Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial

Des années 1930 aux années 1980

De Philippe Delisle
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L’ouvrage de Philippe Delisle analyse les stéréotypes de l’imaginaire colonial et de la propagande officielle qui se sont manifestés à travers les albums et séries des bandes dessinées franco-belges publiées à partir de1930 jusqu’au cours des années 80, soit une vingtaine d’années après les Indépendances. Agrégé et docteur en histoire, maître de conférences à l’Université de Lyon III, Philippe Delisle est l’auteur d’ouvrages et d’articles sur l’histoire religieuse des colonies française, dont « Les missionnaires dans la bande dessinée franco-belge : une figure imposée ? » (1). Il n’a pas cherché à faire un recensement exhaustif de toute la production de l’époque en Belgique et en France mais il a choisi de sélectionner une soixantaine de récits exemplaires, publiés pour la plupart en albums, qui sont considérés comme appartenant à « l’âge d’or » de la BD franco-belge. L’auteur argumente sa démonstration à partir, entre autres, des travaux effectués depuis une quinzaine d’années par les chercheurs de l’ACHAC, sous da direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Armelle Chatelier, autour de l’iconographie de la propagande coloniale et la représentation des Africains et de l’Afrique en France (2).
Son ouvrage, découpé en quatre parties (3), suit la chronologie de publication des récits, époque par époque, tout en faisant référence à un grand nombre d’études sur la BD franco-belge et l’imaginaire colonial, études répertoriées à la fin du livre.
On reste cependant sur sa fin, dans la mesure où le traitement de ces thématiques sur la BD franco-belge et l’imaginaire colonial a fait l’objet, comme le signale d’ailleurs Philippe Delisle dans sa bibliographie, d’un nombre considérable de débats et d’ouvrages sérieusement documentés qui ont, d’une certaine façon, épuisé le sujet, y compris dans la critique à posteriori de certains auteurs tels Hergé et son fameux « Tintin au Congo ».
Bref, rien de bien neuf sous le casque colonial ou le chapeau de brousse des héros de papiers qui ont fait fantasmer les enfants de l’avant et de l’après guerre, jeunes têtes blondes que l’on essayait de convertir aux vertus civilisatrices du grand mensonge colonial, comme c’était également le cas dans les romans qui furent concoctés à cette époque pour un public adulte friand d’exotisme tropical où le « nègre » n’avait sa place dans la toile de fond de ces récits propagandistes qu’en tant que serviteur, employé de second ordre ou sauvage cruel et fourbe (4).
Pour la dernière partie concernant les années 1980 et l’évolution des mentalités – tant au niveau de la nostalgie de la « grandeur impériale » des pays occidentaux signataires de la Conférence de Berlin en 1885 que de la rupture pas toujours évidente avec ce passé colonial dont il n’y a plus aucune raison de se vanter -, on reste malgré tout, pour la plupart des BD publiées, dans l’ambiguïté – y compris chez des dessinateurs tels que le talentueux Yves Chaland – à part quelques auteurs (5) qui inaugurent un changement radical d’attitude dans leur regard porté sur une histoire coloniale très éloignée des « Belles histoires de l’Oncle Paul » que les enfants pouvaient lire chaque semaine dans Spirou. Et si Philippe Delisle souligne cette ambiguïté manifeste, tout en relativisant la responsabilité des missions chrétiennes pourtant associées depuis le départ à l’expansion coloniale, il est dommage qu’il n’ait pas songé à aborder les années 90 car c’est vraiment à partir de cette époque que l’on va voir apparaître des albums de BD structurés comme des réquisitoires sanctionnant le rôle manichéen joué par les puissances occidentales dans leurs rapports économiques, religieux et politiques avec l’Afrique, tels le fabuleux « Déogratias », de Philippe Stassens (6), sur le génocide rwandais. En effet, comme l’écrit Sylvain Venayre, Stassen a « posé explicitement le problème de la place de l’homme blanc dans la société africaine post-coloniale ».
C’est également au cours de ces années que les dessinateurs africains eux-mêmes vont pouvoir commencer à faire connaître leurs propres points de vues, malgré leur éloignement et le peu d’intérêt que la plupart des éditeurs franco-belges manifestaient encore à leur égard dans la décennie précédente. C’est finalement à travers ces regards croisés inaugurés par le Congolais Barly Baruti (7) (qui organisera à Kinshasa, en août 1991, le « 1er Salon Africain de la Bande Dessinée et de la Lecture pour la Jeunesse » ainsi que les autres Salons qui suivront avec un succès public grandissant, salons auxquels viendront s’associer des dessinateurs français et belges invités) que pourront se nouer des échanges fructueux et des relations plus équitables entre les artistes des deux continents. Ces relations durables commencent à porter leurs fruits et des bédéistes africains peuvent désormais publier leurs travaux non seulement en Afrique, malgré une conjoncture économique et politique peu favorable à la diffusion d’une bande dessinée locale (8), mais aussi dans des revues et chez des éditeurs franco-belges, souvent grâce à la complicité de scénaristes et de dessinateurs professionnels avec qui ils se sont liés d’amitié dans les festivals où leurs œuvres sont à présent exposées au même titre que celles de leurs collègues européens (9).
