Benoît Verhaegen, rattrapé par l’histoire immédiate

Hommage à un grand historien, africaniste et humaniste

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Cela pourrait être une mauvaise blague. Quel est le comble de l’histoire immédiate ? La mort. Bien sûr, la mort si on prend l’histoire comme une succession de faits qui surviennent. Pas la science. Elle, elle reste. Elle traverse le temps et la mort. Tente de le faire en tout cas. A besoin d’eux, du temps et de la mort pour se construire, se solidifier, se légitimer. Le défi qu’avait relevé Benoît Verhaegen, c’était précisément d’écrire l’histoire au plus près des faits, sans le recul du temps, sans la distance avec les faits et les hommes. Et pourtant avec la même rigueur que celle permise, facilitée par l’éloignement des faits et la mort des hommes. C’était l’idée sous le concept d’histoire immédiate dont on ne sait (est-ce important ?) qui, de Jean Lacouture ou de lui-même, l’aura trouvé, forgé (1). Il l’aura appliqué de façon magistrale à une période de l’histoire africaine dont il était le connaisseur incontestable et incontesté : les rébellions mulelistes des années soixante au Congo (2). Sans lui, tout un pan, représentatif de cette deuxième moitié du XXème siècle traversée par l’utopie, souvent dévoyée mais pas toujours cyniquement, du marxisme, serait tombé, avec le temps et la mort, dans l’oubli.
L’histoire immédiate, instantanée, irrévocable a rattrapé Benoît Verhaegen ce mercredi 14 octobre dans sa propriété de Montréal-par-Rémuzat (c’était le chemin que devait prendre le courrier) dans la Drôme. Entouré d’un cirque de monts dramatiques et de plantations de chênes truffiers, il y était retiré avec son épouse, ses livres et ses chiens, sa mémoire et, j’ai envie de dire, ce qui peut paraître étrange pour un historien qui a beaucoup puisé de l’architecture de sa discipline dans la science marxiste, son âme.
Pour ce qui est des livres et des chiens, on aurait dit qu’entre eux, il n’y avait pas de préséance. Les chiens régnaient au milieu des livres. Le couple Verhaegen recevait, accueillait, hébergeait famille, amis, chercheurs venus interroger le spécialiste des mouvements indépendantistes congolais, ceux de la première indépendance, l’officielle, les Abako, MNC, les Lumumba, les Kasavubu, et ceux de la deuxième indépendance qui aurait dû donner sa réelle liberté au pays après un simulacre d’autonomie, l’étouffement des illusions et la mise en place de pantins au service du néocolonialisme. En vain, bien sûr, les rebelles se perdant eux-mêmes dans leurs propres dérives… Mais quand les molosses du chalet de l’historien et de son épouse étaient vautrés dans les divans, le visiteur était prié de rester debout (ce qui donnait l’occasion de lire les titres des livres dans la bibliothèque) ou de s’asseoir à la table (ce qui permettait de goûter aux truffes de la propriété).
Une boutade que cette histoire de chiens ? Pas tant que ça. Significative du côté gentiment provocateur du personnage qu’était Benoît Verhaegen (un pied de nez aux conventions de sa bourgeoisie natale) et en même temps de la considération accordée de manière égale à tout être. Un paradoxe. Mais Benoît Verhaegen était pétri d’apparentes contradictions. Ou le résultat d’un jeu de contraires.
Issu d’une grande famille bourgeoise belge qui avait elle-même donné à la fois le fondateur de l’université laïque de Bruxelles et l’un des pionniers de la Démocratie chrétienne, il n’eut de cesse dans ses écrits théoriques des années soixante de stigmatiser la bourgeoisie et sa science comme il convenait au marxiste qu’il était devenu, mais il fut aussi celui qui à la fin de sa vie, postposa la mise au point si souvent reportée du troisième tome de Rébellions au Congo pour éditer, avec son frère Guy, les écrits autobiographiques de leur père Jean d’avant et pendant la première guerre mondiale (3). Une fidélité aux siens et à ce père qui avait, avant eux, fait l’expérience empirique (une posture que Verhaegen, à la suite de Lukacs et de Marx, rejette dans ses textes sur la méthode historique (4)) des classes dans la promiscuité des tranchées et leur avait légué le sens du social. Une place, aussi, sans doute, rendue à l’individu longtemps soumis aux déterminismes historiques, sociaux et économiques.
