Toronto, future capitale mondiale du cinéma ?

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Cette année encore le Festival de Toronto, Toronto International Film Festival (TIFF) a connu un immense succès. Avec plus de 300 films programmés chaque année, Toronto s’est bâti une place de marque au sein des festivals de catégorie A. L’une des recettes miracles de ce festival est de parvenir à attirer à la fois les stars hollywoodiennes, tout en présentant des films indépendants moins connus. Il garantit d’un côté, le glamour et la présence des médias et de l’autre conserve son rôle de plate-forme de découverte de nouveaux talents, une recette que peu de festivals ont réussi à maîtriser aussi bien. On qualifie même ce festival de  » Cannes de l’Amérique du Nord « . Contrairement à ce dernier, le TIFF n’est pas un festival élitiste réservé aux professionnels de l’industrie du cinéma. Les projections sont ouvertes au public qui le lui rend bien par une présence assidue.
Toronto jouit de certains avantages, qui ont favorisé un tel développement. Comme le mentionne son directeur Piers Handling, la ville de Toronto est considérée comme un terrain neutre. N’étant ni en Europe ni aux Etats-Unis, elle permet au cinéma de ces deux pôles de se rencontrer amicalement sur un terrain étranger. De plus, le festival se situe entre deux grands évènements cinématographiques, l’un européen, le festival de Cannes, et l’autre américain, les Oscars, permettant à Toronto de présenter en première Nord-américaine les succès de Cannes tout en ayant une bonne sélection de films américains et d’ouvrir officiellement la saison des Oscars. Le meilleur des deux mondes !
Avec un public de plus de 250 000 personnes. Toronto est reconnu comme le festival ayant la plus grande participation au monde. En effet la forte présence du public en a fait un terrain de test pour les films. C’est ce qu’on a pu voir en 1999 avec la présentation du film American Beauty qui a connu un succès fou auprès du public malgré les appréhensions du studio Dreamworks et qui finalement remporta cinq oscars. Depuis, Toronto est considéré comme un tremplin aux Oscars pour les films plus risqués ou considérés alternatifs. Tous ces éléments en font un festival très prisé, par le public mais surtout par le monde de l’industrie cinématographique. Le public du festival étant perçu comme cobaye, beaucoup de maisons de production ou studios réservent leurs premières mondiales à Toronto, le festival n’a même plus besoin de les solliciter. D’où l’intérêt d’un prix du public.
Bien que le TIFF ne dispose pas de marché du film, son organisation exceptionnelle facilite les négociations. Chaque film dispose d’au moins une projection réservée à la presse et aux professionnels. Toute personne accréditée par le festival dispose d’une boîte aux lettres afin d’y recevoir invitations ou rendez-vous. Un catalogue regroupant toutes les compagnies présentes et leurs contacts est mis à disposition de tous les participants. De ce fait les acheteurs et vendeurs ne sentent pas le moins du monde l’absence d’un marché officiel. Presque toutes les transactions se font sur rendez-vous ou invitation. Des lieux comme le Match Club (restaurants réservés aux personnes accréditées), sont aussi très populaires pour les négociations. Enfin, les soirées sont aussi des moments très propices aux rencontres professionnelles.
Autre caractéristique, non négligeable de ce festival ; il est sans compétition, ce qui supprime la pression et l’esprit de compétition : tout se passe dans une ambiance détendue. Les studios ont moins peur de présenter leurs films. Pour eux un film qui n’est pas gagnant est nécessairement un film perdant.
Autre spécificité, TIFF est l’un des festivals qui a véritablement décidé de par sa politique d’accorder une vraie place aux cinémas de tous les horizons. C’est ce désir de diversité culturelle qui incite la création des sections’Asian Horizons’ et’Latin American Panorama’. Dans la même dynamique, la section Planète Africa est fondée en 1995 sur l’initiative du programmateur Cameron Bailey. Les films africains et ceux de la diaspora trouvent ainsi leur place parmi les plus de 300 films programmés. De nombreux films africains ont d’ailleurs pu se distinguer grâce à cette section. Depuis 2005, Planète Africa, la dernière section culturelle n’existe plus : le public s’étant maintenant familiarisé avec le cinéma d’ailleurs, il ne semblait plus nécessaire que le continent africain soit séparé des autres. Cela permet aussi de supprimer l’effet de ghettoïsation souvent ressenti par les cinéastes lorsqu’ils sont cantonnés dans une section. L’Afrique et sa diaspora restent cependant très présentes, on pouvait compter cette année plusieurs premières nord-américaines et même mondiales.
A l’intérieur de cette diversité culturelle on retrouve la pluralité du cinéma africain.Afrique du Nord, Afrique centrale, Afrique du Sud, longs métrages, courts-métrages, fictions, documentaires, films d’auteurs, films de grands studios, tout y est. L’idée est de montrer ce qui se fait de mieux sur le continent, tout en gardant en tête qu’on ne peut malheureusement pas tout présenter. On retrouve des films d’auteur au sujet fort comme Bamako d’Abderrahmane Sissako. Le film y faisait sa première nord-américaine. Il a été suivi d’un débat en présence du réalisateur, de Danny Glover et de Joslyn Barnes, producteurs du film. C’était une occasion unique de dialoguer avec les personnes clés de la production, et pour certaines personnes de se défaire des idées préconçues sur l’Afrique. Bamako, qui se déroule dans la cour d’une maison familiale à Bamako, est réalisé avec beaucoup de finesse. Il met la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International sur le banc des accusés dans l’affaire de la dette africaine. Beaucoup de spectateurs ignoraient ces politiques et étaient avides d’en apprendre davantage, d’autres ont soulevé la nécessité pour le continent d’arrêter de se percevoir comme pauvre et de refuser catégoriquement cette étiquette ; l’Afrique est gorgée de richesse, le tout est d’apprendre à en faire bon usage.
