Bérénice

De Racine

L'arc-en-ciel de notre modernité sous les nuages de Bérénice
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Deux êtres qui se séparent, malgré lui, malgré elle, malgré l’amour qui les unit, malgré le désir qui les attire et les dévore : chacun connaît la tragédie de Titus et Bérénice ! Elle est reine de Palestine, il est empereur de Rome et en dépit du pouvoir qui est le leur, ils renoncent l’un à l’autre et se soumettent à la dure loi de Rome qui n’accepte pas une reine étrangère. Corneille et Racine en ont tous deux fait une pièce tragique. Et c’est celle de Racine qu’a retenue Catherine Boskowitz.
La pièce respecte avec virtuosité la dramaturgie classique, mais Catherine Boskowitz a voulu retrouver la brisure baroque qui fait de cette pièce, avec Phèdre sans doute, une des tragédies de Racine les plus attachantes. Car dans cette tragédie tout n’est pas équilibre, tout n’est pas ordre et rigueur, l’esprit classique est mis à mal , les émotions s’en mêlent, la machine humaine s’enraye. On voit Bérénice vaciller, on voit ses certitudes basculer douloureusement. On entrevoit le doute, l’instabilité si chère aux baroques, le vide qui s’ouvre sous les pas de l’homme quand le ciel l’abandonne, quand l’amour ne suffit pas. C’est ce ciel baroque que Catherine Boskovitz a tenté de rendre par la scénographie, ce faux-ciel qui au lieu d’aspirer les personnages vers les cintres, de les soulever dans la transcendance de l’espoir, semble les empeser, les alourdir et les river sur une plate-forme circulaire, peinte en trompe l’œil comme un ciel renversé où les nuages bleutés se font piscine et les angelots coussins. Les acteurs piétinent ce ciel baroque impuissant à soulager leur peine, ciel ironique et cruel, ciel qui a l’apparence du paradis mais qui s’ouvre comme l’abîme de l’enfer. L’empereur comme au supplice dans sa tunique de Nessus, qu’est l’habit pourpre qu’il porte, est écrasé par le poids du pouvoir qu’il subit. Bérénice, diaphane dans une robe à la romaine couleur d’hyacinthe, se froisse et se rabougrit comme une feuille jaunie qu’on chiffonne. La douleur la plie littéralement en deux.
Les pendrillons de plastique transparent qui encadrent la scène créent un climat aseptisé, et semble comme protéger la scène de l’espace du dehors, mais c’est une matière qui entre en contradiction avec le disque peint au sol : ces hauts murs de plastique côtoient le faux-ciel peint, telle une fresque de la Renaissance sous une cloche muséale. Néanmoins si le spectacle convoque  » l’effet musée « , c’est aussitôt pour le subvertir et le chahuter. Tout se passe comme si Catherine Boskowitz avait renversé nos attentes : au lieu de cacher les coulisses, les pendrillons sont translucides et au lieu d’être au plafond le faux-ciel est peint sur un plateau circulaire au sol. Aucune illusion n’est possible. L’ordre du palais n’a plus de sens, un chaos souligné par la musique de Stéphane Gombert et les très inquiétantes lumières de Laurent Vergnaud. Mais bientôt le plateau se fait palette du peintre et dans ce décor en  » faux trompe l’œil  » où la profondeur est azurée mais abyssale , les couleurs sont d’abord celles des acteurs, matière chromatique et charnelle que Catherine Boskowitz a réinvesti dans une vision plastique très contemporaine de la tragédie de Racine. Nulle incarnation des personnages. Ce sont des images et des couleurs qui se jouent et retentissent : la raideur toute grise d’Antiochus le cou serré dans une minerve qui étreint tout son être et calcine l’homme, sidéré de l’intérieur par l’amour impossible qu’il voue à Bérénice, le rayonnement saturnien de la reine orientale, la pourpre impériale de Titus, le bleu nuit du confident, forme obscure, ombre enveloppante des personnages. Et, à ces tonalités chromatiques qui habitent la palette baroque du plateau s’ajoute un autre arc-en-ciel, celui des cultures et des origines qui mêlent les acteurs.
Catherine Boskowitz a travaillé avec la créatrice des costumes Francine Jacques sur la rencontre et la friction des corps métissés, des temps et des étoffes ; rencontre de costumes et d’allures, qui mêlent les époques et les cultures par petites touches : ici un clin d’œil à l’uniforme allemand à travers le colle officier de l’habit d’Antiochus, là la simplicité d’un uniforme à la pékinoise pour le confident, ici une veste de velours rouge un peu pop pour Titus restant poitrine nue, là un drapé à l’antique soulignant toute la noblesse altière de Bérénice qui surmonte sa peine et quitte son rêve d’amour la tête haute.
Un spectacle plastique pour dire notre ciel moderne, un ciel qui a chu, et a perdu son unité azurée et ses anges laiteux pour se laisser traverser par toutes les couleurs du monde.

Bérénice de Racine
Par le Collectif 12
Mise en scène : Catherine Boskowitz
Costumes : Francine Jacques
Création Lumières : Laurent Vergnaud
Création son : Stéphane Gombert
Scénographie : Catherine Boskowitz, Francine Jacques et Laurent Vergnaud
Avec Nanténé Traoré (Bérénice), Marcel Mankita (Titus), Philippe Chateau (Antiochus), Radhouane El Meddeb (les 3 confidents : Pauline Phénice et Arsace)///Article N° : 4576

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