Baboucar N’Dao transforme les matières organiques en matière vivante

Entretien de Christine Avignon avec Baboucar N'Dao

Paris, 8 février 2008
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À Paris, au cœur du 5e arrondissement, une petite porte sur laquelle on lit juste « Atelier d’artistes » attire le regard. C’est là que se situe l’atelier de Baboucar N’Dao, plasticien sénégalais qui ne vit que pour son art.

Comment naît une de vos créations ?
Il s’agit avant tout de traduire une émotion. Quand je peins, je ne suis pas inspiré par quelque chose, j’essaie plutôt de retranscrire l’état dans lequel je suis. Créer, pour moi, c’est une seconde nature. Je ne suis inspiré que par ma propre peinture, ou par des éléments de la vie quotidienne. Par exemple je peux aller me promener, observer le comportement de certaines personnes, ou bien des objets dans la rue, et cela me donne envie de peindre. Cela sort spontanément, mais il peut aussi m’arriver de rester un mois sans peindre avant de m’y remettre tous les jours pendant un mois… cela dépend des périodes. C’est pour cela qu’il m’est difficile de commenter mes toiles une à une, il faut voir l’ensemble, c’est très important, parce que souvent je travaille sur plusieurs toiles en même temps.
Vous vous définissez comme « artiste plasticien » plutôt que peintre. Quelle est pour vous la différence entre les deux appellations ?
J’entends par »artiste plasticien » que je n’utilise pas que la toile ou le papier, ou tout autre support « classique ». Être artiste plasticien, pour moi, c’est transformer les matières organiques en matière vivante. Je peux très bien m’exprimer sans couleurs, sans peinture, uniquement avec du papier, ou à travers des collages. Il n’y a pas que le crayon, la peinture, le fusain…. Je peins le plus souvent sur des toiles, mais il m’arrive aussi d’utiliser du carton, des tissus que je récupère, de la toile de jute, ou encore du bois… il suffit que le support soit bien préparé. Quand on dit « peintre », cela limite aux outils traditionnels.
Quels sont les matériaux que vous utilisez pour peindre ?
Je dirais…. tout ce qui me tombe sous la main : pigments, acrylique, peinture industrielle, peinture de récupération, gomme arabique,…ou encore, si du vin se renverse sur une de mes toiles, je l’exploite. Mon travail est très spontané. J’utilise aussi des éléments de récupération, tel que des morceaux de bois, du café, de la gomme arabique, et bien d’autres choses encore, pour créer mes œuvres et transmettre mes émotions. Je considère que l’on peut créer avec tout, même avec des choses très simples, auxquelles on n’aurait jamais pensé. La cendre par exemple, on peut s’en servir, il suffit de mettre un peu de liant acrylique, et cela peut devenir une matière.
Vous avez un rapport particulier à la couleur ?
Je fais ma propre cuisine, des mélanges qui me sont propres et qui sont très « ressentis ». Les couleurs que l’on achète dans le commerce, je les retravaille, je les mets à ma sauce. Je ne peux pas peindre avec les couleurs que je ne ressens pas. Sauf quand je suis près de terminer une toile, je les utilise parfois pures. Très souvent c’est avec le rouge, et à ce moment-là je fais un truc très spontané, qui traduit une émotion. C’est une autre dimension de ma peinture. Il m’arrive également d’utiliser les gris colorés, j’adore les gris colorés !
Vous avez exposé au Sénégal, au Mali, en France, en Allemagne… Est-ce important pour vous de montrer votre travail ?
