Bande dessinée, politique et manipulation : Le cas de Repiblik zanimo, première BD en créole

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À l’issue d’une véritable enquête, Robert Furlong et Christophe Cassiau-Haurie lèvent le voile sur l’origine de Repiblik zanimo, première BD en langue créole et premier album mauricien.

Peut-on séparer l’art et la politique ? Peut-on faire abstraction de l’environnement et des évènements politiques qui entourent la carrière d’un artiste ou la création d’une œuvre ?
L’évidence pousse à répondre que non et ce pour toutes les disciplines artistiques notamment la Bande dessinée qui plus est, peut être un formidable vecteur pour toucher les foules. Sur le continent africain, les exemples des retombées politiques sur le secteur de la BD ne manquent pas : en RDC, c’est la politique de « Zaïrianisation » et l’installation d’un régime dictatorial avec ses corollaires (censure et contrôle de la presse entre autres) qui avait entraîné la fin de la revue Jeunes pour jeunes (baptisée entre-temps Kake pour respecter la vague d’authenticité prônée par le régime). À Madagascar, la crise politique et la débâcle économique qui avait suivi avait mis fin au début des années quatre-vingt-dix à une période faste pour la BD. En Algérie, l’année 1989 et la reprise en main du pays par l’armée avaient sonné le glas d’un 9ème art national original. Quelques fois, une situation politique difficile peut être propice à l’inspiration des dessinateurs : c’est le cas de l’équipe du journal Gbich qui a trouvé dans la crise ivoirienne une source d’inspiration inépuisable, à la grande joie de ses lecteurs de plus en plus nombreux. À Maurice, ce lien entre l’art et la politique apparaît aujourd’hui – à la lumière de recherches récentes – encore plus évident à travers l’histoire de Repiblik zanimo paru en 1975 et considéré comme étant la première bande dessinée en langue créole et le premier album mauricien.
Une météorite dans l’histoire de l’édition mauricienne
Cette bande dessinée est un réel mystère pour tous les amateurs et n’a manifestement pas encore livré tous ses secrets. Surgie dans un pays qui n’avait aucune tradition en la matière, elle n’a entraîné aucune vague particulière en faveur du développement de la BD (l’album suivant viendra 10 années après). Seul ouvrage local de ce type durant toute la décennie 70, Repiblik zanimo apparaît comme une météorite dans l’histoire de l’édition mauricienne. L’auteur, lui-même, reste un mystère. Il n’est pas crédité sur la couverture, où n’apparaît qu’un nom, celui de Zorze Orwell, version créolisée du nom de l’écrivain et journaliste irlandais Georges Orwell, né en 1903 dans l’État actuel du Bihar (Inde) et décédé en 1950. Il n’y a pas, non plus, de page de titre donnant des éléments d’identification exceptée cette mention au bas de la première planche : « Tradiction : Rafik Gulbul« . ainsi qu’un sous-titre : « Dictatire Napoléon Cosson« , soit la dictature de Napoléon Cochon…
Cet album est entré à la fois dans l’histoire éditoriale du pays et au dépôt légal de la Bibliothèque nationale : « Repiblik zanimo de Rafik Gulbul ». Le « traducteur » Rafick (de son véritable prénom non créolisé) Gulbul, qui travaillait dans le cabinet juridique de son frère, n’était pas dessinateur et n’a jamais rien publié d’autre part la suite. Le fait qu’aucun nom de dessinateur ne soit mentionné brouille encore plus les pistes quand aux auteurs de l’album.

Il convient de souligner à ce stade que George Orwell, indirectement cité sur la couverture de Repiblik zanimo, est connu comme l’auteur de la célèbre fable animalière Animal Farm (La ferme des animaux en français)- publiée à Londres en 1945, puis traduite en français en 1947 – dans laquelle il se livre à une critique sévère du totalitarisme, notamment stalinien. De plus, autour des années 1970, Orwell est assez connu des intellectuels mauriciens, notamment ceux ayant opté pour la filière’lettres’à la fin de leurs études secondaires : la version originale en anglais de cet ouvrage figurait au programme des textes de littérature anglaise prescrits au niveau du baccalauréat, géré par l’examinateur officiel de l’État mauricien, à savoir l’Université de Cambridge en Angleterre.