L’individu, pas l’humain. Car l’humain – la personne – avait toujours été au cœur de la pensée et de l’action de Benoît Verhaegen. Fervent disciple d’Emmanuel Mounier et de son personnalisme, il assurait, contre un Althusser qui affirmait que « théoriquement parlant, le marxisme était un […] antihumanisme » (5), que son marxisme à lui était pleinement un humanisme. Tout comme sa longue affiliation au parti communiste belge (dont il collectionnait, comme un enfant rebelle, les cartes illustrées par le peintre Roger Somville) ne venait en rien nier sa profonde foi chrétienne. Tout comme ses positions politiques ne l’avaient pas empêché d’interrompre ses études pour s’engager comme volontaire en 1950 dans la guerre de Corée et se porter au secours de l' »impérialisme » (6). Quand on lui en faisait la remarque, il répondait avec une assurance à la fois naïve et confondante qu’il avait appris, chez lui, à se sacrifier pour la liberté : son grand-père était mort en 1917 au retour de sa déportation et son père était décédé en 1945 en camp de concentration…
Réconcilier les contraires était peut-être son œuvre. Comme il maria l’histoire, l’économie et les sciences sociales dans une carrière universitaire congolaise qui dura trente ans, de 1958 à 1987, avec une courte interruption (mais le mot ne convient pas pour cet homme qui défendait la praxis) comme chef de cabinet adjoint du ministre de la Coordination économique et du Plan dans le gouvernement Lumumba. Comme il cherchait peut-être avant tout à rapprocher les hommes. Avec un respect confinant à l’extrême pour chacun d’entre eux. Pour chacun de ses témoignages et chacune de ses productions. En dépit ou par-delà les excès, turpitudes et mêmes horreurs, humaines, hélas trop humaines, dont le même homme peut, dans certaines circonstances, faire preuve.
À cet égard, la méthodologie appliquée dans Rébellions au Congo comme dans la série Congo (1959, 60, 61, 62 etc…) (7)établie avec ses confrères du CRISP, fondée sur la prise en compte impartiale des documents produits par les acteurs de l’histoire étudiée reste un modèle. Et la présentation minutieuse et structurée des années de rébellions menées par des mouvements considérés à l’extérieur comme anarchiques sinon sauvages demeure une leçon.
Respect. Ouverture. Modestie. Prenant contact avec lui à la fin des années 1990 dans le cadre d’une recherche littéraire sur l’occupation de Stanleyville (aujourd’hui Kisangani) par les rebelles, je l’ai ensuite vu m’interroger plusieurs fois sur la possibilité d’appréhender la réalité par la fiction. Jusqu’à sembler presque remettre en cause, lui l’historien, la valeur de la science historique et alors que moi-même je m’interrogeais sur la légitimité de la fiction. S’interroger en pointillés sur le recours à la littérature pour saisir les figures, qui le fascinaient, du Che, de Lumumba et de Pierre Mulele. Des figures presque christiques…
Jeu de miroirs, jeu de contraires.
Ces contraires, Benoît Verhaegen les réunissait sans doute en étant tout entier lui-même. Il n’est plus.
Reste ce que le temps et la mort feront à son œuvre : lui accorder la place qu’elle mérite. Et ce qu’ils ne devraient pas lui faire : abandonner à l’oubli ce qui reste à dévoiler. Le volume 3 de Rébellions au Congo, longtemps postposé, disait Benoît Verhaegen, pour ne pas mettre en danger les protagonistes des faits qui se sont déroulés à Stanleyville en 1964, attend. Peut-être d’autres inédits. L’histoire peut être immédiate. La mémoire doit être intemporelle.

(1). Pour une introduction à la méthode de l’ « histoire immédiate » ou « histoire ultra-contemporaine », voir Rébellions au Congo, Tome I, Bruxelles, CRISP, Kinshasa, IRES, INEP, 1966, pp. 13-17.

(2). Rébellions au Congo, Tome I, op. cit. ; Tome II, 1969.

(3). Jean Verhaegen, Les crapouillots belges, Juin 1915-Novembre 1917, Paris, L’Harmattan, 2001 ; Vers la victoire de 1918, idem, 2001 ; Ma vie, idem, 2002.

(4). Rébellions au Congo, Tome I, op. cit., p. 14.

(5). Louis Althusser & Etienne Balibar, Lire le Capital, Paris, F. Maspero, 1971,Vol. I, p. 150 sq.

(6). Petra Gunst, Armand Philips, Benoît Verhaegen, Une saison en Corée, Du’Kamina’ à l’Imjin, Bruxelles, Racine, 1999.

(7). Série « Congo », Bruxelles, Centre de Recherche et d’Information Socio-Politiques, Kinshasa, Institut national d’Etudes Politiques.///Article N° : 8966

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Les images de l'article
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