebours, un spectacle franco-togolais où les arts de la scène se conjuguent avec malice et invention. Un spectacle pour décoller cette fois du sol ! Abandonner les solitudes théâtrales pour l’attroupement du cirque, le campement, les roulottes… Mais surtout s’envoler dans les hauteurs du chapiteau sur les bambous que manipulent les acteurs et qui se dressent comme les arbres d’une forêt, ou encore sur le ruban rouge de la voltigeuse Grit Krausse.
L’esthétique du spectacle conçu par Hugues Hollenstein est tout entière dévolue au métissage des arts et des matières légendaires et culturelles. Tel un mikado géant jeté sur la piste, les bambous se mêlent et se superposent, s’enchevêtrent et l’histoire de son côté se fragmente, éclate en plusieurs fils, se noue et se dénoue et nous perd dans ses méandres et ses strates. Les aventures sautent d’un continent à l’autre, les mondes se télescopent… c’est que l’enjeu du spectacle n’est pas dans l’histoire racontée, mais dans le bouquet tendu aux spectateurs.
Si les théâtres du sud, ces théâtres d’Afrique et d’outre-mer, ces théâtres du voyage, théâtres de migration et de métissage disent autant aujourd’hui la solitude et ses souffrances, n’est-ce pas parce qu’ils connaissent plus que tout autre le prix de l’union et du vivre ensemble ? Un festival « en sol » pour conjurer le sort et en appeler à la tolérance et la paix.

1. La pièce se jouera du 2 décembre 2006 au 12 janvier 2007 au théâtre des Bouffes du Nord à Paris.///Article N° : 4633

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Les images de l'article
Compagnie Yun Chan © Cathy Peylan
Affiche des Histoires d'amour




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