Oui, bien sûr ! J’aime exposer parce qu’une exposition, c’est toujours un moment privilégié pour faire des rencontres, l’occasion aussi d’avoir des échanges intéressants avec le public. J’ai d’ailleurs laissé de nombreuses œuvres au Centre culturel Blaise Senghor, à Dakar. En France, on peut voir certaines de mes toiles à la Toast Gallery. Il y a quelques acheteurs qui suivent mon travail avec attention, à Paris et à Marseille (où j’ai exposé dans la boutique « Agnès B. »). Les gens passent aussi me voir à mon atelier, qui est un lieu ouvert. J’aime bien montrer mon travail, parce que ma peinture, c’est la peinture au quotidien, ce qui veut signifie qu’elle change tous les jours. Si les gens attendent qu’une de mes toiles soit prête pour la voir, cela peut prendre des années. Mais un jour, je sens que je ne peux plus rien ajouter, et c’est à ce moment-là que j’emporte la toile à la galerie pour la vendre. D’ailleurs si les gens passent à l’atelier et qu’ils repèrent une toile qui leur plaît, il vaut mieux qu’ils l’achètent tout de suite, parce que je peux y revenir, peut-être même l’effacer.
Au Sénégal, vous étiez animateur d’ateliers d’expression artistique pour enfants. En France, vous donnez des cours particuliers. D’où vous vient cette volonté de transmettre votre savoir ?
Les ateliers pour enfants s’étalaient sur trois mois, au bout desquels nous organisions une exposition annuelle, où nous invitions les parents, les représentants d’organismes internationaux tels que l’UNESCO, le Centre culturel français, le Goethe Institut…J’ai fait cela durant cinq ans, pendant que j’étais étudiant aux Beaux-Arts, et cela m’a beaucoup plu. J’aime les arts plastiques, j’aime la peinture, et surtout j’aime transmettre mes connaissances, mon savoir-faire. Les enfants, il faut leur donner des valeurs. Les parents me disaient que lorsque les enfants participaient aux ateliers, leur moyenne à l’école augmentait ! Je pense que cela ouvrait leur esprit, c’est pour ça qu’il est important d’enseigner les arts plastiques, même si la plupart des enseignants croient que c’est inutile. Il y a des musées à Dakar et à Gorée, et c’est bien d’y emmener les collégiens en excursions. Moi-même j’y suis allé avec mes professeurs lorsque j’étais enfant.
Les cours particuliers pour adultes, c’est autre chose. Comme je ne peins pas beaucoup, j’ai du temps libre, donc je le mets à profit pour enseigner, et puis c’est aussi une façon de rester dans le bain. Parfois le fait de donner un cours va m’inspirer. D’une manière générale, j’aime enseigner.
Vous avez étudié à l’école nationale des arts (ENA) de Dakar. Quel était le sujet de votre mémoire de fin d’études ?
J’ai abandonné beaucoup de choses pour faire mes études. C’était très sympa, mais aussi très dur. Pourtant j’ai résisté, parce que j’aimais ce que je faisais. Mon mémoire de fin d’études portait sur les graffitis, mais pas au sens où l’on entend ce mot habituellement. En fait il s’agissait plutôt d’un prétexte, parce que j’aime tout ce qui est fissure, crevasse, craquelure… j’adore les éléments qui tendent vers une fin douloureuse. C’est sans doute lié à mon histoire. J’ai eu une enfance un peu difficile, et j’ai utilisé les graffitis pour expliquer cette facette de ma vie. Je faisais un parallèle entre ces dessins stylisés, qui embellissaient les vieux murs, et ma propre peinture, qui était une manière de rendre plus agréable mon enfance abîmée.
Vous vivez à Paris depuis huit ans. Pourquoi avoir fait le choix de vous installer en France ?

