BD populaire kinoise : le Grand Défoulement

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Un monument devrait être élevé à la gloire de Boyau et Sima Lukombo, ces deux des pionniers de la BD populaire kinoise qui ont su donner à la créativité des rues de Kinshasa ses lettres de noblesse en offrant au petit peuple méprisé des quartiers pauvres les savoureuses aventures urbaines de leurs anti-héros de papier dans l’inoubliable revue « Jeunes pour jeunes ». C’est en effet grâce à eux que la BD paternaliste, travestie à l’occidentale, a enfin quitté les bibliothèques des centres culturels pour aller se rafraîchir les idées au milieu de tous ceux qui n’avaient jusqu’alors que le droit de se taire, faute d’être entendus par tous les puissants du régime, experts assermentés de la langue de bois. L’humour féroce et débridé de nos deux champions du crayon noir faisait parfois frémir de rage tous les censeurs patentés du mobutisme en abacost car le langage peu académique qu’ils utilisaient dans leurs BD farfelues, pour faire dialoguer les personnages qu’ils inventaient à la chaîne, était celui que l’on entendait dans le brouhaha des rues et des marchés de la capitale : le lingala du pauvre, mâtiné de mauvais français et d’argot local pour dire, toujours en se moquant, leurs quatre vérités aux exploiteurs de tout acabit qui pourrissaient la vie quotidienne des habitants.
Apolosa, Kikwata, Coco, Didi, Wabuza, Molok, Durango, Sinatra, le Brigadier Mongala, Errol, devinrent rapidement des sortes de réjouissants défouloirs qui demandaient à leurs auteurs une imagination de plus en plus déjantée pour satisfaire la demande populaire. C’est donc à travers la brèche ouverte sur l’humour et la satire sociale par Boyau et Sima Lukombo, qu’une nouvelle génération de dessinateurs et de caricaturistes est sortie à son tour de l’ombre pour se lancer dans cette profession risquée et peu rentable au sein de la presse locale qui, jusqu’alors, avait toujours méprisé ces « faux artistes décadents ».
Outre des dessinateurs plus sages dont le talent s’est affirmé dans la création de BD mieux finalisées pour essayer de toucher un public ayant eu accès à un enseignement secondaire ou supérieur, on a donc vu arriver de vrais « cinglés » de la BD populaire qui se sont immergés dans l’ébullition de la culture urbaine sous toutes ses formes, sociales, politiques, musicales, sportives, underground, religieuses, voire d’un mysticisme totalement illuminé, pour relayer et amplifier les rumeurs les plus folles circulant sur « radio-trottoir ».
Mfumu’Eto, qui se définit lui-même comme « bédéaste et grand prêtre de la peinture mystico-religio-secrète africaine », est certainement le maître incontesté de cet art de concevoir artisanalement et de distribuer à travers la ville des fascicules populaires très bon marché, débordant de vie, dialogués en français ou dans un lingala argotique et branché, avec des dessins à peine esquissés dans leurs cases qu’il imprime sur du mauvais papier. A la fin du règne de Mobutu, il a distribué dans tout Kinshasa une incroyable série de portraits du « Guide Eclairé » en Enfer qui eut un grand retentissement parmi la population et dont tout le monde se souvient encore.
Lepa Mabila vend lui aussi à travers Kinshasa « JunioR » une petite revue artisanale qui remporte un vif succès. Sous forme de fascicules aussi mal imprimés que ceux de Mfumu’Eto, il exprime, sur un ton plus léger que son confrère, les problèmes et les difficultés de la vie quotidienne rencontrées par les habitants des différents quartiers de la capitale.
Ainsi, la BD populaire se renouvelle chaque fois à travers l’évolution permanente de cette culture urbaine dont les « kinoiseries » nourrissent l’imaginaire débordant des auteurs « bédéastes » à l’écoute de tous les fantasmes véhiculés par « radio-trottoir ». Et tant pis si la vérité en prend parfois pour son grade au cours d’une surenchère bouffonne où Dieu est censé reconnaître les siens à l’heure du jugement dernier qui, prophétie de charlatan (?), n’est certainement pas pour demain dans cette ville d’un mysticisme flamboyant où la vie et la mort jouent pourtant à cache-cache à chaque coin de rue…

Texte rédigé par Alain Brezault, reproduit avec son aimable autorisation, dans le cadre de l’exposition « Talatala » sur la BD congolaise à Bruxelles.///Article N° : 6910

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