Dans sa conclusion, Philippe Delisle s’interroge sur « un point essentiel, mais qui nous échappe assez largement : la réception, c’est-à-dire l’impact d’une bande dessinée franco-belge très riche en stéréotypes coloniaux sur le jeune public », dans la mesure où, contrairement aux films et aux romans coloniaux des années 1930-1950 qui sont tombés dans l’oubli, la bande dessinée « classique », pour une part importante, remarque-t-il, « a été constamment rééditée jusqu’à aujourd’hui ». C’est justement sur ce point crucial que Philippe Delisle fait preuve à son tour d’ambiguïté en dédouanant les auteurs des préjugés raciaux qui encombrent leurs histoires en images car, écrit-il, « même si elles sont pétries de préjugés, les bandes dessinées « classiques » ne sont pas nécessairement comprises comme telles. » Faisant alors référence à un article de Michel Pierre paru dans le n° 32 d’Africultures de novembre 2000, p.47 : « L’Afrique dans la bande dessinée européenne : un continent décor ! », il conclue abruptement et de façon très peu convaincante sa démonstration en disant que Michel Pierre « fait en effet observer qu’un album comme Tintin au Congo, découvert durant l’enfance, peut avoir surtout généré un attrait pour l’Afrique. Les jeunes lecteurs seront peut-être plus séduits par le dévoué petit boy congolais que par un héros blanc finalement assez inconsistant, et en tout cas prompt à massacrer tous les animaux sauvages. »
Personnellement, mon attrait personnel pour l’Afrique et les amitiés que j’ai eu le plaisir de nouer sur ce continent ne sont pas passés par ces chemins détournés qui faisaient naïvement découvrir aux enfants la stupidité d’une époque où les Africains ne pouvaient répondre que « Oui Missié » à l’homme blanc coiffé d’un casque colonial et armé d’un fusil, ou encore « Oui mon Père » au missionnaire chargé d’extirper de leurs crânes soi-disant obtus les démons du fétichisme…
Pour parodier « Drôle de drame », le savoureux dialogue entre Louis Jouvet et Michel Simon remonte subrepticement à la surface de ma mémoire pour m’interroger cette conclusion pour le moins hâtive :
Bizarre… Vous avez dit « Bizarre » mon cher collègue ?… Comme c’est bizarre !
Finalement, un tel ouvrage, qui ne s’adresse pas vraiment aux spécialistes, peut s’avérer très utile pour des étudiants ayant besoin de se rafraîchir la mémoire ou d’être aiguillés vers des études plus approfondies sur la question : en quoi et sur quel registre la bande dessinée franco-belge a-t-elle participé à entretenir, de façon plus ou moins consciente, l’imaginaire colonial d’une époque révolue ? Question en miroir qui devrait être posée : quels regards les dessinateurs africains de BD portent-ils sur la période coloniale et ses conséquences post-coloniales depuis les indépendances ?…

1. In Histoire & missions chrétiennes, n° 1, mars 2007, pp 131-147
2. voir, entre autres, « Images et colonies », Actes du colloque organisé par l’ACHAC du 20 au 22 janvier 1993 à la BN, Syros/ACHAC, 1993
3. Espaces coloniaux et identité ; L’image des indigènes ; La « civilisation » en marche ; Les années 80 : entre nostalgie er rupture ?
4. Voir à ce sujet mon article publié dans Africultures, « Les écrivains et la colonie : les mensonges de l’histoire »
5. François Bourgeon dans « Les passagers du vent », Glénat ; Jacques Ferrandez dans « Carnets d’Orient », Casterman ; Warnauts et Raives dans « Congo 40 », Casterman
6. « Le bar du vieux français », Ed Dupuis ; « Déogratias », Philippe Stassens, Ed Dupuis, collection Aire Libre.
« Pawa », Ed Delcourt.
7. « Papa Wemba : viva la musica ! », 1987 ; « Un dîner à Kinshasa », 1992 ; « Objectif Terre ! » 1994 ; « Eva K », trilogie africaine, scénario de Frank Giroud, Ed. Soleil, 1995-1998.