Un début d’explication peut être recherché dans la situation politique de l’époque. L’indépendance de l’Île Maurice date du 12 mars 1968. Celle-ci fait suite aux élections législatives du 7 août 1967 où le parti travailliste pro-indépendantiste, en coalition au sein d’un Parti de l’Indépendance, avait obtenu la majorité des sièges au parlement. Dix-huit mois plus tard (octobre 1969), une alliance avec l’ancien anti-indépendantiste PMSD (Parti Mauricien Social Démocrate) dirigé par le flamboyant Gaëtan Duval, est scellée alors qu’une nouvelle opposition de gauche incarnée par le MMM (Mouvement Militant Mauricien) s’organise progressivement autour de thèmes révolutionnaires proches du marxisme et de la nécessaire lutte contre le néocolonialisme, le sous-développement et la pauvreté, pénétrant dans l’arène politique à la fois par ses prises de position et par sa maîtrise du monde syndical. La légitimité politique de ce nouveau parti, jusque-là extraparlementaire, sera confirmée par l’élection partielle remportée en septembre 1970 à Triolet (fief du pouvoir travailliste) par le candidat du MMM, Dev Virahsawmy (1). Une période trouble s’ensuivra avec la proclamation de l’état d’urgence, l’emprisonnement sans jugement des dirigeants du MMM et la censure de la presse obligée de se soumettre à une autorisation préalable. Enfin, les élections législatives, prévues pour 1972, sont renvoyées sine die. L’Île Maurice est alors le seul pays indépendant démocratique de la région. Madagascar vient de basculer dans un régime militaire ; l’apartheid sévit en Afrique du Sud et en Rhodésie ; la Namibie, Les Comores et les Seychelles sont encore des colonies et La Réunion, déjà un département français.

Le style de gestion de Gaëtan Duval, ministre des Affaires étrangères et leader du PMSD, indispose plusieurs de ses collègues de parti qui décident d’en créer un nouveau : l’Union Démocratique Mauricienne (UDM) fin 1970. Parmi les illustres membres de l’UDM figurent l’avocat Guy Ollivry, Maurice Lesage, l’enseignant Raymond Rivet, le syndicaliste Karl Offmann (futur Président de la République), le Rodriguais Clément Roussety, l’industriel Gaëtan de Chazal (auteur de L’histoire maritime des Mascareignes), le journaliste et écrivain André Masson qui, ancien rédacteur en chef du Mauricien et redoutable politologue, prit en charge celui du journal du parti, Libération dont le tirage n’excédait guère 500 copies. L’UDM devient alors le principal parti d’opposition parlementaire avec 11 députés sur 62 (2) pour faire face à la coalition au pouvoir (3). Certains commentateurs de la chose politique pensent que l’UDM recevait divers financements de l’extérieur afin que ce parti puisse éventuellement consolider ses bases et devenir une alternative à Gaëtan Duval affaibli politiquement.

Un des sympathisants et activistes de l’UDM n’est autre que Rafick Gulbul, décédé en 1999 à 65 ans. Quel objectif poursuivait-il en traduisant la bande dessinée en créole Repiblik Zanimo ? Était-ce une entreprise artistique ou une initiative politique ? Que souhaitait-il en adaptant Animal Farm de George Orwell ? Pourquoi utilisa-t-il le créole à un moment où, précisément, cette langue est devenue la langue par excellence du militantisme de gauche et où fleurissent çà et là des poèmes et des pièces de théâtre politiquement engagés ainsi que des romans ?
La bande dessinée Repiblik zanimo a tout d’abord connu une vie en feuilleton et a été publiée entre novembre 1974 et le 1er avril 1975 dans le quotidien Libération, organe de l’UDM. Et dès le lendemain de la dernière planche (celle numérotée 90), un encart publicitaire paraît dans ce même quotidien annonçant la commercialisation de la BD à « Rs 3,90 l’exemplaire, en vente à Libération entre 11 hres et 4 hres p.m. de lundi à vendredi. » L’album fut édité à au moins 5 000 exemplaires. Un millier fut directement vendu et le reste distribué dans des salles de rédaction et réunions politiques. Pour les lecteurs mauriciens, certains pouvaient y voir à loisir une dénonciation de la corruption, du favoritisme, du communalisme à travers les types de caractères représentés : le voleur, le jouisseur, le paresseux, etc. de façon assez caricatural. selon l’un des coauteurs de cet article, dans un ouvrage paru en 2009 (4), l’œuvre de Rafick Gulbul est « une parodie du milieu politique mauricien« . En 2000, la revue Notre librairie reliait Répiblik zanimo à la colonisation britannique et aux balbutiements de la démocratie à Maurice.
Quand la BD devient outil de propagande
Qui sait lire le créole et interpréter le personnage du leader des animaux en révolte – le cochon Napoléon avec son énorme moustache – se rend compte que les flèches de l’ouvrage sont essentiellement dirigées contre un seul parti, le MMM, et une personnalité, son leader historique, Paul Bérenger, reconnaissable à ses moustaches. L’ouvrage est une charge féroce contre ce parti qui représentait à l’époque l’aile la plus à gauche du paysage politique local et, en même temps, en pleine montée populaire. Le contexte de l’époque donne un début d’explication à cette attaque. Même si la date à laquelle auront finalement lieu les premières élections depuis l’indépendance de Maurice (5) n’est pas connue, la situation pour un parti centriste tel l’UDM est pour le moins préoccupante avec la montée du MMM qui a drainé vers lui des sympathies réelles à travers le pays. Pour l’UDM, le parti à abattre est bien celui-là avec ses forts relents marxistes. Le journal de l’UDM affiche d’ailleurs clairement et fièrement depuis sa création une devise explicite que le parti reprendra sur divers tons lors de la campagne de 1976 : Il faut libérer la liberté. L’album Repiblik Zanimo doit donc être replacé dans ce contexte et considéré comme un outil politique dirigé contre un adversaire présumé communiste, donc ennemi des libertés et de la démocratie. On est donc loin d’une démarche artistique.