Au départ, j’ai été invité en France par l’association « Peuple et culture », dans le cadre d’un échange culturel, en 1999. Nous étions six Sénégalais, six Français et six Allemands à participer au projet. Nous avons animé des ateliers pour enfants à Brest, ensuite nous sommes allés à Berlin, puis nous avons terminé par Paris. Je ne devais rester en Europe qu’un mois, mais finalement j’ai décidé de m’y installer. Je pensais qu’il serait plus simple pour moi de montrer les valeurs culturelles de mon pays et d’aider d’autres artistes sénégalais à partir d’ici. De plus, au Sénégal, à moins d’avoir des soutiens, il est difficile d’être artiste à plein temps : souvent on doit faire des petits boulots afin de gagner de l’argent pour s’occuper de sa famille, acheter le matériel, etc.… À Paris, j’ai trouvé un cadre plus favorable à mon expression artistique. Je peux me consacrer uniquement à la création, et j’ai la chance d’avoir ce bel atelier dans le 5e.
Vous êtes très attaché au quartier où vous vivez, vous participez d’ailleurs tous les ans aux portes ouvertes des ateliers d’artistes, organisées par l’association « Lézarts de la Bièvre ». Pouvez-vous nous en parler ?
La Bièvre constitue le fil souterrain qui réunit les artistes des 5ème et 13ème arrondissements de Paris, au-delà des découpages administratifs traditionnels. Une fois par an, ils redonnent vie à cette rivière et ouvrent les portes de leurs ateliers. On peut ainsi découvrir une centaine de créateurs (peintres, céramistes, dessinateurs, sculpteurs, photographes, plasticiens, pochoiristes,…). De plus, chaque année, un « peintre urbain » balise les parcours.
À cette occasion je réalise une sorte d’installation, j’essaie de créer une ambiance qui transmet une émotion, un état d’âme. Il y a toujours beaucoup de monde qui passe à l’atelier pendant ces journées, et puis comme j’y participe tous les ans, il y a des habitués, qui viennent régulièrement découvrir mes nouvelles œuvres. C’est également pour moi l’occasion de monter le travail de mes étudiants et de mes invités, des amis artistes et musiciens.
La musique est très présente dans votre univers. L’un de vos meilleurs amis est le chanteur de reggae Marcel Salem, qui a un temps été votre voisin. Que vous apporte le fait de côtoyer des musiciens ?
Le goût de la musique m’est venu au moment où je travaillais au Centre culturel Blaise Senghor, au Sénégal. Là-bas, de nombreux animateurs faisaient la promotion des jeunes talents de la région de Dakar. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance d’Abdou Mbaye, par exemple, qui était le chanteur du groupe « Xalat de Dakar », et qui vit aujourd’hui à Paris.
Quand je suis arrivé en France, j’ai retrouvé pas mal de musiciens rencontrés au Sénégal, et qui s’étaient entre-temps installés à Paris. Durant un temps, j’ai même été manager pour un groupe, « Badala ». Je faisais aussi les chœurs pour eux, et j’ai appris à jouer de la guitare. Mais j’ai dû arrêter, parce que je ne pouvais pas à la fois m’occuper du groupe et me consacrer à ma peinture.
Marcel Salem je l’ai rencontré ici en France, et nous avons tout de suite sympathisé. C’est un grand artiste, je l’appelle mon frère, mon grand frère. J’aime ce qu’il fait, j’aime sa voix, sa musique. Il vient de sortir son deuxième album, « Africa Vigilance », et j’espère vraiment que ça va marcher pour lui, parce qu’il le mérite.
Vous vous intéressez également à la photographie et à la sculpture ?
Oui, quand j’étais au Sénégal, en 1996, j’ai fait un stage de photographie avec la communauté wallonne et le Centre culturel français. J’étais alors en troisième année aux Beaux-Arts. On nous a donné des appareils et des pellicules, et on pouvait photographier tout ce que l’on voulait, il n’y avait pas de thème imposé. Je me suis intéressé aux murs, parce que j’avais déjà en tête mon mémoire de fin d’études, et en particulier à tout ce qui avait trait aux traces de la vie quotidienne des jeunes Sénégalais : les inscriptions sur les murs ou sur les troncs d’arbres par exemple. Ensuite les photos ont été exposées au Sénégal et au Mali. J’ai conservé les négatifs, j’aimerais bien exposer ces photos en France. Un jour je me remettrai à la photographie, mais en ce moment je m’intéresse plutôt à la sculpture. Pour la soutenance de mon mémoire, j’avais réalisé des peintures et des sculptures, puis créé une installation que j’aimais beaucoup avec ces œuvres. Depuis que je suis en France, je n’ai pas encore réalisé de sculptures, mais c’est en gestation dans ma tête. J’ai encore beaucoup de projets à réaliser.

Site de la Toast Gallery : www.toastgallery.com
Site de l’association « Lézarts de la Bièvre » : www.lezarts-bievre.com///Article N° : 7346

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Les images de l'article
La tornade © Christine Avignon
Xippi © Christine Avignon




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