8. En Côte d’Ivoire, la revue « Gbitch ! » ; En RDC, la revue « Kin Label » ; En RCA, le talentueux Didier Kassaï a publié en 1988 avec un éditeur local, Les éditions Les Rapides, un très bel album, « L’Odyssée de Mongou », adaptation du roman de Pierre Samy-Makfoy. Il a également publié aux éditions, Les Classiques Ivoiriens, trois albums sur « Les aventures de Gipépé », un enfant Pygmée, d’après des scénarios de Olivier Bombasaro.
9. Au Congo, outre Barly Baruti : Albert Tshitshi (« Le Joyau du Pacifique » Ed Joker, 2007) ; Alix Fuilu (« Vies volées », Ed Afrobulles) ; Al’Mata (« Le retour au pays d’Alphonse Madiba dit Daudet ») ; Hallain Paluku (« Missy », Ed La boîte à Bulles – Champ Libre) ; Pat Masioni (« Rwanda 94, Descente en enfer », Ed. Albin Michel, 2005 ; »Rwanda 94, Le camp de la vie », Ed Le vent des Savannes, 2008) ; Pat Mombili (« A l’Ombre du Baobab », 2001, album collectif, « BD Africa », 2005, collectif, « Blagues coquines » 2008-2009, Ed Joker ; Pie Tshibanda (« Alerte à Kamoto », « Les refoulés du Katanga », « RD Congo, le bout du tunnel ») ; Serge Diantantu (« Simon Kibangu ») ; Thembo Kash (« Vanity », sur un scénario du Belge Duchâteau, Ed Joker 2008) ; Dick Esalé (« Wembo » Ed Entre deux mondes, « Elikya le petit orphelin », Tome 2 : « Un monde hostile », Ed Elondja, « Les aventures de Mamisha : Le prof d’Anglais », Ed Elondja, « Là-bas… Na Poto », Album collectif, 2007) ; Asimba Bathy (« Là-bas… Na Poto », Album collectif, 2007) ; Djemba Isumo (« Là-bas… Na Poto », Album collectif, 2007) ; Hissa Nsoli (« L’ile aux oiseaux » Ed Laï Momo, « Là-bas… Na Poto », Album collectif, 2007) ; Jason Kibiswa (« Là-bas… Na Poto », Album collectif, 2007, « Lema à Kinshasa », Tome 1, Bozarts BD et Malaïka Editions, 2008) ; Alain Kojele Makani (« Elikya le petit orphelin », Tome 1, scénario de Dan Bomboko, Ed Elondja, 2005, « Zamadrogo », Ed Mabiki, 2006, « Africalement », album collectif, 2007, « Les aventures de Kamuké Sukali », Tome 1 et 2, Ed Ananzi, 1006-2008, « Vies volées », album collectif) ; Charlie Tchimpaka (« Là-bas… Na Poto », album collectif, 2007) ; Didier Kawendé (« Là-bas… Na Poto », album collectif, 2007) ; Fifi Mukuna (« Afrobulles », collectif, 2002, « Si tu me suis au bout du monde », Ed Laï Momo, 2005, « Une journée dans la vie d’un Africain d’Afrique », album collectif, « Là-bas… Na Poto », album collectif, 2007) ; Eric Sala (« A l’ombre du Baobab », album collectif) ; Emmany Makonga (« Au secours ! », album collectif, 1991, « Les braconniers d’Afrique », « Koulou chez les Bantous », 1998, « BD Boom explose la capote », 1999, albums collectifs)
Au Cameroun : Achille Nzoda (« Les Animotards », Ed Tartamudo) ; Almo the Best (« Du crayon plein la gomme » et deux albums collectifs, « Shégué » et « Africartoon » ; Beyong Djehouti (« L’épopée de Chaka »,Ed Bès Création, 2005 ; « Soundjata Keita le conquérant », tomes 1 et 2, Ed Menaibouc, 2005) ; Chrisany (« L’Exposé », scénario CN Edimo adapté d’une nouvelle de Wabéri, Ed Laï Momo, 2005 ; « A l’Ombre du Baobab », collectif, Ed Albin Michel) ; Christophe Ngalle Edimo, scénariste de nombreux albums, Président de l’association L’Afrique dessinée) ; Simon Pierre Mbumbo (« Hisham et Yseult », Ed Laï Momo, 2005)
Au Gabon : Pahé (« La vie de Pahé », Tomes 1 et 2 ; « Dipoula », Ed. Paquet ; « Les choses du pays », Editions Raponda-Walker ; « Gabonais, Gabonaises », Ed Papa-Maurice Entreprises) ; Fargas (« Yannick Dombi ou le choix de vivre », Diffusion SIED)
En RCA : Didier Kassaï (« Les aventures de Gipépé », « Vies volées » aux éditions Lilloises Afrobulles crées par Alix Fuilu), « L’Odyssée de Mongou », Ed Les Rapides, 2009)