Mais qui a dessiné cette bande dessinée ? D’où sort ce projet ? Qui a eu l’idée d’adapter en créole La ferme des animaux, charge anti-stalinienne du très socialiste Georges Orwell, auteur du célébrissime 1984 ? Au risque de détruire la légende, l’origine de Repiblik zanimo doit être recherchée du côté de la CIA et de l’IRD, les services secrets britanniques. Suite au brûlot publié par Orwell en 1949 et qui fait adroitement le procès du stalinisme à travers une fable animalière (bien qu’Orwell ait toute sa vie été un homme de gauche), les services secrets américain et anglais, décident d’exploiter cet ouvrage sous différentes formes pour en faire l’épouvantail pouvant réduire l’expansion du communisme. Chaque camp aura sa mission.

Celle des Américains fut d’organiser la réalisation et la diffusion la plus large possible d’un film animé. En 1951, la CIA rachète les droits d’adaptation cinématographique et, par le biais d’intermédiaires, charge l’américain Louis de Rochemont de produire un dessin animé (6) que réaliseront John Halas et son épouse Joy Batchelor (7). Celui-ci sort en 1954, devenant le premier film britannique d’animation. Bien que pour John Hallas, « this is not communist or anti-communist ; it is a fable for all time ; it is anti-totalitarian and it has a humanist message, (8) », le film, jugé trop anticommuniste, ne fut pas visible en France avant 1990 (9)… Une bande dessinée à l’instar de ceux accompagnant les fils de chez Disney fut tirée du film et diffusée en même temps, mais il ne s’agit pas de notre bande dessinée.

La mission des services secrets britanniques, et dont témoignent les documents déclassifiés en 1996, fut de réaliser une bande dessinée « libre de droits » et de la proposer à différents pays de leur zone d’influence où était perceptible une montée du communisme ainsi qu’un activisme conséquent en faveur de cette approche politique. Comme le souligne John Jenks (10), « Dès juillet 1951, la bande dessinée était publiée en Inde, en Birmanie, en Thaïlande, au Venezuela et en Erythrée ; d’autres diffusions étaient planifiées… » Andrew Defty (11) apporte, lui, des précisions quant au produit distribué : « la bande dessinée – constituée de 90 planches de 4 images chacune – était largement publiée dans des journaux de l’Extrême et du Moyen Orient, d’Amérique Latine, de Ceylan, d’Afrique, des Caraïbes et d’Islande.

Répiblik zanimo correspond exactement à cette dernière description : 90 planches de bandes de 4 cases. Un des informateurs a, en son temps, pu examiner la version érythréenne. Les habits du fermier correspondent à ceux portés en Angleterre dans les années 50 et sont très loin de ceux que l’on pouvait trouver à Maurice à cette époque-là. Le décor intérieur de la ferme rappelle plus les cottages anglais avec de vrais moulins et des peupliers en arrière-plan que les cahutes et fermes aux toits en tôle répandues dans la campagne mauricienne. Les rares personnages humains, enfin, sont très british, notamment le « négociateur » au chapeau melon (Monsieur Pilkington), au pantalon à raies, au col montant amidonné et à la fine cravate noire ainsi que ses acolytes en gentlemen-farmers.