Autre oeuvre forte dans son sujet Daratt, la dernière réalisation de Haroun Mahamat Saleh, faisait aussi sa première nord-américaine à Toronto avec un film traitant du thème très actuel du pardon et de la réconciliation. Atim, orphelin de père suite à la sanglante guerre du Tchad, veut retrouver l’assassin de ce dernier et venger sa mort. Le film fait ressortir l’ambiguïté des sentiments qui peuvent naître chez une personne, parfois même contre son gré. D’une grande beauté, Daratt a fait l’unanimité au festival de Venise et y a remporté le prix spécial du Jury.
Le film Abeni du Nigérian Tunde Kelani se détachait par son caractère plus léger. Comédie romantique, Abeni est un pur produit de Nollywood, l’industrie de la vidéo domestique au Nigeria, qui produit plus de 1200 films par an. Une industrie atypique mais moderne et en plein essor : c’est ce que Toronto a voulu souligner en programmant pour la première fois cette année un film de cette industrie peu connue à l’étranger. Bien que le film soit tourné en vidéo, Tunde Kelani y témoigne d’un souci esthétique. Sa qualité est nettement supérieure aux productions nigérianes habituelles. En 2005 déjà, un événement spécial avait été organisé à Montréal par le festival du Nouveau Cinéma sur cette même industrie, en présence d’une des stars nigérianes, Geneviève Nnaji.
Autre film divertissant, Bunny Chow de John Barker, sur les traces de trois comiques qui tentent de percer dans le milieu de l’humour. Il est d’un style jeune et branché, non sans rappeler le clip vidéo. Avec une caméra sans cesse en mouvement, des cadrages peu conventionnels, ce pseudo-documentaire entièrement tourné en noir et blanc apporte une bouffée de bonne humeur. Situé dans l’Afrique du Sud post-apartheid, il n’a rien de politique si ce n’est la vie aujourd’hui de Kagiso, Dave et Joey (qui jouent d’ailleurs leurs propres personnages) sur le chemin de la gloire. Leur périple nous introduit au vécu quotidien des jeunes à Jo’burg et le vrai melting-pot qu’elle représente. Triangle amoureux, humour, sexe, toutes les ficelles y sont pour donner un film séduisant et plein d’énergie.
Encore de l’Afrique du Sud, dans un genre plus hollywoodien et avec une histoire forte, Catch a Fire de Philip Noyce relate l’histoire vraie de Patrick Chamusso. Sous le régime de l’apartheid, il est accusé d’un attentat qu’il n’a pas commis. Comment transformer un homme ordinaire en activiste de la libération de son pays ? Derek Luke donne une belle interprétation de Patrick Chamusso, que le public a pu rencontrer en personne : il était présent aux deux projections du film, prenant part au débat suivant les séances. La relève sud-africaine était également au rendez-vous avec deux courts métrages : Gathering the Scattered Cousins de Akin Omotoso et Moegko and the Stickfighter de Tehobo Mahlatsi.
Comme on le sait, l’industrie cinématographique sud Africaine est en pleine explosion, se développant à partir de l’infrastructure et des importants moyens dont elle dispose. Tsotsi, Drum, et Catch a Fire témoignent d’une direction plus  » hollywoodienne «  que les autres films du continent, les ouvrant plus facilement au marché international. En 2005, Tsotsi recevait le prix du public à Toronto, ce qui lui a préparé une nomination aux Oscars par la suite. Il est peu probable que les Oscars soient ouverts à un genre moins américanisé. On imagine ainsi mal en sélection le dernier film de Zeka Laplaine, Kinshasa Palace, un docu-fiction sur la disparition de Max, un père de famille, qui du jour au lendemain abandonne ses proches sans laisser de trace. Le film est tourné en vidéo, avec une caméra souvent à l’épaule, ce qui lui donne un côté très intimiste. Le narrateur et personnage principal, dont on ne voit jamais le visage, nous fait assister à une véritable introspection familiale déclenchée par le départ de Max. Tout au long du film, on se demande où se situe la ligne entre la fiction et la réalité, ce que le réalisateur prend un malin plaisir à entretenir en ne donnant aucun indice.
Regroupés dans la section  » Real to reel « , les documentaires sont nombreux et l’Afrique y était représentée par l’Egypte avec El banate dol de Tahani Rached, sélectionné à Cannes, et Toi Waguih de Namir Abdel Messeh.
Le festival génère a lui seul un impact économique de plus 67 millions de dollars. Il est soutenu par la province de l’Ontario et Téléfilm Canada (organisme d’Etat soutenant l’audiovisuel), et bénéficie aussi d’un immense soutien du secteur privé qui sponsorise pratiquement toutes les programmations. Ce qui peut être perçu comme une trop grande incursion du commercial dans l’art fait rouler la machine qui n’a pas l’intention de s’arrêter, avec son projet de  » festival centre  » d’un budget de 197 millions de dollars, un immense complexe qui réunira cinq salles de cinéma, la cinémathèque de l’Ontario et toutes sortes d’initiatives liées au cinéma. Ainsi Toronto entend-elle bien devenir la capitale mondiale du cinéma. 132 millions ont déjà été réunis, majoritairement sur dons privés.
Quant à la soirée Planète Africa, elle reste un des évènements les plus prisés du festival. Elle réunit l’espace d’une nuit tous les amoureux de l’Afrique et du cinéma. Avis aux amateurs…

Le site su festival http://www.e.bell.ca/filmfest/2006/home/default.asp///Article N° : 4586

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