En Côte d’Ivoire : Gilbert Groult (« Magie Noire », Ed Albin Michel, 2003) ; Marguerite Abouet scénarise les albums « Aya de Yopugon » dessinés par son mari Clément Oubrerie ; Titi Faustin (« Une éternité à Tanger » et
« La Réserve », Ed Laï Momo, 2005)
Au Bénin : Le dessinateur franco-béninois Yvan Alagbé (« Ville prostitué », « Nègres jaunes », « Dyaa », « Personne ne connaît mon nom », « Qui a connu le feu », Ed Frémok)
A Madagascar : Anselme (« Retour d’Afrique », ED Centre du Monde, 1999) ; Didier Mada (« Nampoina » 2002 ; « Sary Gazy », collectif, 2002 ; « Imbora, le roi et Ifara », Ed Laï Momo) ; Dwa (« Pions », Ed AIZA ?, 2004) ; Elisé Ranarivelo (« Les fonds baillés », « L’Empêchement », « Les présidentielles », « Debout… En bout », « La fin justifie les moyens », « Les planches flottantes », « Une place pour deux », « L’après 2002, les illuminations », « A l’ombre du Baobab », collectif) ; Pov (« En voie de développement », Ed Midi Madagasikara, 2004) ; Ramafa (« Tir en l’air », Ed Aiza ?, 2004) ; Rody (« Aventure dans l’Océan Indien », 1985 et « BD Africa », 2005, albums collectifs) … Rakotosolofo, Jari, Ndrematoa, William Rasoanaivo…
A Maurice : Laval NG (« Magus, The Enlightened One » et « Legends Of Camelot, Quest For Honor », Ed Caliber comics, « Les pierres levées », « Les pierres invoquées » et « Pierres envoûtées », Ed Glénat ; Henry Koombes (« Au pays du Dodo », « Le trésor de Tikoulou », « SOS requins ! », »Méli-mélo dans la mélasse », « Mystère à la citadelle », « Sur les terres de grand’mère Kalle », « Tikoulou à Rodrigues »…) ; Evan Sohun (« Le lac de lumière », Prix Africa Comix 2008) ; Eric Koo (« Port-Louis », Ed Vizavi, 1997) ; Hobopok (« Le temps béni des colonies », Ed Centre du Monde, 1998) ; Rafik Gulbul (« Repiblik Zanimo », O.N.E. 1976, première BD mauricienne publiée. Une parodie du monde politique mauricien)…
A Mayote : Nassur Attoumani et Luc Razakarivony (« Le turban et la capote », Ed Coco-Création)
A la Réunion : Li-An (« Planète lointaine » Ed Delcourt, 1998, « Le Cycle de Tschaï », série en 8 volumes sur un scénario de Morvan, adapté de l’œuvre de Jack Vance, Ed Delcourt), « Fantômes Blancs », 2 tomes, scénario d’Appollo, Ed Vent d’Ouest, 2006) ; Serge Huo Chao Si (« Cases en tôles », Ed Centre du Monde, 1999, « Dans les Hauts », collectif, Ed Centre du Monde, 2001 ; « La grippe coloniale », Tome 1, scénario d’Appollo, Prix de la critique au Festival d’Angoulême 2003, Ed Vent d’Ouest) ; Tehem (« Malika Secouss », 8 albums aux Ed Glénat, « Tiburce », 3 albums, Ed Centre du Monde)
Au Sénégal : (Samb Fayez (« La patrouille du caporal samba », 2 tomes : « Tirailleurs sénégalais à Lyon », 2003, « Le tirailleur des Vosges », 2007, Ed l’Harmattan, « Le naufrage de l’Africa », 2004, Ed l’Harmattan) ; Samba Ndar Cissé (« Oulaï », Prix Africa Mediterraneo 2006) ; TT Fons (« Les années hip », 1997, et « Les années hop », 2000, Ed Atelier Fons)
Aux Seychelles : Peter Lalande (« Zak, The Garbage Affair », Ed Peter Lalande)
Au Tchad : Adjim Danngar (« Colère sur la ville », « Une journée dans la vie d’un Africain d’Afrique », Album collectif) ; Adji Moussa (« Palabres au Tchad », 1996, album collectif, « Les Sao », Tome 1, 1998, « La grande épopée du Tchad », avec le caricaturiste Samuel Daïna et Abou Abakar Issaka Sou, 2005).
Bruxelles, le 27 avril 2009
Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial, des années 1930 aux années 1980, Philippe Delisle, Editions Karthala, décembre 2008///Article N° : 8619

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