Même le pub et la salle de club qui y sont présentés non rien à voir avec le contexte mauricien Enfin, le style graphique utilisé, qui relève du registre animalier stylisé, n’est pas de l’époque du milieu des années 70 mais date d’une vingtaine d’années auparavant. Tout concorde : cette fameuse « première BD mauricienne » n’est qu’un simple objet de déstabilisation politique venu d’ailleurs et réinvesti sur place comme il l’avait été dans les pays cités plus haut. Selon les informations et les recoupements effectués par les signataires de cet article, il n’est guère étonnant que les responsables politiques de Libération – on parle de Maurice Lesage comme ayant été l’idéologue et d’André Masson comme le politologue, tous deux décédés – aient pu, pour conforter leur lutte contre le communisant MMM, accepter de recevoir en cadeau cette bande dessinée libre de droits et sur laquelle il fallait plaquer des bulles « traduisant » ou « adaptant » un texte sommaire préexistant. Le travail de Rafick Gulbul, aidé en cela par ceux déjà cités, consista essentiellement à traduire cet album : il utilisera une graphie simple, proche du français restant en cela très traditionnel car il était hors de question d’adopter la graphie militante que l’on devait à Dev Virahsawmy et que les militants et intellectuels de gauche employaient. Le type de créole s’efforcera de rester à un niveau de langue populaire, sans fioriture ni pédanterie, sans vulgarité non plus.

La première bande dessinée mauricienne soulève encore bien des questions et il reste probablement bien des choses à en dire de même que des vérités pas forcément flatteuses. A-t-elle eu un impact quelconque sur la population et a-t-elle répondu à la volonté de ses créateurs, à savoir d’effaroucher les éventuels communisants ? Les outils manquent pour en discuter et aucun élément n’existe quant à une influence éventuelle de cette bande sur les choix politiques des Mauriciens. Cela n’empêcha pas, par exemple, que l’UDM soit balayée aux élections de 1976 et que les partis de gauche avec le MMM en fer de lance remportent, sinon en termes de sièges au Parlement, du moins en nombre de voix, une audience considérable. L’épouvantail aura fait faux bond pour ne laisser, derrière lui, qu’un BD d’une quarantaine de pages…

1. Dev Virahsawmy est l’un des plus importants auteurs en langue créole.
2. Jusqu’aux élections de 1976 où l’UDM perdit tous ses sièges et disparut de la scène politique.
3. Duval, le ministre des Affaires Etrangères mauricien et leader politique du PMSD, surnommait l’UDM l’Union des moustiques ou, même, l’Union des mulâtres, ce qui ne peut se comprendre que dans le contexte mauricien.
4. Christophe Cassiau-Haurie, Îles en bulles la bande dessinée dans l’océan Indien, CDM édition, 2009. ISBN2-912013-23-1, p. 27.
5. Elles auront finalement lieu en 1976.
6. Cette histoire est bien connue actuellement. Elle a été décrite par Frances Stonor Saunders dans Who paid the piper ? The CIA and the cultural cold war.
7. Le choix de réalisateurs britanniques s’explique parfaitement par la période, les Etats Unis étaient en plein maccarthisme et la loyauté de nombreux réalisateurs américains mise en doute (cf. l’ouvrage de Tony Shaw : British Cinema and the cold war : the state, propaganda and the consensus.) Hallas était un réfugié hongrois anticommuniste. Mais il n’est pas sur que Batchelor et Hallas aient jamais su l’origine des fonds…
8. The cartoon that came in from the cold, The guardian, 7 mars 2003.
9. Ce qui n’a pas empêché la municipalité communiste d’Aubervilliers de programmer le film car selon le maire, c’était un hommage aux communistes !!
10. British propaganda and news media in the cold war, John Jenks, 2006, Edinburgh University Press International Communications, London, 2006. « By July 1951, the strip was being published in India, Burma, Thailand, Venezuela and Erythrea; many others were planned. »
11. British and American cooperation 1950-51; Britain, America and Anti-Communist : The Information Research Department, Andrew Defty, Rootledge, USA, 2007. « The strip cartoon – which consisted of 90 four-framed strips – was widely published in newspapers across the Far East, Middle east, Latin America, Ceylon, Africa, the West Indies and Iceland. »
Rose Hill / Strasbourg
Octobre 2009.///Article N° : 8982

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